‹ La Flotte De CesarChapitre 18 sur 27 · IV · texte numérisé non relu

IV

A la tempête d’abord.

Les Troyens joyeux donnaient , les voiles au vent... — Vêla daèant.- L’italien a gardé cette figure; il dit : Dare vêla, dare la vêla. Le portugais , dans le même sens , dit : . Dar pano ; pano pour vêla, la toile pour la voile qui en est faite. Les marins français font ,ün trope analogue à celui du portugais, mais plus énergique encore ; ils disent : faire de la toile. Ils disent aûssi : faire de la voile, pour augmenter la voilure. Faire voile, c’est proprement partir, appareiller, far (ital.) (1), vêla flfffre.(lat. .). — Les Troyens joyeux donnaient. leg voiles au vent -et de leurs proues épèronnées coupaient en -4 déversant à droite et à gauche, l’écume *

(1) Les Malais disent melaïer ( laïer , voile, me préfixe indiquant l’àclion), qui signifie eu même temps : appareiller, faire Voile, être à la voile, naviguer. Les Madékasses ont à peu près le même mot, milaï , Mllaï, melaïer , répondent exactement au to sait anglais, au segeüi allemand. Les Malais ont une figure plus énergique que melaïer; il disent anghate, qui signifie proprement : Hisser (soüs-ent. :1a voile). Les Nouveaux-Zéiandais, dont la langue est très riche en figures hardies, pour exprimer l’idée d’appareiller, de faire voile, disent kakoï; ce qui veut dire animer (fai) la pointe ( koï ) de la pirogue, morle quand elle est à terre oy au mouillage. ' . > •

ViRGIUL'S NAITICKS.

de la mer. — Spumas salis œre ruebant. Au livre X*, v. 214, Virgile dit : Campos salis œre seca bâtit. '

Ce n’est pas sans une intention bien marquée ■que le poëte, qui dit ruebant au premier livre, dit secabant ailleurs. Les situations ne sont pas tout à fait les mêmes, et les mêmes mots ne conviennent pas absolument à l’une et à l’autre. Dans le cas du ruebant spumas salis, la navigation des Troyens est facile, mais rapide;, la brise est fraîche, mais favorable ; la mer est belle, et les vaisseaux qui courent soulèvent de leurs éperons d’airain l ? é-.. cume bouillonnante, et la divisent en la renversant, comme ,1a charrue rompt.et divise la terre sablonneuse : Cumulos'jue ruit male pinguis at'ehœ.

( Gcorg., I er , v. 103. ) Dans le cas du secabant campas salis, il s’agit de la flotte toscane qui marche au secours -des Troyens. Point de vent, point de mer; une navigation tranquille et lente ; la vojle

est insuffisante et tous les vaisseaux vont a la rame;

si la mer blanchit, c’est à la plage où 1ers cent rames

dés matelots d’Auleste envoient le flot qu’ils retour-

nenten l'entamant, spuimmt vada marmore vûsto ; si l’onde ècilme. devant une proue, c’est sous la poitrine arrondie du Triton que monte ce chef, et' c’est

presque sans bruit qu’elle y murmure : ,

Spumi’a scmifero sub peclçrc nmrnmfat nnda.

Cette flotte n’a donc pas l’allure vive et pressée de l’autre ; elle l’a si peu que les nymphes, qui fu- • rent jadis des vaisseaux troyens, viennent gourmander la lenteur d’Enée, et que Cymodocée prend le parti de pousser elle-même la poupe du fils de Vénus pour accélérer son navire endormi. Secare, que Virgile répète deux fois dans cette énumération des navires qui obéissent à Tarchon ; secare, qui n’a pas l’impétuosité de rüere avec lequel il fait une opposition très-marquée, est donc le mot qui

convient à la circonstance, et l’on aurait tort de voir

dans secare campos, salis un. synonyme de spumas salis rliere.

J’ajouterai un mot. Chez un écrivain qui avait nn sentiment si vif et si délicat de l’harmonie, le frottement des syllabes re et rite , dans œre ruebant, ne saurait être fortuit. Si Virgile, qui pouvait remplacer ruebant par un équivalent, a maintenu ces deux sons durs qui Se choquent, c’est qu’il voulut peindre l’effort des proues et la résistance opposée par les vagues au rostre, qui les divise.

Je demande pardon pour ces longues parenthèses et pour les mille petits détails dans lesquels j’entre à propos de tout ; mais, ma thèse ne peut être appuyée que par des analyses pour ainsi dire microscopiques. Je suis condamné - à tout démontrer*, parce que j’ai Contre moi des commentateurs illustres qui , n’étant pas marins , ne purent pas recon-

V1RGILIUS NAÙTICUS. 3M

naître ce qu’il y a de véritablement didactique dans ce qui touche à la marine chez Virgile ; j’ai contre moi l’autorité des traducteurs les plus célèbres de’ toutes les langues , que la vérité des peintures nautiques ne frappa point, et celle de tous les latinistes qui expliquent Virgile avec les annotateurs et les dictionnaires, et qui le comprendraient, s’ils allaient le lire dans un port de mer ou sur une plage, tour à tour calme et envahie par le flqt du large. Je . ne suis donc pas libre d’être long ou court, car je ne dois rien négliger de ce qu’on pourrait m’opposer. Je dois aller au-devant de toutes les objections en -examinant tous les passages qui portent le plus à mes yeux le caractère spécial, méconnu jusqu’à ce jour par les érudits qui se sont occupés de Virgile*

Je reviens à la tempête. Junon la provoque. Aussitôt les vents déchaînés s’-emparent de la mer, la creusent, la soulèvent et la couvrent dé lames énormes qui vont déferler sur ses bords, vastos volvynt ad litora fluctus. (Vov. p. 42 et p. 57, note 2.) Les cris des matelots se mêlent au sifflement des cordages (1) ; d’épaisses nuées dérobent le ciel etle jour

i (1) Insequiturclamorquevirumstridorque rudentum. (V. 91.)

Plus loin, Virgile dit : Stridens aquilone procella. Dans la description d’une tempête, pour laquelle Silius Italicus emprunta ’ plus d’un traita l'Énéide, on lit : Stridorque inimité rudentum sibïlat (De bello punico secundo, lib. XVII).

auxTroyeus; une nuit noire pèse sur la mer (i) ; les pôles tonnent , L’air brille de feux incessants (2) ; tout est, pour les navigateurs, présage d’une mort instante. Le froid laisse sans force les membres d’Lnée ; il lève cependant au ciel ses mains suppliantes en maudissant le destin qui semble lui réserver un trépas sans gloire. Pendant qu’il parle, la tourmente vient du nord en sifflant, et frappe, par devant, la voile de son vaisseau (3) ; en, même temps les lames sont portées jusqu’au ciel. Cependant ses rames le soutiennent encore ; mais elles se \-

brisent, et la proue, (obéissant à l’impulsion de la voile qui fait abattre (4) le navire) se détourne de sa

(1) Ponto nox incubât dira. (Virg.) — Koctemque freto vm posuere tenebræ. (Sil. ltalicus.)

(2) Intonuere poli et qjcbris micat ignibus æther. (Virg.) >

Mine rupti reboare poli, atque bine crebra micare fulmina.

• , V (Silrltal.)

(3) Procella vélum adversa ferit. La voile est coiffée, comme,

on dit dans notre marine ; le navire fait chapel , et non chapelle, ainsi que l’écrivent Romme et les auteurs de dictionnaires, qui ne se doutent pas que chapel c’est chapeau, et que le vaisseau fait chapel, c’est-à-dire met son chapeau, parce que le vent venant subitement de l’avant coiffe le mât. avee la voile qu’il y, applique... • . •. . ■ . . V

(4) Un vaisseau qui tourne sur lui-même autour d’un axe

vertieal par l’effet du vent, d’uu courait ou des lames,, est dit : abattre ou faire une abattde ( prora avertit se). Le vaisseau d’Énée, qui, d’abord, debout au vent, c’est-à-dire frappé par l’aquilon, à sa proue, est bientôt couché sur un de ses flancs et undis.dat latus. , fait une, grande abattée, car sou mouvement de rotation est à peu .près de 4 à degrés. > *.’• v , •

MKGH41S NAUT1CUS. 331

direction première ( nrora avertit ) ; alors le navire tombe .sur le coté, et une montagne d’eau s’élève menaçante au-desSus de lui (1).. v

— H faut, que j’interrompe un instant cette analyse pour examiner une question intéressante posée par les mots : Vélum adversa ferit. Est-ce un changement, subit -dans la direction du vent, ..ce qu’on appelle une • saute de vent (si) que Virgile veut peindre ici ? Livre V e , v. 19, il décrit nettement ce phénomène quand il dit. :

Mutati transversa fremunt, et Vespere ab atro • Consurgunt venli... .

Dans une Saute de vent, les voiles sont quelquefois subitement masquées comme il arrive à celles du vaisseau d’Enée ; c’est quand le vont, que l’on ayait d’un côté, passe inopinément à l’avant ou au bord (2) opposé à celui où on le recevait. Est-ce le 'cas indiqué par le poète ? ou, pour préciser miefix, Enéë faisant sa route au nord-est, par exemple, avec un vent d’est , ou d’ouest, le vent sauta-t-il tout d’un coup au nord? 11 est difficile de se décider pour

(1) Insequitur cuniulo præruptûs aquai nions. (Virg. ) Siiius ' Italicus dit :

* Sjmilum iih>nli, nigrante proftmdo • . ..

Ducioris frangit super ora treineuila fluctum. r'

,(3) Coté. Bord (saxon), planche, et, par extension , planche

4'u.côlé.dq navire, côté et navire. . »

. tfc.

l'affirmative en l’absence des détails qui auraient ' pu compléter la pensée de l’auteur. On peut admettre que Virgile, déchaînant les vents dè tous «‘les bouts tle l’horizon, » comme aurait dit la Fontaine, tint plus ^ frapper l’esprit de son lecteur par l’image effrayante d’un grand désordre, qu’à spécifier la direction de la route suivie par les Troyens, et celle du vent régnant au moment où, perdant de vue la Sicile, ils gagnaient la haute mer, ils prenaient le large (e conspectu Siculœ telluris in ùltmn (n) vêla datant) pour aller chercher l’Italie. Il est probable cependant que la Hotte d’Enée, après avoir contourné la Sicile, dut faire J’ est-nord-est ou le nord-est avec un vent de nord , d’abord facile , mais bientôt violent et tempétueux. Si elle faisait l’est-nord-est, elle avait du largue (1); elle allait plus près du vent si elle avait le cap au nord-est. Dans l’un ou l’autre cas, elle avait le vent oblique et non en poupe. Etcëci m’amène à dire que les anciens pratiquaient la . . * % • * „

(J) On dit qu’un vaisseau a le vent largue, qu’il coürt largue, qu’il porté largue, lorsque l’angle que fait sa quille avec la direction du vent est assez ouvert ( angulus largus) pour. être supérieur à l’angle sous lequel la voile péut recevoir le vent le plus obliquement possible. Dànsle grand largtie, le vent souffle sur la hdnc/ie dn navire, c’est-à-dire sous un angle très-ouvert par rapport à l’avant , et dans uue direction qui se rapproche beaucoup de celle qu’ou désigne. 1 pas ces mots : Vent en- poupe,

VHtGILIUS NAUTICUS. , ZÜ

-navigation près du vent (1), et non pas seulement grand largue ou vent arrière, selon les opinions généralement reçues.

Je ne prétends pas soutenir que les navires antiques allaient aussi près durent que les nôtres, c’est-à-dire que leurs voiles étaient ouvertes au souffle du vent de telle sorte que leur plan formât avec le plan de la quille un angle mesuré par 66 degrés environ ; leur conformation ne permettait probablement pas qu’ils tinssent des routes aussi voisines du lit du vent. 3Iais qu’ils pussent naviguer à moins de 8 quarts, c’est ce que je crois, c’est ce que me démontre le æquatis procéder e velis du livre IV, v. 587, rapproché de obliquât sinus in ventum, livre Y, v. 16, et d e pariierque sinistroS, Nunc dextros solvere sinus : una ardua torquent

Cor nua , de torquent que , même livre, v. 830, 831.

Que signifient, en effet, ces expressions que je rapporte toutes à an même fait nautique? Voyons d’abord les dernières. Neptune- vient de promettre à Vénus que les vaisseaux troyens aborderont le port de l’Averne. Le char du dieu vole sur la crête des lames. Un calme heureux succède à l’agitation au milieu de laquelle a eu lieu l’entrevue de -

(1) Le plus près du vent est l'angle le plus étroit &>us lequel un navire puisse recevoir le vent qui doit l’emporter. Le' plus près n’est pas le même pour tous les navires, les carènes différant comme les voilures. „

la mère d’Énée et de Neptune bienveillant. Le ciel reprend toute sa sérénité [fugiunt vasto œthere nimbi ), les ondçs s’affaissent . [subsidunt undœ ) et la surface de la mer s’aplanit sous les 'eaux que rase, l’essieu tonnant du. char [stefnituT œquor (%quis). La joie revient au cœur d’E née, parti quélques instants auparavant avec une brise favorable et vent en poupe (a puppi ventm euntes), et arrêté dans sa course par < un événement, inconnu qui a changé les vents et soulevé les flots. On avait abattu les mâts et rentré les voiles pendant ce mppient de trouble que Virgile indique seulement

par le retour du beau temps ; Enée ordonne , que promptement on redresse les mâtures (o) et que les bras de tous soient occupés à déployer les voiles.

.. Jubet ocius omnes ,

Attolli malos, intèndi brachia velis.

On obéit. A bord de tous les navires qri borde les voiles (t>), puis où les oriente toiir à tour à droite et a gauche ; et les vents propices emportent- la flotte.

La manœuvre est très-simple et .très-clairement expliquée. . Le vent n’est plus ce qu’il .était tout a l’heure; ce n’est -plus de l’arrière qu’on peut le prendre , il a changé cap pour cap (o) ; ainsi , il était sud, comme le poète l’a dit plus haut : vocat Austcr in altum, v. 764 ; ‘ il portait directement les Troyens de la Sicile en Italie ; il s,est déplacé, et.

VIRGTLIL’S NAUTICUS„

s’est établi (1) dans les parties du nord. Mais.il est maniable (2), et on en profitera en le prenant successivement à gauche et à' droite, en louvoyant ■( 3), en courant des bordées (4), tantôt à terre, tantôt au large; et pour cela on démarrera (5) les écoutes qui ouvrent les cavités des voiles à gauche et à droite (solvere sinistros sinus, solvere dextros sinus, pour: sôlvere pedes velorum tumentiutn effectif venti afflantis a sinistr.o ou a dcxtro lata nu vis), et on brassera les antennes, et où les contre-br assiéra (r) [torquere cornua (6) antennarum et détorqueré). Il

(1) - S’est fixé.

(2) Il a upe force modérée qui permet au navire de faire toutes les évolutions nécessitées par les circonstances. Cette 'figure n’est-elle pas charmante? N’est-ce pas une heureuse idée de montrer le vent facile à manier, comme un cheval fier, mais doux?

(3) Louvoyer, c’est prendre le vent successivement de l’un et

die l’autre côté, en se rapprochant, autant que possible, de sa direction ~ de son lit, afin de parvenir à un lieu auquel on ne pourrait arriver directement. Louvoyer était écrit autrefois tovoycr G t lovier} il semble composé de lof, vent ( Luft , ail.), et de voie, chemin. 11 n’en est rien. Le Breton dit lofft; l’Allemand , lavïren; le Hollandais, lavuren 'qui est le même)-; le Danois, loveri; le Suédois, lof va et lofvera. C’est de cés dernières conformations qu’a été fait lovier. '

(4) Bordée, course que l’on fait dans une certaine direction, '

rapprochée de celle du vent. - ,\ ‘ -

(5) On détachera les écoutes, qu’on a attachées après avoir

bordé les voiles, ou qu’çn a tournées à uu point d’arfét, a Un taquet, à une cheville. . . ’

(è) Virgile donne h cornua l’épithète ardua, e t cette épithète est pour moi une nouvelle preuve que la position des antennes

‘ Oigitizéd

ne peut y avoir aucun doute sur le sens de ce passage, où Virgile oppose la navigation près du vent, c’est-à-dire les vergues obliques, à celle qu’on fait les vergues brassées de telle sorte que leurs plans soient perpendiculaires au plan de la quille. Ce sont ces deux situations des antennes que le poète a caractérisées quand il a dit : obliquât sinus in ventum et (équatis procéder e velis. Marcher velis œquatis , c'est-à-dire de façon que les extrémités des vergues soient également tournées à droite et à gauche, ou que les vergues brassées quarrées (s) soient parallèles à la largeur du navire , c’est la môme

ehose que marcher a puppi ventus afflans. Marcher

le sinus de la voile obliquatus in vento, c’est courir „une bordée à un certain air de vent, c’est uavigüer près du vent.

Serviuscrut que Virgile en faisant border successivement les voiles à droite et à gauche, avait voulu indiquer que les vents étaient variables Çpro aurœ niobilitate)\ Ascensius adopta cette interprétation, démentie cependant par les mots : ferunt sua flamina classem (t), qu’à la vérité Servius comprit

est bien l’obliquité par rapport à la quille.. Arduus signifie non- ■ seulement élevé, mais élevé en pointe. Quand une vergue est brassée au plus près, l’extrémité du côté du vent est plus élevée que l’autre; elle s’élance pour ainsi dire comme uue pointe. Le poète marin ne négligea pas un détail qui devait rendre d’une manière plussensiblel’état dans lequel étaient les vergues apres chaque brasseyage : Versio untennæ. -

.VÏR€IL1US KAliTIÇUS. 337

mal, puisqu’il les expliqua par a puppi veulent ia. Servius, qui n’avait point hésité sur le sens de obliquât sinus inventum (v), ne soupçonna pas que le poète décrivait, à la fin du livre V e , la même manœuvre qu’il avait indiquée par quatre mots au commencement de cette partie de l’Énéide. C’est que Servius était grammairien excellent, annotateur érudit, mais pas du tout marin. Le commentateur, à propos de procedere velis œquatis, dit: féliciter plenis, sine motu aliquo. Certainement, quand il s’exprimait ainsi après avoir expliqué : nec zephyros audis spirare secundos, par ventos prosperos ques Mercurius adduxerat, il ne faut pas douter qu’il entendait que ces vents étaient les plus favorables, c’est-à-dire qu’ils devaient pousser les vaisseaux par la poupe. Il avait raison, cette fois.

Ce que je viens de démontrer relativement à la navigation des anciens près du vent, me servira à disculper Virgile de l’accusation qu’on a portée contre lui, à l’occasion du mot Auster qui se trouve dans ce passage du III e livre :

Inde, ubi prima fides pelago, placatatfue venti Dant maria, et lenis crepitans vocat Auster in altum : ‘ Deducunt socir naves, et littora complent.

; Provehimur portu, terræque urbesque fecedunt...

Hue feror : haie fessos tuto placidissipia portu . Accipit... (V. 69-79.) '

Feu M. le baron Walckenaer, dans la savante et

judicieuse reconnaissance géographique qu’il a faite des lieux abordés par Enée, s’exprime ainsi au sujet de ces vers : « Virgile, voulant dire qtt’Enéfe attendit le printemps pour partir-, fait souffler le vent du 'midi; niais il oublie que ce vent était directement' contraire pour les'Troycns qui se rendaient à Bélos; avec ce vent ils n’auraient pu sortir du port d’CEnas.T» Cette critiqué serait fondée si, en effet’,' les Latins et lés Grecs n’avaient connu que la navigation ÿent sons vergue (1) ; mais on vient de voir qu’il en était autrement et qu’ils Savaient piquer dans le vent et louvoyer. Quant a l’objection qu’avec le vent du sud

- lesTrôyens n’auraient pu sortir du port d’Œnos, il y a à dire que ce que né pourrait faire un navire allant par Punique secours des Voiles; un navire à.' rames le fait aisément, surtout quand le vènt est faible (lënis crépi ta ns). Rien n’empêchait donc Enée de mettre dehors (2). avec le vent debout (3). *

Pourquoi Virgile, qui pouvait choisir lè vent pour donner à la flotte partant dXEnos une navigation- in jmppi ventus, s’il avait voulu la pousser directement à Délos, ne préféra-t-il pas Borée à -Auster? Le voici . . Les Troyens sont pressés.,de quitter unç Ville :où ils

(I) A peu près synonyme de : vent arriére et de : vent entre lés deux écoutes. Quand on navigué grand largue et vent en

- poupe, on a le vent sous vergue.

(ï) Mettre à la mer, prendre le large, commencer stf navigation.

(3) Quand le vent frappe le navire^par l’avant, quand le vent souffle du point où l’on veut aller, on dit qu’on a vent debout.

YIRGILIUS NAUTICUS.

ne doivent pas se fixer. Aussitôt que la mauvaise saison est passée, aussitôt qu’on peut se fier à la mer, et que l’Auster a succédé aux noirs aquilons, ils se préparent à une navigation dont le but est inconnu : lncerti quo fata ferunt , vbi sistere detur. L’Auster ne les arrêtera point. Qui peut prévôir combien de temps il soufflera? -D’ailleurs ils savent w/vere sinus mine ilcxtros, mine sinistros, ils savent oôliquarc sinus in vin tu m ; ce genre de navigation ne peut les' effrayer, parce qu’il est ordinaire, surtout dans l’archipel grec où il faut souvent changer de route, arrivant pour une île, venant au vent pour une autre. Vocat A uster in altum est donc une expression excellente ; car, en même temps qu’elle peint l’impatience bien naturelle des compagnons d’Anchise, elle suffirait à constater que les anciens n’attendaient pas toujours, pour prendre le large, d’être favorisés par le vent en poupe et qu’ils naviguaient autrement que velis aquatis.

M. Wdlckenaer a supposé que les ïroyens se rendaient directemenf à Délos ; mais Virgile ne dit pas un mot de cette prétendue résolution. S’il avait voulu faire entendre que Délos était le terme de leur première navigation, il n’ayrait pas manqué d’indiquer cette intention par un mot; s’il se tait là-des- . sus, c’est qu’il veut que , cette fbis encore, Anchise navigue aù hasard ( dure fatis vêla), qu’il soit porté aii large, pauvre exilé (feror cxul hialtum ) et poussé

par les destins ennemis jusqu’à ce qu’enfin, entraîné

vers Délos, il puisse aborder la ville d’Apollon.

Que dit, en effet, Énée, racontant ce voyage à Didon? Hue feror, «je suis poussé ou emporté là. » C’est justement ce qu’il a dit en parlant de sa relâche sur les rives de la Thrace : Feror hue, et li tore curvo, Mœnia prima loco, fatis ivigressus iniquis. Il ajoute, non pas qu’ils abordent cette île désirée, mais que cette île tranquille les reçoit dans son. port. Les expressions dont se sert Virgile sont toutes rigoureuses; ce n’est point liœc lœtos accipit, mais fessos, - Et puis placidissima et tu ta ( portu ) sont là pour ' expliquer et renforcer fessos. L’îlc paraît d’autant plus tranquille aux malheureux qui y mouillent , . . que la mer a été plus agitée ; le port est d’autant plus sur que la navigation a été plus dangereuse ; ils sont d’autant plus heureux de trouver un port qui leur promet un asile si calme, qu’ils sont plus . fatigués. Et pourquoi sont-ils fatigués? Parce qu’ils ont couru des bordées nombreuses ; parce que les vents, d'abord faciles, sé sont joués d’eux;- parce qu’il leur a fallu lutter plus d’une fois contre la bourrasque, et bourlinguer (1) longtemps avant de *

(1) Courir de nombreuses bordées dans le mauvais temps. Ce # mt>t parait être une altération de bouliner; peut-être est-il une * francisation de l’anglais bowline linger ( bouline traîner, prolonger). Nos matelots attachent au mot bourlinguer une idée de fatigue et d'ennui. •

* • • * Digilizad by

VIRGIL1ÜS NAUT1CUS.

Ml

trouver une terre. Junon n’ost-elle pas contraire aux Troyens depuis le moment où ils ont quitté Antandros? Ne les a-t-elle pas déjà écartés de tous les rivages grecs, comme plus tard elle leur fermera ceux de l'Italie (Cunctus ob Italiam terrarum clauditur orbis )? Fessos est très-bien justifié, et fessos, après hue feror , montre qu’en effet Enée a navigué au hasard, qu’il a été porté à Délos par les circonstances de sa navigation tourmentée, et malgré l’Auster, doux et favorable d’abord, cruel ensuite et fatigant pour les matelots obligés de manœuvrer souvent. Il me semble que rien n’est moins douteux que cela, et qüe la traversée d’Œnos à Délos s’explique à merveille quand on tient compte de ce fait, bien certain, que les anciens savaient tenir lèvent [obliquare sinus, tendere contra vêntum) et louvoyer {soi ver e sinus nunc dextros, nunc sinistros ) — .

Retournons à 'la flotte Troyenne. Nous avons vu le vaisseau d’Énée, qui ne peut fuir devant le temps et tjue Virgile laisse engagé, donnant une bande horrible (l)-et près d’être écrasé par «une monta-

(I-) Quand un navire, surpris par un grain, chargé par une rafale ou par une -subite variation dans la direction d’un vent qui souffle avec violenee,' plie sous l’effort de sa voilure, il se couche sur le côté (donne à la bandé) et quelquefois ne parvient pas à se redresser tout de suite. Dans cette situation, il est engagé. On comprend que ce mot n’a qu'un rapport lointain avec engager, signifiant provoquër, met'reop donner en gage. Dans

gne humide » [aquœ nions), selon l’expression de ' Racine ; les autres ne sont pas moins en danger. Ceux-ci sont suspendus sur la crête des lames ; lu mer s’ouvre sous ceux-là .et leur fait voir la terre entre les vagues soulevées : Hîs unda dehiseens Terram inter fluctua aperit. (Hyperbole admirable tant elle est près de la vérité 1 ) Le vent du sud jette au milieu de roches cachées, où il les torture {torquet), trois navires qu’il a comme enlevés (abreptas) ; le vent d’est, — car tous les vents sont déchaînés contre les malheureux navigateurs, — en porte trois, autres sur des basses et des hauts-fonds ; il les y presse et les ensable (1). Ici se place le naufrage en pleine mer du vaisseau d’Oronte et la mort de ce • chef, dont j’ai parlé à propos des mots : injjuppim ferit. Quelques Lydiens nagent dans le gouffre immense (2) où est entré en tournoyant le navire, et •

son acception maritime, engager est le contraire de dégager, debarrasser, rendre libre. Une corde s'engage en courant dans bnepoulie, Tl faut qu'on la dégage. ■ \ •

(1) « Très Eurus, ab alto lu brévia et Syrtes urget... IHiditque

vadis, atque aggere cingit arènæ. » Silius Italicus a'dit apres Virgile : « Mox nigris altæ puisa exuncTantis ârenæ Vorticibus ratis, etc. » . •

(2) « Apparent rari nantis in gurgite vasto. » Le P. de la Rue ’ veut qti'ici gurgile soit pris pour toto mari, et la preuve en est pour lui dans l’épithète va?to. Le gurges vastus ( large et pro- ' fond) dans lequel on voit surnager à peine quelques-nns de» compagnons d’Oronte, c'est Je trou aux eaux tourbillonnantes (rapidus-vortex) où sombre. le navire des Lydiens, précipité ’ . dans ce puits paries flots, qui le font tourner trois fois sur lui-

v • Digilized Sy üoogle

VIRGILIUS AAl'TU:US. 31,3

l’on, voit flotter sur les eaux voisines de ce cratère,

. qui les rejette, les armes des guerriers, les débris dq bâtiment broyé par la tempête, et les richesses sauvées, de Troie (1). Ce n’est pas tout : le navire si solide d’Ilioneus, celui d’Achate, ceux 1 qui portaient AJbas et le vieil Alètheont vainement lutté; ils sont vaincus par la tempête.^ Leurs bordages se sont écartés [Iaxis laterum cotnp.aqibus (2) et par leurs > flancs entr’ouverts ils embarquent l’eau qui les fait couler bas [rimis fatiscunt). -

Je ne comparerai pas entre eux les traducteurs, à. propos de ce morceau d’une si grande perfection,, à plus forte raison ne les compârerai-je point à

même. On doit entendre de même lé passage du III e liv., v. 196 :

.CoutinUo venti vol vunt mare, magnaque surgunt Æquoca : disperSi jactauiur gurgilc vasto.

« Les vents font tournoyer sans cesse ta mer, et des vagues, immenses s’élèvent a sa surface : dispersés, nous sommes portés .ça, et là pat? londe, toüjours oti verte près de nous, vaste gouffre formé par les lames qui . montent au ciel comme des montagnes et laissent entre elles dé profondes vallées. »

(1) Arma \irum, labulæque, et Troia £aza per ujnlas.

A .quelques vers de là, Virgile avait dit :

Scuta Tiruin, galpasque, .et fortia corpora voh it.

Silius Italicus, qui Süit son maitfe à lp trace, dit :

’ / > ; Natal a-quorc toto

. Arma inter, galeaaque vinim, Critasque rubetues. .

■ ï lorentjs, Capuæ gaza, etc. ■ ‘

, ^ SonuiCyupta compagc carina. » '•

• - . f (Sil- Itqk)- . . ,

344 ' mmNE antique'

Virgile. Tous ont de bonnes choses, mais aucun n’a. vu d’assez près le texte latin, aucun ne s’est assez appliqué à bien rendre les expressions que j’ai signalées comme appartenant essentiellement à . un grand poète technique. ' ' - • : ^

Me voici arrivé à la magnifique peinture de cette course des quatre navires qui se disputent le prix aux jeux funèbres (liv. V e , v. 114-285). Je vais analyser rapidement ce passage important de la partie maritime de l’ Enéide, mais non pas cependant sans m’arrêter partout où je croirai pouvoir faire remarquer une de ces beautés Spéciales, un de ces détails techniques fins et précis qui n’appartiennent qu’à notre auteur. • -

Quatre navires, égaüx-en grandeur, égaux aussi * par leurs carènes, ont été choisis entre tous ceux de la flotte; lentement sollicités par leurs rames, ils s’arvancent pour la première des luttes qui doivent avoir lieu. - • • *-

Tous les commentateurs ont fait observer que Virgile se sert avec raison de l'épithète paj'es. Il faut, en effet, que des navires à famés, pour lutter ensemble, soient dans des conditions pareilles de

VIRGILHJS NAUtlCUS.

taille, de pesanteur et d’équipage. Mais ce que les commentatèurs n’ont pas reconnu, c’est que le poëte préfère carinœ à naves, non point parce qu’il trouve plus élégant de prendre la quille pour le vaisseau, — car ils voient toujours la quille' ou le navire dans carina, — mais parce que c’est surtout par les œuvres vives, par la carène que les navires sont égaux en~ légèreté, en stabilité, en vitesse. Carinœ n’est donc pas un frope ; c’est un terme propre et nécessaire dans le cas dont il s’agit. Quand on se rend compte ainsi de l’intention du poëte, oû voit quelle force acquiert le vers : -

Quatuor, ex omni dilectæ classe, carinæ.

Mais cette intention, les annotateurs, les traducteurs, la devinent rarement : ainsi Servius explique jravibus remis par for ti bus remis, Ascensius par validis, le P. de la Rue par castis. Chez Annibal Caro, c’est par les rames que les carènes sont égales,carinœ pares gravibus remis, et l'Italien traduit :

Quattro legni scelti Più di remi r e di remigi guarniti.

(Liv. V, p. 291, v. 11.)

Le Portugais Barreto adopte ce sens et dit :

* Quatro naos.?. . . -

De fortes remos por igual nianeira,

E de valente chusma guarnecidas.

(Liv. V, p. 231, V. 16 )

Hernandez Velasco donne dans la même erreur:

Quatre naos, en todas escogidas Todas iguales en valientes remos.

., • y ■ • (Liv. V,.t. I, p. 192, v. 17.) .

Dryden n’est pas mieux inspiré :

Four gaHies first which £qual rowers beat-,

, Ad vanciug. - ' . ...

(Liv. V, v. 151.)

• Yoss. est tout aussi affirmatif contre le sens de •yirgile; les quatre barques, Bar ken, qu’il met en jeu sont égales en puissantes rames : ■ ■ . ’

Sieh gleicli an gewaitigen Rudern.

Quant à Delille, il ne .s’arrête pas. à la difficulté, et les deux vers latins, si précis et qui disent tant

de choses, il lés traduit par ces deux lignes, si fai-

ble§ et si vides : .

Ils commencent : d’abord sur la plaine des eaux Quatre vaisseaux choisis portent quatre rivaux.

Ineunt gravibus remis signifie proprement «s’avancent avec des rames lourdes et lentes, » comme s’il y avait: « Inéunt ictibus gravibus remorum. » Gravibus remis peint à merveille cette espèce de nage qui ne s’allonge pas, ne se presse poiqt, bien différente de celle qui procède vaslis ictibus (liv. Y,

YlfiGI blliS ? NÂ'UTiCUS, • 347

V.198)', C«st la nage de' foïçats ou d e-chaloupiers de port, comme on dirait aujourd’hui,- Les rame ure qui vont jouter Viennent se mettre en ligne, lentement, sans user leurs forces en de vains essais,, d’une ‘rame grave, si. l’om peut parler ainsi, ot en prêtant à leurs navires le mouvement d’un homme qui marche lourdement et à pas comptés,

Mnesthé amène la Scie, que ses rameurs vigôurenx savent rendre rapide. Gyas cpnduit la Chimère, remarquable par sa masse, qui la fait ressembler à une ville-: la jeunesse troyenne l’ébranle par trois coups de -rames successifs, entre lesquels se font entendre, trois acclamations. — Je justifierai à la fin de mon analyse cette manière de traduire: tripiici pnbes quant Üardana versu Impellunt , temo consurgunt or d inc remi. — Sergeste est porté, au lieu du départ prochain des quatre navires, par le grand Centavre, et Gloanthe par la Scgltà, que distingue sa peinture bleue. Le but est marqué-: c’est un rocher peu éloigné du rivage. Les vaisseaux

devront le contourner ot revenir au point d’où ils vont s’élancer, unde reverti Serrent, et lojtgos ubi circmnflectcre cursus. On tiré au -sort la place que doit occuper chaque navire sur la ligne où tons quatre se placeront pour partir, Iota .sorte legunt ; ainsi qu’on fait pour les courses de chevaux. Il n’est pas plus indifférent pour le navire qui va courifc, que pour le cheval, d’avoir la place intérieure. Sur

4 ligne du, départ, la place heureuse (la çorde, comme on dit à l’hippodrome), est à gauche, ainsi' que le prouvent les mots : Quo tantum mihi dextèr abis?... litas amal (V„1G2.)

Yoilà nos lutteurs prêts. Les navires se sont. placés. Virgile ne dit pas qui le sort a favorisé ; est-il bien difficile de le deviner? On doit croire que c’est ia Chimère, Mnesthé, Çloantheet leurs rivaux sont debout à la poupe des vaisseaux dont ils vont exciter les équipages ; ils ont revêtu la pourpre et l’or. Les rameurs se sont couronnés de branehes.de peuplier; leurs épaules nues, qu’ils ont frottées d’huile, reluisent au soleil. Assis sur leurs bancs, tenant de leurs bras étendus leurs rames, hautes et la pale allongée vers la proue, ils attendent le signal. La crainte de la défaite, l’ardent besoin de conquérir les suffrages de la foule, font battre leurs cœurs et leur donnent un généreux élan. Enfin la trompette éclatante a soüpé. Ils sont partis. Un cri unanime, poussé par les rameurs, frappe l’air ; les eaux écument sous l’effort de. leurs bras qu’ils ramènent à leurs poitrines. Virgile peint, comme il sait peindre, les deux temps de la nage.: premier temps, les bras étendus, intenta brachia remis ;. second temps, les bras ramenés au corps, adductis lacertis. Les navires tracent des sillons égaux, et la mer s’ouvre, profondément retournée par les rames et les triples dents des éperons. En ce moment, la forêt retentit

VlRGltfUS «AÜTlCUS. 349

d’un applaudissement immense, auquel se mêlent des paroles encourageantes pour chacun des jouteurs. Le bruit des voix serpente le -long du rivage et frappe les falaises où l’écho les répète. (Puisât i colles clamore résultant. Virgile exprime la même idée, liv. IV, v. 50 des Géotgiques, quand il dit : vocisque offensa résultat imago.).

Cependant Gyas prend l’avantage sur ses compétiteurs. Il s’élance en avant, il fuit sur les eaux (Effugit cmte alios, primusque elabitur undis), et, sur la rive, une émotion tumultueuse accueille cette bonne fortune. Cloanthe le suit, Cloanthe 'dont la chiourme est meilleure que celle de/« Chimère i mais dont le navire plus lourd seconde mal l’ardeur. (Melior remis. En France on dit : meilleur bâbord ! meilleur tribord ! quand on veut faire forcer la nage de la gauche ou de la. droite d’une embarcation.)

.y Tout derrière eux, le Centaure et la Scie se disputent avec un égal acharnement l’honneur du pre- • mier rang. Tantôt la Scie dépasse son adversaire, tantôt le grand Centaure gagne la Scie (prœtei'it), tantôt ils courent de front et leurs longues carènes laissent dans les ondes des sillages égaux.

— Certes il ne s’agit ici, quand Virgile dit, longp. carina , ni des navires eux-mêmes, ni de leurs quilles , mais bien des carènes , qui fendent l’eau comme' la jcharrue fend la terre — ; . - -, -

350 • MARINE antique:

Cependant ils approchent dir rocher ils vont * atteindre le but. Gyas a l’avance, et, vainqueur de ses adversaires, il vogue dans les eaux tourbillonnantes, mais trop loin encore des rochers qu’il vêtit raser. — Mcdio gurgite: non pas au large, non pas sur la met 1 profonde, comme le veulent les commentateurs, mais au milieu des eaux qui courent et bouillonnent autour de l'écueil. La preuve que C'est bien là ce que Virgile veut dire, c’est que le pilote de la Chimère a peur de s’engager dans le courant qui le porte déjà sur le roc. Graindrait-il quelque chose- s’il était au milieu 'de humer? vien- ' drait-il sur tribord ? — Gyas s’èn aperçoit, il interpelle Ménœte qui est au gouvernail: «Pourquoi m’entraînes-tu tant Adroite? voici ta route ! Que les autres cherchent une mer plus profonde toi, accoste à terre, litas ama , et que la pale de nos rames' rase les rochers que tu laisses à gauche. » Paroles inutiles ! Ménœte, qui redoute quelque roche Cachée Sous l’eau [cœca satra)\ met le cap au htirge (proram pelagi detorquet ad uhdas). Gyas le* rappelle de nonvéau à la manœuvre, qui doit assurer la Victoire ; « Ou vas-tu encore, Ménœte ?~où vastu ? Au rocher ! au rocher ! viens sur bâbord ! » Il dit, et voit, tout près de lui, et tenant la - véritable . route, Gloanthe qui bientôt prend à gauche, entre le navire de Gyas ét les rochers où bruit la. houle,

/ rase les bords de l’écuèil, ’ laisse 'derrière lui la Chi-

vmGILUJS NAITICLS.

mère, et, s’écartant un peu du but, gagne des eaux moins dangereuses. , , .

" La manœuvre que commande Gyas est excellente ; celle qui réussit à Cloanthé est admirablement peinte. Delille-, souvent moins heuréux , a vaincu d’une' façon vraiment merveilleuse , plu-, sieurs des difficultés de ce texte si serré, si richement technique. *' • • ■ •

Gyas pleure de 1 rage, et, sans respect pour sa propre dignité, sans' souci du salut dé ses compagnons, il jette Menæte à la mer et saute au gouvernail, ; alors, timonier lui-même, il encourage ses rameurs à nager vigoureusement, et gouverne au rivage-.

(J’ouvre une parenthèse pour entrer dans quelques explications tendant à fixer le sens des mots : Clavumque ad litora torquet . Sérvius laisse ce passage sans éclaircissement, tant il lui paraît lucide. Il se contente de dire que le clavus était /astis gubemaeuli , ce qui est très-vague ; car le gouvernail, aviron, plus large à son extrémité inférieure qu’une rame ordinaire, avait, comme toute rame, une hampe partageant quelquefois la pale en deux parties appelées pirmœ (nageoires), selon Nonius, quelquefois recevant d’un seul côté une pinna. Cette hampe était le bois principal ( fustis ) du gouvernail. Scheffer l’appelle rhiza (racine, souche), sans citer d’autorité à l’appui de cette dénomination qu’il dqnne à ce qu’on appelle la mèche , dans

le gouvernail moderne. L e tlavus, l’otaf, était bieh ‘un morceau de bois, mais non pas la hampe de Taviron-gouvernail. C’était une cheville plantée dans la hampe au-dessous de l’ai/r> (le cou, Yansa de Yitruve). Plusieurs médailles, quelques-unes entre autres publiées par Gorléus, montrent le gouvernail traversé par cette cheville qui était dans le plan des pinnœ (la pale). Dans la collection des petits bron- • zes du musée Bourbon de Naples figure un gouvernail où le clavus est comme je viens de le dire. Cette traverse, qu’on peut comparer jusqu’à un certain point à la croisée d’une épée, à la poignée d’une canne en béquille et à celle de certaines bêches de- jardinier, : — et puisque j’ai nommé cet instrument, je dirai que le - gouvernail antique à deux nageoires a de grands traits de ressemblance

avec lui, — cette traverse fut remplacée par une--

barre plus longue que la cheville, et pour cela devant avoir plus d’action. La barre ou manche conserva le nom de clavus, et. c’est de ce levier implanté • dans l’antre que parle Isidore quand il dit : Clavus est, quo regitiir yubernaculum. Les gouvernails représentés sur la colonne Trajane n’ont ni cheville transversale ni barre implantée. Les navires à trois rangs de rames qui figurent au musée Bourbon* sous les n°* 1 et 98 (bas-reliefs en marbre), ont des gouvernails mus par des barres. Il eh est de même des jolis petits navires à voiles de la collection Bor-

■ YIRGILILS NAUT1CUS. 353

ghèsé. La barre implantée n’était pas tout à fait dans le plan de la pale, mais dans un plan oblique à celui des pinnœ , Les gouvernails latéraux des bâtiments du moyen âge conservèrent cette disposition de la barre (voir Arch. navale , t. I er , Mémoires n°‘ 2 et 3), et la tradition s’en est perpétuée jusqu’à nos jours. Les burchii de Vérone, qu’on rencontre souvent à Venise, et les bateaux du Pô, que j’ai vus à Polesella, ont le gouvernail latéral régi par une barre plantée presque perpendiculairement au plan du trapèze qui leur sert de pale. (Voir Rapport à M. le ministre de la marine sur ma mission en Italie et dans le Levant, Annales maritimes , décembre 1841. Voy. ci-dess., p. 160, 162, 258.)

Gela dit, rendons-nous compte des paroles de •Virgile. Faut-il croire que le poète voulut faire comprendre seulement que Gyas manœuvra le gouvernail de telle sorte que le navire vint sur bâbord? » C’est ainsi que l’entendaient Ascensius. et le P. de la Rue. Je ne sais pas trop comment l’entendit Delille, qui traduisit ainsi l’hémistiche latin : «. Et

plus près du rocher il ramène sa poupe. » Sa -proue ■

aurait mieux valu, parce que c’est la proue que Me- ' nœte s’est obstiné à éloigner de l’écueil. Annibal Caro qui dit, al sasso lo rivolse, n’a rieiîvu, sous'.lè clavtim torquet, de plus que ce qu’y avaient vu. les premiers commentateurs. Il y a cependant autre * chose, selon moi, et torquet clavum -ad litorq me

354' MARINE ANTPQt'É. ,

paraît rexpression rigoureuse do l’action que dut; faire Gyas pour ramener, de tribord où il fuyait, son navire sur le côté de bâbord. . • ... •

Détaillons çette action. Mais, avant tout, la Cfii- Dière avait-elle deux gouvernails, un a chaque côté de la poupe ? Elle; était grande, belle ; mais, si belle et si grande qu’elle fût, il est probable qu’elle n’avait pas plus d’importance, parmi les navires troyens, que n’en avait le vaisseau d'Énée. Or ce vaisseau obéissait à un seul gouvernail, comme le prouve ce passage du YI e livre, v. 349 ; . .

Namque gubernaclum multa vi forte revulsum,

Cui datus hærebam custos, cursusque regebam,

' # Præcipitans traxi mecum.-Maria aspôra juro,

Non ullum pro me tantum ccpisse timôrem , . v

Quam tua ne, spoliatq armis, excussa magistro,

Deficeret tantis navis surgentibus undis.

Palinure, tombé à la mer avec le gouvernail qu’il maniait, craignait pour le navire, veuf de son pilote et dépourvu de moyens de direction [spoliata armis), privé du gubemaculum et du clavus. Il n’y avait donc pas un second gouvernail. Nulle part Virgile ne dit clavi ni gubernacula; les vaisseaux dont il parle n’avaient qu’un gouvernail, cela est sûr. Certains navires en avaient deux. Si les birèmes et les trirèmes de la colonne Trajane ne sont munies que d’un gouvernail, comme les barques fluviales, — et l’on ne peut en supposer un second*

VIRGJPIUS NA-UTICIλ. • , 3 fà

quand on voit les timoniçrs avoir presque toujours lés deux mains sur la hampe et à la poignée du gouvernail plaçé. à droite, — il y a d’autres monuments antiques qui nous montrent des navires à deux gouvernails latéraux. Du nombre de ces dernjers sont les barques sculptées de la collection Berghèsè, que je citais tout à l’heure ; les vaisseaux longs des peintures de Pompéi , n°* 571 et 1384, au musée Bourbon; les deux galères sculptées du même musée (n°* 1, 98) (Voy, ci-dess., p. 108), et la galère classée, dans la même collection sous le ii° 605, morceau de peinture tiré des décorations arrachées aux murailles de Pompéi. Dans Pétrone, on ht (p. 32, t. IL, • édit, de 1756) : Kunc per puppim, per ipsa gubernacula dilabendum est ; et encore, p. 106 : Non arbor erat relicta, non gubermcula, aut funjts, aut remus. Un passage de Y Ane d’or d’Apulée (liv. II) et une phrase d’Héliodore, rapportés par J. Scheffer, font allusion aux gouvernails jumeaux. Élign (liv. IX, chap. xj.) constate que les Carthaginois avaient deux timoniers, un à chaque barre, qt il dit que c’est un inconvénient. On conçoit, en effet, que JK le jeu des deux timons devait être souvent contrarié par l’inattention de ceux qui les manœuvraient. *

Le système qui admettait un seul timonier chargé de deux clavi était bien préférable, d’autant qu’il est probable qué l’un des deux gouvernails ne fonctionnait pas qujmd l’autre était en exercice; que

celui de gauche redressait la route donnée par celui de droite, et réciproquement. Et puis, dans là manœuvre à deux timoniers, combien ne devait-il pas arriver de fois que, par inadvertance ou autrement, l’un nuisît à l’autre?

La Chimère était un navire à un seul gouvernail^ gouvernail traversé à sa tête par une cheville à l’aide de laquelle on le faisait tourner dans l’eau, dont les tranches glissaient le 'long de la. carène. Ce gouvernail était-il à gauche ou à droite? Les vaisseaux longs de la colonne Trajane, images auxquelles on ne peut, au reste, s’en rapporter aveuglément quant à là fidélité des détails, l’ont à droite; quelques médailles le montrent du môme côté, d’autres le font voir à gauche. Peut-être pourrait-on expliquer cet antagonisme par les idées différentes que les Romains attachaient' à la droite et à la gauche. Pour les uns la gauche était favorable, elle était sinistre pour les autres. Cicéron dit (liv. II, De div .) que les auspices tirés de la droite paraissaient les meilleurs aux Grecs et aux Barbares, et que c’était le contraire pour les Romains. Suivant qu’on était plus ou moins attaché à la croyance grecque ou à la superstition romaine, on pouvait bien vouloir que le gouvernail , cette machine importante dans la vie d’action du navire, fût’ placé à droite ou à gauche. La droite est, à bord des navires, le côté honorable; depuis quelle époque? Je l’ignore; mais je sais qu’au

• VIRGTLIUS NAUTÏCtS. 357

temps de Virgile la place d’honneur ôtait à droite. (V. ci-dess., p. 207.) Ce qu’il y a de certain, c’est qu’au moyen âge, pour une raison ou pour une autre, les navires à un seul gouvernail avaient cet aviron à droite. Je l’ai prouvé dans le Mémoire n° 3 de mon Ar ch. navale. C’est encore à droite que les batelli du Pô, que j’ai dessinés à Polesella, ont le' gouvernail, dont la forme, l’ornement et la suspension sont, je pense, des traditions fidèles de cette époque. (V. ci-dess., p. 160.)

Au reste, que la Chimère eut son gouvernail à droite ou à gauche, il importe peu ; car l’effet devait être le même. Il est évident que Gyas, pour ramener à gauche son navire porté à droite par un pilote craintif, dut tourner le clavus à gauche, puisque cette traverse était supérieure à la hampe du gouvernail, qui n’était pas verticale, mais inclinée de l’avant à l’arrière; or comme le clavus était dans le plan des pinnæ, le tourner à gauche c’était tourner le gouvernail lui-même. Il arrive, aujourd’hui que le gouvernail est à l’arrière, que pour faire venir le navire sur la gauche, on tourne aussi la partie extérieure (le safran ) à gauche ; seulement comme la barre est généralement fixée à la partie antérieure de la mèche sur laquelle est établi le safran, on pousse cette barre à droite. Mais, dans les navires 6ù la barre gêne à l’intérieur et où on l’implante à l’arrière de la mèche, cette, barre .se porte à gau-

che en même temps que le safran quand ld bâtiment doit tourner à gauche. . . .

De ce que je viens de* dire, je tire cette conclusion que Virgile employa, non pas comme l’ont pensé les traducteurs, une formule vague pour peindre le retour de la Chimère au rocher, mais des termes exprès et je puis dirq les seuls qui rendissent, d’une manière précise et technique, la manœuvre du gouvernail pour l’effet . que Gyas voulait obtenir. . .

Pendant que Gyas travaille à regagner tout ce qu’il a perdu d’avantage sur Cloanthe par la timidité, de Menœte, timidité dont il. a bien puni le. vieux timonier, Sergeste et -Mnesthé, qui se suivent de près, ont conçu l’espoir de passer /# Chimère , un moment retardée dans sa course. Sergestejlépasse Mnesthé et côtoie le rocher. Il est en avant, mais non pas de toute la longueur de sa carène. 11 a gagné son émule, seulement d’une partie de cette longueur : l’éperon de la Scie tient de près l’autre partie. [Parte prior, partem rostro promit œmula Pristis, vers admirable de concision et pour cela à peu près intraduisible.)

Mnesthé s’avance alors au milieu de ses rameurs* et les exhorte à redoubler d’énergie et de volonté non qu’jl aspire à la gloire de gagner le prix; mais il ne. -veut pas avoir, la honte dcTetourner le dernier au rivage oii la foule attend un vainqueur. L’équi-

VlftGlLIUS KAUTICUS. 359

page de la Scie -se couche aussitôt sur ses rames pour cet effort suprême, et la poupe du navire est ébranlée par les grands coups de cette nage allongée (Voyez ci-dessus, p. 315), et la mer se dérobe sous le navirç. L’ardeur qui embrasse les matelots presse leur respiration, fatigue leurs 'membres, sèche leurs bouches; la sueur coule à grands flots de toutes les parties dé leurs corps; entin le hasard donne à ces lutteurs l'heureuse chance qu'ils poursuivaient. Sergeste, à qui cette c/tasse si vigoureusement soutenue a fait perdre le sang-froid, pousse avec une sorte de rage sa proue vers l’écueil; il glisse dans un espace étroit entre le but qu’il rase à gauche, et Mnesthé qui le serre à droite; mais tout > à coup il touche, l'infortuné ! et s’arrête sur des roches avancées que le choc ébranle. Ses rames se rompent en s’appuyant sur le roc aigu (où elles prennent sans doute un point d’appui pour nager à caler, pour scier, pour dégager le navire en arrière). La proue brisee reste suspendue sur le fatal récif. Les rameurs se lèvent alors tous ensemble, restent un instant immobiles en jetant un horrible cri de douleur et d’effroi ; puis ils s’arment de crocs ferrés y poussent de fond, et ramassent à la surface du gouffre qui bouillonne autour d’eux les débris de leurs rames. El, pendant ce temps-là, Mnesthé, joyeux d'un succès inespéré, fait forcer sa nage [acrior agifiine remorum céleri), appelle les vents

à son secours, vogue sur une mer favorable, et dans une lice désormais libre pour lui.

La Scie sillonne déjà les dernières ondes [ultima æquora, les eaux qui baignent le rocher à gauche, et qui sont les dernières, car c’est par elles que sont ramenés au point du départ les navires après avoir doublé le but), et Mnesthé presse la course de son navire qui vole. Il laisse loin de lui Sergeste se débattant sur le récif, appelant en vain le secours des dieux, et cherchant à nager avec ses tronçons de rames. 11 atteint bientôt Gyas, et dépasse la Chimère, incapable de lutter depuis qu’elle a perdu son pilote. Cloanthe est maintenant son seul adversaire ; mais Cloanthe est déjà près de la fin de sa course. Mnesthé le suit, l’atteint et le presse , la difficulté du triomphe grandissant les forces de ses rameurs.

Un cri d’étonnement et d’admiration accueille ce premier résultat. Toutes les voix encouragent Mnesthé. Les gens de Cloanthe s’indignent à l’idée de perdre la victoire qui leur semble déjà acquise ; ils donneraient leur vie pour la gloire qu’ils espèrent. Ceux de Mnesthé sont animés par leur succès; ils peuvent vaincre parce qu’ils croient le pouvoir. Peut-être les éperons de6 deux navires auraient à la fois marché de front et partagé le prix, si Cloanthe n’avait étendu ses deux mains sur les. eaux, et promis un sacrifice aux dieux de la mer* qui l’exaucent ■ et poussent comme une flèche la. Scylla dans le

VlftGILIUS- NAUTM'liS. . 3C1

port. C’est Cloanthe que sa piété a courormé du laurier offert par Épée ! Le chef des Troyens récompense cependant Mnesthé et Gyas, qui ont noblement lutté; il les gratifie de présents magnifiques; il veut même consoler Sergeste qui a sauvé son navire et son équipage. SeFgeste s’est péniblement raflouc (1) (c scopulo nmlta arte revulsus ).; ayant perdu beaucoup de ses rames, et tout à fait dépourvu d’avirons d’un côté, il rerient boiteux, au milieu des rires d’une foule sans pitié ; il n’avance pas, et subit l’affront des railleries, d’abord avoc calme, puis avec chagrin ; enfin il se décide à faire hisser ses antennes et, les voiles orientées, il entre au port où le pieux Enée lui fait don de Pholoé, esclave Cretoise, habile aux travaux de Minerve et riche de deux enfants qu’elle allaite.

Le tableau dont je viens de rappeler les principaux traits dans une analyse explicative qui ne saurait prétendre à être ime traduction, dans l’acception élevée de ce mot, est d’une exécution parfaite sous tous les rapports. Un officier de marine,, et il faudrait qu’il fût un poète sublime, pourrait seul faire aussi bien que Virgile. Les alternatives de cette régate sont pleines d’intérêt, et la manœuvre des navires, qui cherchent à se dépasser en se gagnant le rocher, est d’une vérité d’observation à laquelle ou

(i) Ka (Jouer, remeUre à flolun navirc qui s’est échoué.

MAUI.M-: AXTIQl’K..

:j(i2 MARINE ANTIQUE.-'

üé peut comparer que la vérité technique, l’énergique concision, la précision élégante, la richesse du

.Quand j’ai dit plus haut (p. 347), à propos de la Chimère: « La jeunesse troyenoe l’ébranle par trois

coups de rames successifs, entre lesquels se font entendre trois acclamations, » j’ai ajouté que je justifierais cette manière de traduire : triplici pubes quam Dardana vei'su Impellunt, terno consurgtmt ordine remi. Le moment est venu de m’expliquer sur le sens que je donne à des vers qui, pour tous les commentateurs , ont désigné .clairement le navire qu’on appelle trirème ou vaisseau long à trois rangs de rames superposées. . • <

Je 11 e crois pas que Virgile ait voulu dire que la Chimère et les trois autres navires qui lui disputent le prix fussent des trirèmes. Les raisons de mon doute ou, pour dire mieux, de ma conviction contraire, les voici : - m -\, .

Dans tout ce qui précède , j’ai fait voir que le poète marin ne recule jamais devant le mot propre. Je ferai remarquer maintenant qu’au I er livre de Y Enéide Virgile, appelle quelques-uns des navires troyens phrygias biremes, et qu au IX e il dit :Geminas legit de classe biremes. S’il nomme les birèmes, pourquoi ne nomme-t-il pas les trirèmes? Pourquoi me dit-il pas :

Qîiatvior ex omni dulecfav classe triremes

VIHG1UI.S iNACTICliS.

au lieu de dclectœ carinæ ? Cela eût été plus simple, plus net, et l’on sait que, dans tout ce qui est technique, Virgile recherche la netteté, la simplicité. Pourquoi , par aucune allusion , dans le cours de ce long poème , où les navires jouent un assez grand rôle, ne fait-il présumer que ces navires ont trois rangs de rameurs? 11 emploie quarante-cinq fois le mot navis, vingt-deux fois le mot rntis, vingt-trois fois le mot tanna / — qù’on a l’habitude de regarder comme un synonyme de rôtis ou de navis, — deux fois le mot h i remis (1); jamais il n'écrit trirernis. Par quel singulier caprice aurait-il dédaigné un mot-qui aurait rendu lidèlement

(t) Virgile, qui ne crut j>a» devoir peindre en détail un de ces vaisseaux qu’il faisait agir, bien qu’au "X* livre de son poème, dans l’énumération des navires toscans partis pour aller au se* cours de la nouvelle Troie, l’occasion fût belle assurément; Virgile ne donne, sur les birèmes, aucun détail qui puisse nous , aider à connaître leur grandeur, Iéur artnemeut en rameurs, et leur forme. Un vers de cette énumération. dont je parle me porte à croire que, par anachronisme, le batiment auquel il fait allusion était une birème de l'importance des dromons mentionnés par l’empereur Léon dans ses Tactiques :

]t-graviâ.Anletes, ccniennquc arbore fliic tus

, Verberat asaurgéns.

Ge navire à cent rames ne peut être supposé avoir eu cinquante famés de chaque bord en une seule file, car il aurait été long de plus de deux cents pieds; on peut croire qu’il avait deux étages de rames se couvrant de bout en bout, et qu’à chacun de ces étages il y avait vingt-cinq avirons, tribord et bâbord. (Voyez, sur les dromons des Tactiques de Léon, le commencement du Mémoire ri° îv de mond rch. navale } : •

3«i 'MARINE ANTIQUE. .

sa pensée ? Voit-on que A irgile soit capricieux ! C’est un esprit raisonnable et fort , qui ne donne rien à la fantaisie, l'epousse les expressions vagues dont ses idées, toujours si claires, seraient trop mal revêtues, et n’admet la périphrase que lorsqu’elle ne doit jeter aucun voile d’obscurité .sur l’objet qu’elle veut designer. Virgile a quatre-vingt-dix occasions,

. — et je ne parle point de celles où, selon ses commentateurs, il dit puppis et pour navis, —

Virgile a, dis-je,- quatre-vingt-dix occasions d’écrire le mot triremis, et il ne l’emploie pas une seule fois, il semble même l’éviter avec soin; cela suffit à juger la question.

Mais on m’oppos.era les vers : , ... -i-

Amissis remis , atque online debilis uno,

Irrisam sine lionore ratem Sergestus agebat.

On dira que ordine debilis uno prouve clairement que le Centaure avait plusieurs rangs de rames. Je sais bien que les commentaires disent qu’il était debilis uno ordine, aut quia non nisi unum ordinem remifjum retinuemt , aut quia uno e tribus ordinibus spoliatus-fucrat. (Ascensius, fol. 92, lig. 70.) Je répondrai que les vers de Virgile signifient ceci : « Une des rangées d’avirons étant fort maltraitée, et l’autre manquant tout à fait, Sergeste ramenait tristement son navire, que chacun raillait du rivage. » Ordo , ce n’est pas un étage, c’est une sé-

VIRGILIl'S NAUT1CÜS. 365

rie, 'une file| c'est tout le côté de tribord ou l'autre : dans le cas présent, c’est la rangée de gauche. Le poète nous montre le Centaure ayant perdu beaucoup de ses rames de droite , quand il a cherché à se dégager du rocher, et tout à fait désemparé de ses rames de bâbord, qu’il a brisées en abordant le récif, obligé cependant, pour revenir au port d’où il est parti, de se faire, avec les débris de ses rames ( fractis remis), une file pour remplacer celle dont il est affaibli. Cela me paraît évident. Sergeste est bien plus à plaindre dans cette situation, qui le réduit à un petit nombre de tronçons de rames, qu’il ne le serait si, ayant perdu un étage d’avirons, il lui en restait deux, ou môme que si, en ayant perdu deux, il lui en restait un.

Ajoutons que amissis remis est tout à fait contraire à la supposition des trois rangs de rames. Que signifierait ordine debilis uno, après ces mots qui annonceraient la perte des rames des deux autres rangs? Si Sergeste a perdu ses rames des trois rangs, il est bien clair qu’il est dépourvu des rames d’un rang; debilis uno ordine serait une de ces naïvetés dont Virgile est incapable. Mais, n’ayant qu’un rang de rames, si le Centaure a été désemparé tout à fait d’un côté ( ordine debilis uno), et si de l’autre bande il lui reste à peine quelques avirons, parce qu’il en a perdu beaucoup, il voguera avec quelques débris de rames, quelques malheu-

366 MARINÉ ANTHJUÉ. ' ’

reux espars, et Sërgeste ramènera, sine honore, son' ' bâtiment dont on se moque , parce quHi est réduit à l’état du ratis qui glisse sur l’eau au gré du courant et. des vents , radeau qu’on a peine à dirige!'.

Ratem est préféré par le poète à navem, parce que son image est ainsi plus complète et plus grande : ce n’est pas un vain synonyme. Ratem perdrait toute sa valeur si Sergeste était encore assez heureux pour avoir deux rangées superposées de rames, fussent-elles incomplètes et composées d’avirons qui auraient souffert. Il faut, pour que ce mot ait toute l’énergie qu’a voulu lui prêter Virgile, que, de ses cinquante rames, par exemple (vingt-cinq de chaque bande en une file), /e Cen- # taure en ait perdu tant, qu’il puisse revenir, en ayant à peine une demi-douzaine , réparties sur l’Un et l’autre bord. ‘-V- ' ; % * ‘

Amissis remis lie se rapporte point à ordine de bilis uno ; debilis uno ordine peint l’état où était le côté gauche du navire qui avait rompu toutes' ses rames , soit en rasant de trop près l’écueil, soit' : en travaillant à se dégager du récif ; amissis remis \ ' thontre que le côté droit avait perdu beaucoup de ses avirons, brisés tant par les efforts des rameurs qui voulaient arracher leCentaure au récif où il était échoué , que parce qu’on avait poussé de fond avec' ces leviers comme avec des gaffes ( ferratas sudes ef contas, v. 208). .Je ne crois pas qu on puisse.me ^

VlRGILlBS NAUT1CUS. 307

contester cola, à moins qu’on ne veuille entendre le vers en question de cette façon singulière : Amissis remis iinius ordinis atqiie ordinc debilis eoderrr. Mais oserait-onprêter à Virgile une telle construction et une expression si obscure?

Je m’attends à une objection relativement au sens que je prête au mot ordine. Quand tertio ordinc m’a paru Vouloir dire trois fois consécutives, comment ai-je vu une file de rames dans nhù ordinc? Voilà ce qu’on me demandera. Ma réponse sera bien simple : ordo, chez Virgile , n’a pas toujours la même signification. Pone ordinc viles (Églogue l ru ) signifie certainement toute autre chose que ponei'e ordinc remos. L'arrangement des ceps de vigne n’a rien de commun avec l’emplacement et la distribution des rames sur le flanc d’un navire. Dans le livre IV e des Géorgiqites , v. 376 :

' Manibus tiquidos dant ordine fontes

Germanæ, tonsisque ferunl mantilia villis...

et, v. 4

Totiusque ordinc gentis Mores, -et studia, et populos, et prælia dicam...

ordinc veut dire « à leur tour, successivement; » c*est le sens que j’attribue à terno ordine. Quant à la- manière dont le mot ordo, signifiant arfange-*- . ment des rames, doit être entendu, c’est une ques- • tion sur laquelle' on est loin d’être, d’accord , et^

3Ô8 MARINE ANTTÏJÜE

selon l’expression du P. de là Rue, valde amhigüum est. Le Hollandais Marc Meibom ( De fabricà (rireminm , Amsterdam, 1671, in-4 0 ') disserte longuement sur le sens véritable des mots versus et ordo (p. 13)'; il prétend établir que versus est multitudo in direction posita, et que’ ordo est multitude» non solum in direction posita , sed etiam loci prioris, et sequentis, considéra tioncm conjunctam habéris. Scheffer, adversaire de Meibom, confond le'veTsus et Y ordo, quand il dit ( p. 87) : Non tant ex numéro remorum, sicut prœcedentes, quant ex versibus quibusdam , vet potius ordinibus, sua nomina sortita esse. Je ne veux pas m’engager ici dans une discussion dont l’issue ne saurait être sa- # tisfaisante pour le lecteur ; il me suffit d’avoir montré que deux critiques habiles n’entendaient pas le mot versus de la même manière, et que, dans Virgile, ordo n’a pas un sens invariable. Je ne nie pas que versus ne puisse souvent s’entendre des files de rames ou dé rameurs ; mais je suis convaincu que, dans le cas du triplici versu, il exprime une idée très-différente. Je ne nie pas que ordo ne désigne souvent un certain arrangement des rames ; mais je crois que le terno ordine du V e chant de Y Enéide se doit entendre comme le ordine du IV e livre des Géorqiqües.

Virgile ne dit pas expressément que la Chimère et le Centaure fussent des trirèmes ; ce qu’il fait

VIRGIUUS NAUTIGl'S.

connaître des avirons du Centaure prouve que ce navire n- avait qu’un rang de rames ; jamais, dans son poëme, il ne nomme les trirèmes quand, deux fois, il nomme expressément les birèmes ; ce n’est donc pas de trirèmes qu’il est question dans le passage du V e livre que j’explique autrement que tous les traducteurs. Quant au triplici versu, il exprime, à mon avis, un chaut trois fois répété (1), un cri, un hourra ! une espèce de celeusma dont la tradition est vivante encore dans les bâtiments où, pour tous les travaux de force, et, par exemple, quand on haie les boulines, un matelot, le véritable hortator des anciens navires, chante : Ouane, tou, tri ! hourra! ( one, two, three! hourra! — angl.). La tradition antique était pleine de force au moyen âge, à Venise, où la chiourme du Hucentaurc, toutes les fois que le navire ducal passait devant la chapelle de la Vierge, construite à l’entrée de l’Arsenal, criait trois fois : Ah! Ah! Ah !■ donnant un coup de rame après chacune de ces acclamations.

(1) Le nombre trois était sacramentel dans quelques actes de la vie des marins de l’antiquité. Pour ne citer qu’un exemple , je -rappellerai ce que dit Appien des lustrations ou sacrifices qui ét lient faits par les gens de mer, avant de quitter le port, pour entreprendre un voyage ou une campagne de guerre. « l.es sacrificateurs , dit-il, debout dans la mer, égorgeaient les. victime»; puis, avec des barques légères, promenaient frois fais autour des navires les entrailles des animaux immolés, pendant que les matelots et leurs chefs priaient les dieux d’éloigucr de ia flotte les mauvais présages. * .• - ,

Virgile prétendit consacrer par deux vers le souvenir d’une coutume observée sans doute de son

temps par les rameurs, dans de certaines occasions; et voilà toutrce qu’il voulut. Aseensius, qür croyait bien que les navires luttant à la rame étaient deg trirèmes , hésita sur ,1e sens du mot versus ; il dit, en effet : Triplici vei'su , id est ; oydine mâ impulsa quo æquora vcrrant, aut cavtu quo utuntur, ut simui venant, aut omnibus his. Cette in- > terprétation timide est à peu près celle de SeTviusr Cependant Servius ne s’était pas hasardé à- traduireversus par cantus. Aseensius aperçut la vérité, mais il n’osa point s’y arrêter; En- adoptant son hypothèse, j’ai démontré qu’elle est la seule admissible ; mais je l’ai démontré par des raisons auxquelles ce * • commentateur ne se serait peut-être pas rendu, cap elle renverse sou opinion sur le sens du temo or dîne. ... • . .• / • .

Je ferai voir, à propos de Yuncki carina du li-

vre IV e (voy. ci-dessous, note x); j’ai montré, à * propos du jam jjortum tetiqere carinœ , livre I er des Géorqiques (.voy. ci-dessus, p, 289), et* du sederè * car.inœ omnes innocuœ -du X e livre, (voy. ci-dessus,

V1RG1LIUS NAUTICCS, *1 I

p. 307), que Virgile, quand il nomme la carène au lieu de nommer le vaisseau, agit rigoureusement et obéit à son sentiment de marin. On a vu tout à l'heure pourquoi, au lieu de dire tout simplement quatre navires, il dit quatre carènes ; examinons si ailleurs il se sert légèrement du mot çarina. Que veut faire entendre le poëte lorsqu’au VI e livre, v. 391, il fait dire à Caron : Corpora viva nefas Styyia vectare carina ? C’est bien assurément la barque qui naviguait sur le Styx, que prétend désigner Virgile ; mais cette barque, faite de quelques planches • cousues ensemble ( cymba sutilis, v. 413), cette barque n’a point d’œuvres mortes, point d’aplus^ très, point d’acrostoles, pas de pont : c’est une coque, et rien de plus ; c’est une carène noire, triste, un sépulcre flottant. Carina ne pouvait avoir aucun équivalent dans le vers en question. Est-ce sans motifs précis que Virgile dit (liv. II e , v. 198) que la ruse triompha d’une ville que n’avaient pu soumettre aux Grecs ni dix ans de travaux, ni mille carinœ pleines de machines de guerre, d’armes et de guerriers? Il aurait pu mettre mille biremes; mais c’est des carènes que , dans son système de précision technique, il était tout naturel qu’il parlât, plutôt que des navires eux-mêmes.

Quand j’ai expliqué le portum tetiyere carince des Géoryiyues, il est inutile que je m’arrête au nunguam tctiyissent iitura nostra carina 1 Darda-

• • - Digittzedby

niai du ÎV® liv., v. 658.-. Faut-il prouver que dans l'incendie des vaisseaux d’Énée, au liv. Y®, si Virgile dit : « ’La flamme attaque lentemerttdes earè- -ûes, et quatre carènes seulement furent préservées du feu, » il est toujours poëte technique ? Qui ne - comprend que si, eh effet, le feu détruit seulement lés poupes et les œuvres mortes, le mal n’est pas grand ; mais s’il consume les carènes, le corps des navires [toto defundit cor pore), le désastre est immense, irréparable. Virgile n’hésite jamais entre. te mot propre et celui qui ne présente qu’une image vague ou générale. Pic tas exare car inas (liv. VII®, v. 431) se justifie par les raisons que je viens de donner pour les amissœ carinœ et le l entus (vorat) car inas (liv. V e , v. 682, 699). Dans : Mortaline ' manu factœ immortale carinœ Vas habeant ? carinœ est bien la partie pour le tout ; mais c’est la partie essentielle, la partie qui est tout, celle dontla durée importe. Mettez biremes ou ce que vous voudrez à la place de carinœ, et le vers perdra . cette valeur essentiellement nautique que Virgile lui imprime par un seul mot. Ce qui navigue, e’est la carène ; aussi le poëte dit-il : Hune cursu?7i Iliacas vento tènuisse carinas (liv. IV e , v. 46); comme ailleurs, longa sulcant vada salsa carina . (liv. V®, V. 158), et longa sidcat mat'ia alta carina (liv. X e , v. 197) , et pictas innare carinas (lïv. VIII; v. 93). ■ . v

V1RGILIUS NA1TICUS. ' 373

Au II* livré des Géorgiques , rappelant à quel usage est propre chaque espèce de bois, Virgile dit qu’avec le pin les agriculteurs pandas ratibus posucrc car i nas , établirent, sur des fonds plats, des carènes béantes : on ne pouvait mieux peindre les bateaux de rivière. Ratibus est aussi rigoureusement vrai que carinas. Lorsqu’il parle de Ténédos , station peu sure pour les navires qui y relâchent, c’est malefida cariais que dit le poëte, parce qu’en effet ce sont les carènes qui ont à souffrir dans un port ouvert où le vent et la mer les font s’entre-choquer, et les poussent contre les quais auxquels ils sont amarrés. Hélénus ordonne d’emburquer à bord des vaisseaux troyens de grandes sommes d’argent avec d’autres magnifiques présents, et Virgile dit : . . .stipatque cariais Ingens argentum, etc. (liv. III e , v. 465). Où pourrait-on mettre ces trésors sinon dans les carènes, dans les cales ? Stipat exprime cette idée qu’on remplit complètement les carènes, qu’on les bonde.

Dans la description du palais de Ficus (liv. VII e ), Virgile note les erepta rostra cariais ; -un autre que notre poëte eût dit erepta navibus ; mais Virgile aime les vérités rigoureuses. C’est à la carène que le rostre était fixé, c’était des carènes qu’il fallait montrer les rostres arrachés. Le non mille cariais du |X e liv. (v. 148) répète le mille carinœ

du liv. II e (v. 198) ; je n’ai donc pas à m’en occuper.

Au XI e livre, Latinus offre aux Troyens de leur faire construire vingt navires ou plus, s’ils en ont besoin. — Remarquons en passant lexanms. (v. 326), qui peint à merveille l’opération de croiser de bout en bout de longues pièces de bois que nous- appelons ceintes, préceintes, vaigres, serres et bordages, sur les pièces qui forment la carcasse, et qu’on nomme couples, varangues, etc., véritable tissu dont les côtes du navire sont la trame, et ce qui les couvre la chaîne. — Latinus dit, v. 328: ...ipsi numerumque ntodumque carinis Prœcipiant, qu’eux-mêmes fixent le nombre et la forme des carènes ; qu’ils les fassent grandes ou petites, vastes ou étroites, longues ou courtes. Toujours les carènes, parce que la carène c’est vraiment le vaisseau.

Il est un passage, un seul, où Virgile paraît se relâcher de ses habitudes de précision ; c’est au vers 179 e du livre II e : numenqne reducant, Quod pelag» et curvis secum advexere carinis. Le palladium ne peut être porté dans plusieurs carènes ; le singulier était de rigueur, mais le pluriel était une licence qui avait le mérite de comprendre dans le même anathème tous les vaisseaux des Grecs (.1)*

(J) Voy*. plus haut '. La flotte de César, p. 1G6, noies.

VIRGIL1US> NÂUTICÛS. 375

§ vil : •

Virgile indique plus qu’il ne décrit les manœuvres que font les navires à la mer. Nous avons vu en combien peu de mots il fait connaître la manière dont les vaisseaux d’Enée louvoyaient, serraient le vent pour prendre le plus près ou pour se mettre à la cape, laissaient arriver pour changer de route, et* quand le vént leur soufflait en poupe, naviguaient les vergues carrément brassées. (Ci-dessus, p. 332 et suivantes.) Il est à regretter que le poète n’ait pas jugé convenable de présenter avec quelques détails un tableau des opérations successives auxquelles donnait lieu chaque changement de manière d’être durant la navigation;. cela nous aurait éclairés sur le gréement, la' mâture et la voilure des navires de son* temps. Il serait heureux, par exemple, qu’il nous eût donnéla peinture animée d’un virement de bord. Les seûls mots qui, dans son poëme, se rapportent à cette évolution, sont ceux-ci, que nous trouvons au IIP livre, v. 686 : • ' ' - *’*/' *' ,

Certum est dare lintea rétro. ,

L'auteur ne prend pas la peine de nous dire corn-

37f, MARINE ANTIQUE,

ment les ' Troyens, fuyant le rivage d’où la peur • qu’ils ont de Polyphème et des Cyclopes lés fait appareiller en coupant leurs câbles ( incidere funein... a b littore funein rwnpite ), changent subitement déroute, quand Enée se rappelle les avertissements d’IIélénus au sujet du détroit de Charybde. Il se contente de nous faire voir ce grand trouble que la crainte a jeté parmi les équipages, qui se hâtent, à bord de tous les navires (< quocumque ), de haler sur les cordages ( rudentes excutere ) et d’ouvrir les voiles aux vents favorables. Or les vents qui soufflent, Virgile nous l’apprend, viennent du nord ( Boreus adest)'.c'e st donc un virement vent arrière que la flotte exécute. D’abord elle avait cherché à remonter le détroit, tant à la rame ( Verrimus et proni ccrtântibus œquora remis , v. 668) qu’à la voile ; elle allait être obligée de louvoyer, et de s’approcher par conséquent des deux écueils fatals ; mais Hélénus et ses avis prudents lui reviennent en mémoire, et elle va faire la route du sud, pour reconnaître successivement l’embouchure du Pantagias (le Porcari moderne), le rivage de Mégare, etc.

Il n’est pas difficile de Comprendre quels cordages désigne le mot collectif rudentes ; ce sont les bras des antennes et les écoutes ( pedes ). On peut dire aisément aussi quelle manœuvre fut exécutée en cette circonstance. En quittant la terre d’où les chassait la présence effrayante des Cyclopes, les

ààtm

île

VIK&iJJUS XAL’TIGÜS.

compagnons d’Enée avaient dû mettre le cap à peu près sur la pointe sud-ouest de l’extrémité sud de la presqu’île italique; ils avaient donc pris, selon notre expression, les amures à bâbord, c’est-à-dire qu’ils avaient tourné les extrémités de leurs antennes de manière à recevoir le vent du nord à gauche ( obli quarc cornua antennarum et dure sinus vento sinistros). Puis, pour dure lintea rétro, ils avaient laissé arriver sur tribord (fleclerc viam ad dextrum lattis)-, eu agissant sur les bras des vergues à gauche [detorqueré), jusqu’à ce que, enfin, ils pussent faire route vent arrière ( œquatis procedere t 'élis).

Je 11e puis affirmer sur la foi d’aucun texte que les anciens pratiquaient les virements de bord vent devant ; il n’y a, dans Virgile, aucun indice précis de cette manœuvre ; par induction, cependant, je serais en droit de conclure, du vélum ad versa procella fer il et du tum prora avertit, que, dans un changement de route, le mouvement de rotation du navire, la proue, allant chercher le vent et dépassant son lit, n’était pas inconnu des marins antiques. Comment supposer, en effet, que des navigateurs qui avaient observé que les suites d’une saute de vent ou d’un faux mouvement du gouvernail, . quand le vaisseau- courait au plus près, étaient, une abattée du navire justement du côté où il recevait le vept, n’eussent pas reconnu qu’un mouvement ana-

MARJNE ; ANTIQUE. '

logue, imposé volontairement an vaisseau, pouvait être avantageux dans certains cas? D’ailleurs l'exécution de ce mouvement n’offrait aucune difficulté au navire à rames, dont les avirons pouvaient tou-, jours -le favoriser de deux façons, ceux de dessous le vent en nageant, ceux du. côté du vent en sciant. Le danger qu’offre quelquefois le virement de bord vent devant, pour les bâtiments à voiles, était donc nul pour les bâtiments à rames ; il n’est guère admissible que les marins carthaginois ne se fussent pas rendu compte de cela, et n’eussent pas adopté une manœuvre à l’aide de laquelle on regagnait en

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