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sans se demander si ce texte appartenait à TOrient ou à l'Afrique, s'il était d'accord avec les historiens du même temps, italiens ou gallo-romains; et comme ce symbolisme, ces figures de rhétorique que les Pères nous ont transmises, changent à chaque sermon et prennent de nouvelles formes, cette conséquence s'impose, que la foule aurait eu à la fois dans l'esprit un grand nombre de symboles sur un même sujet. On trouve ainsi jusqu'à sept ou huit interprétations symboliques d'une même figure. On n'a pas vu tout de suite l'erreur de cette méthode, on n'a pas reconnu combien elle était superficielle et qu'elle n'avait aucun fondement, puisqu'elle faisait abstraction de la connaissance exacte de la société contemporaine. Elle n'a eu chance de vie que parce que les archéologues appartiennent à l'école ultramontaine et défendent avec un soin jaloux tout ce qui touche à l'Eglise, qu'ils s'efforcent de la montrer, dès sa naissance, traduisant et comprenant tout de suite les vérités renfermées dans l'évangile et, en général, dans le Nouveau Testament. Ils ne veulent pas attribuer un sens matériel à ces représentations figurées; y voir une idée historique répugne à cette école , et elle s'efforce de rassembler çà et là les arguments en sa faveur.
Pour comprendre le sens de ces représentations sculpturales, nous suivrons une autre méthode. Nous étudierons tout d'abord la société qui compose l'Eglise, celle qui va entrer dans son sanctuaire. Nous jugerons autant qu'il est possible ce qu'elle pense, le degré intellectuel qu'elle possède, ses désirs, ses croyances, et nous verrons alors ce qu'elle peut croire en présence des images chrétiennes. A l'aurore d'une religion, l'art n'est pas
fait pour l'aristocratie de pensée qui la représente, et celle-ci, du reste, n'existait pas encore ; il est créé pour le plus grand nombre, c'est à son usage qu'il convient de traduire, sous une forme sensible, les idées, les croyances apportées par elle. Tout d'abord matérielle, historique, l'iconographie s'élève à des hauteurs plus spirituelles, dans le cours de son développement. Nous ne saurions être trop simples de cœur en étudiant ces siècles primitifs. L'art de cette époque et celui du Moyen-Age n'ont point voulu créer des images énigmatiques, pour ainsi dire, ou changeantes, mais des représentations d'accord avec la simplicité de leurs inspirations et de leurs moyens. Autre chose est de lire un Jérôme ou un Ambroise, autre chose de comprendre cet art, synthèse des pensées de la société chrétienne, se recrutant jusqu'à la fin du iv*' siècle dans les classes inférieures du monde romain. Les idées spéculatives d'un rhéteur, l'imagination amoureuse du symbolisme, les interprétations diverses données par l'improvisation et par le développement oratoire n'avaient aucune influence sur cette masse grossière, sur cette société livrée aux affaires ou complètement adonnée au monde, incapable de comprendre ces spéculations transcendantes. Nous reconnaîtrons, d'ailleurs, que l'art religieux était chargé de colporter les idées que l'on voulait donner à la foule, et que loin d'avoir eu recours aux symboles pour assurer son triomphe, TEglise fut obligée d'exagérer, même en ce point, l'essence matérielle des peintures, tant était grande la grossièreté de ceux qui les contemplaient. N'alla-t-elle pas jusqu'à donner des clefs à S. Pierre ? ***
Après l'édit de Milan, l'Eglise fit tous ses efforts pour faire comprendre l'évangile à la foule, elle le décrivit, elle le sculpta, elle le dramatisa plus tard. C'était la meilleure manière de rendre vivante dans l'esprit du peuple la vie du Christ, à cette époque où toute instruction populaire manquait, où les manuscrits de la Bible étaient difficiles à se procurer, où ils n'existaient même qu'en petit nombre. Quelle impression puissante, ineffaçable devaient faire sur ces gens les représentations des sarcophages, celles des mosaïques! On ne comprend bien que ce que l'on voit. Pour les Pères de l'Eglise, les dogmes offraient une critique toujours renaissante, des hérésies nombreuses en étaient les tristes conséquences, des discussions sans fm paralysaient les efforts croissants ; pour le peuple, au contraire, ils étaient simples, naïvement représentés. La plus puissante des hérésies, l'arianisme, n'a laissé aucune trace dans l'iconographie chrétienne, parce que les conceptions populaires étaient partout les mêmes. Pourquoi s'obstiner à nier tout cela ? Pourquoi ne pas reconnaître Jésus comme le fds de Dieu? Ne le voyait-on pas reproduit tous les jours en entrant dans l'église, dans Tatrium où les sarcophages étaient placés, dans les bas-côtés de la nef où les morts dormaient ensevelis. C'était un vrai commentaire de la doctrine chrétienne, plus facilement compris, plus sûrement écouté, plus ardemment aimé que les paroles, les phrases de rhétorique des Pères de cette époque.
Quel soulagement même cette visite à l'église devait produire sur l'esprit d'une telle foule! A cette époque surtout où les médecins étaient rares, où les maladies étaient considérées comme Tceuvre des démons, ne
voyait-on pas la puissance du Sauveur comme Dieu guérisseur? C'est alors que Jésus fut surtout populaire dans l'art. Jamais le Christ n'a occupé une place aussi grande dans l'iconographie. Il est enfant du peuple sur les sarcophages, simplement vêtu, sans ornement particulier. L'Eglise était encore peu nombreuse : recrutée en bas, elle trouvait dans la représentation de ces scènes de miracles une juste compensation à sa misère. Mais l'art changera bientôt, et l'évangile ne va plus satisfaire les nombreux fidèles qui entrent dans l'Eglise; on verra l'iconographie accepter les vies des saints, les scènes de martyre, qui furent aussi goûtées de la foule qu'autrefois les évangiles.
Nous trouvons également les miracles de l'Ancien Testament dans l'iconographie de cette première période. L'Ancien Testament avait des prodiges non moins merveilleux que ceux du Nouveau. L'Eglise chercha, après son triomphe définitif, à les mettre en parallèle avec eux. Les prophètes étant considérés comme les précurseurs du Messie, leurs prophéties comme la preuve de sa venue; on recueillit avec soin un certain nombre de miracles de l'Ancienne Alliance pour les placer à côté de ceux de la Nouvelle. On peut suivre cette idée sans interruption à travers toute la première époque du Moyen-Age. Elle se retrouve sur les portails des églises, sur les rétables des autels, elle se montre aussi bien aux premiers siècles, sur les sarcophages, que dans les mystères du xv° siècle. Ceux-ci expliquent, commentent le texte évangélique. On rechercha donc les faits de l'Ancien Testament auxquels les Juifs croyaient et qui ,
ressemblant à ceux de la vie de Jésus, pouvaient authentiquer, prouver les miracles opérés par lui. On utilisa les uns et les autres pour des comparaisons ; les Pères de TEglise, dans leurs discours, les mettent souvent en présence. Le peuple et les classes supérieures même les acceptaient également sans hésiter. Le christianisme hérita de Tesprit peu critique des Juifs. Tous ces miracles étaient lointains, et une longue postérité de fidèles Juifs qui les avaient acceptés était la meilleure des garanties pour les chrétiens du jour. Les nouveaux venus durent discerner avec peine les miracles de TAncien Testament. Aucune littérature ne pénétrait dans les classes inférieures. Moïse, Jonas, les enfants dans la fournaise, en arrivèrent à être considérés comme des faits historiques assez rapprochés d'eux. Le peuple se les figurait très proches, car la notion de relation et de temps ne lui a jamais été familière. Abraham, Moïse devinrent des contemporains de Jésus et des apôtres. (Augustin, De consensu evang.^ I, c. 10.)
Quelques archéologues, tels que MM. Ficker, Brockhaus, ont voulu voir dans les œuvres artistiques Tinfluence des hymnes. Nous ne croyons pas à cette influence.Ily a certainement un parallélisme de pensées : elles sont toutes les deux le produit du même milieu, elles montrent les mêmes désirs, elles servent, comme Tart, à l'instruction du peuple. Les désirs, les pensées les plus secrètes de ce monde sont aussi bien là que dans les représentations figurées. La peinture, la sculpture, le chant ont retracé au peuple ce qu'il demandait. Tous expriment l'assurance en la résurrection, la joie retracée du paradis, la confiance dans le Christ, qu'ils célèbrent
comme thaumaturge. Les hymnes facilitaient aussi le matérialisme de Tidée religieuse, elles entretenaient dans l'esprit la vision corporelle de Jésus : il était doux, secourable, il était le vrai Dieu glorifié, tout puissant en bonnes œuvres. Les miracles n'étaient pas oubliés. On peut se rendre compte de l'influence de ces hymnes, encore de nos jours, dans les églises qui chantent des cantiques au service divin.
Les hymnes, du reste, sont plus populaires que les sermons ; le peuple écoute ceux-ci avec légèreté, il les oublie bien vite. Les cantiques, au contraire, peuvent avoir sur lui une influence durable, il aime à chanter et peut donc les retenir plus facilement.
Il n'enrésulte pas qu'on doive accorder une bien grande influence sur le peuple aux hymnes de la fin du iv^ siècle. Les discussions dogmatiques ne sont pas populaires. La foule n'y prend qu'une part passive et ce n'est pas ainsi qu'on l'a conquise et qu'on l'a mise en garde contre les hérésies contemporaines. Les hymnes de Prudence étaient faites pour un monde assez restreint de lecteurs. Le peuple, tourbe grossière qui commençait à entrer dans l'Eglise, venant de tous les côtés, aussi bien de la ville que des villages, avait besoin d'autres preuves de la religion qu'il acceptait. Les dogmes mêmes l'ont laissé froid ; on va jusqu'à croire, par l'étude de la langue, qu'il ne les a pas connus. Tous les mots ayant trait aux dogmes sont de forme savante, tandis que ceux qui appartiennent au culte sont populaires *.
Nous étudierons, dans les chapitres suivants, les
* V. chapitre II, n" 2,
croyances du peuple au moment de la floraison de l'iconographie chrétienne de la première période; nous allons tâcher de le décrire dans les diverses manifestations de sa vie. Nous verrons alors qu'il n'est pas permis d'interpréter dans un sens symbolique les miracles de Jésus. Les expliquer à l'aide de bribes oratoires prises çà et là dans les sermons des Pères est encore une erreur. Christ avait accompli des miracles et il était bon de le faire savoir à la foule. La majorité de celle-ci croyait à la bonne nouvelle par les hauts faits du Rédempteur. Les Pères mêmes de l'Eglise, sous des dehors littéraires, montrent encore une superstition grossière; ils acceptent, aussi bien que les miracles de Jésus, ceux des saints, le pouvoir des reliques et l'efficacité du signe de croix.
C'est par une étude attentive des sentiments de la société chrétienne que l'on arrive à cette conviction que, aussi bien là que partout ailleurs, les mêmes idées étaient partagées. L'église elle-même, dans son intérieur, au tombeau du saint sous le vocable duquel elle était élevée, ne voyait-elle pas à chaque instant se reproduire les miracles qu'indiquaient les sarcophages ?
Nous ne pouvons donc admettre une révolution dans les idées religieuses au vi*^ siècle. Ce temps est semblable, au point de vue des croyances, à ceux qui l'ont précédé. Ils lui ont transmis leurs miracles, qui étaient familiers à l'imagination pieuse, bridée par la crainte d'une autre vie, ils lui ont transmis la même intuition un peu vacillante, comme la lumière qui tremblote sur le maître-autel, les mêmes désirs associés à leur foi. Le clergé même n'a pas changé. Il se recrute
parmi ce qu'il y a de plus haut dans le monde antique. Les premiers auteurs qui nous ont parlé du peuple, les Sulpice Sévère, les Grégoire de Tours, qui veulent nous montrer ce qu'était la société contemporaine, nous rassurent à ce point de vue et prouvent une fois de plus la vérité de nos observations. N'élevons pas trop haut la société des Sulpice Sévère, des Jérôme, des Grégoire de Tours, ne la faisons pas supérieure à ce qu'elle est et ne la jugeons pas avec les yeux d'un archéologue moderne. Efforçons-nous de connaître le peuple, la foule avec ses superstitions et ses vieilles croyances encore toutes païennes, et cherchons ensuite à retrouver là le sens, aujourd'hui disparu, des images et des scènes religieuses.