LA SOCIETE CHRETIENNE
Avant d'étudier la société chrétienne au lendemain de la paix de l'Eglise, il est utile et même nécessaire de décrire à grands traits ce qu'avait dû être le noyau évangélisé , déjà Formé dans les principales villes de l'Europe occidentale. Les chrétiens, nous l'avons vu, étaient clairsemés lors de l'édit de Milan. Rome seule en comptait un nombre assez élevé, proportionné à sa population immense qui était toute païenne.
Quand le christianisme pénétra dans la capitale de l'empire romain, les fidèles furent des juifs, des orientaux. Humble, quasi obscur, habitant les quartiers populeux de la ville éternelle, il fut considéré par la population indigène comme une secte juive. Ses adeptes durent former un petit groupe pendant les deux premiers siècles, perdu, caché au milieu de Rome, sans influence au dehors. La langue même n'était pas nationale. Transportée dans des pays étrangers, la religion chrétienne s'était dépouillée de toutes les difficultés qu'elle avait déjà rencontrées à Jérusalem. L'image du doux maître y gagna. Ce qui charma ses adhérents , ce fut l'espérance d'une résurrection. Les fidèles de cette époque en ont vécu. Ils ont sacrifié leur existence terrestre à cette idée. Aucune discussion, aucune analyse de ce dogme, le point capital fut de revivre.
Les indications précises nous manquent pour connaître l'élément chrétien du i^'" siècle. Nous possédons quelques données pour la fin du ii*^. On peut voir jusqu'au commence-
ment du m® siècle qu'il se recruta lentement. Ce serait une erreur de croire qu'aussitôt sa venue à Rome, la doctrine du Christ fut acceptée avec enthousiasme. Le contraire fut vrai. Jésus trouvait là des dieux autrement puissants que lui, qui avaient fait leurs preuves, qui avaient donné des gages suffisants. Ils avaient aussi un long passé, et pouvaient compter sur la force d'inertie des populations. La foule a bonne mémoire pour de tels faits et ne sait oublier les prières exaucées. La nouvelle foi grandit donc lentement, modeste, groupant autour d'elle les juifs étrangers, les orientaux nouvellement arrivés, qui venaient habiter les quartiers populeux. Nous sommes loin d'un triomphe, nous avons affaire, au contraire, à un culte assez obscur.
Au iFi^ siècle, cet état de choses semble avoir changé sensiblement. La doctrine du Christ, raillée par Celse, par Caecilius, fait quelques progrès. On sent qu'elle arrive à la lumière, que les habitants la connaissent tout au moins. Le premier pas est fait, le plus important peut-être. Les catacombes, dès le m'' siècle, nous indiquent aussi de nouvelles conquêtes. Elles sont encore assez humbles. Les renseignements abondent sur l'aristocratie, sur son dédain, sur son amour intéressé et politique des anciens dieux.
Quelles étaient les professions des nouveaux convertis ? Les chrétiens qui composaient l'Eglise étaient tisserands, cardeurs de laine, petits agriculteurs, mendiants de carrefours, classe inférieure qui apportait avec elle une plus grande naïveté , une âme plus sincère. Leur état social, comme on le voit, n'était pas élevé. C'étaient des prolétaires employés aux fabriques, des juifs faisant de petits métiers, relégués dans les quartiers bas de Rome, habitués à une vie étroite et pleine de privations, entassés dans des maisons sales, à peu près semblables à celles que nous voyons encore à Naples ou à Rome de nos jours L
Quels étaient les convertis les plus nombreux? Les enfants et
les femmes, nous dit Celse. Il y a ici sûrement exagération, mais une certaine vérité se fait jour. Les superstitions de toute sorte étaient aussi bien là que partout ailleurs. Ce serait une erreur de croire que le paganisme en ait eu seulement le monopole. Ce que nous appelons aujourd'hui superstition était alors la religion courante, le côté d'utilité qu'elle offrait et ce pourquoi on l'acceptait. Le Juif aussi était, dans ce sens, très religieux. Ces pauvres gens, en dépit d'une morale un peu plus élevée en théorie, durent continuer les pratiques religieuses prises aux différents cultes auxquels ils appartenaient. On peut voir dès la fin du II® siècle ce qu'était devenue l'Eglise. Les Tertullien, les Cyprien sont aussi crédules, aussi superstitieux que les païens eux-mêmes. La médecine surnaturelle en grand honneur, le pouvoir des exorcistes reconnus et recherchés, l'huile sainte accomplissant chaque jour des miracles, Jésus guérissant même des païens, l'idée du sacrifice dans l'Eucharistie déjà dominante, les martyrs déjà fêtés, leurs reliques reconnues et baisées , des femmes annonçant l'avenir, des énergumènes passant alors pour les véritables interprètes de la divinité, des visions fréquentes indiquant aux malades les remèdes, les décisions à prendre, tout cela nous découvre une église catholique déjà ébauchée 2. Il n'y aura aucune résistance à accepter les croyances païennes.
On a peut-être trop mis de poésie dans la peinture des premiers siècles de l'Eglise et il serait bon de voir ce que furent primitivement la doctrine chrétienne et les fidèles de Jésus. L'étude de l'Eglise d'Afrique serait, nous n'en doutons pas, fort intéressante à ce point de vue; elle nous montrerait une Eglise aux idées moins révolutionnaires, moins sectaires que les grandes phrases déclamatoires de Tertullien ne le font supposer. Mais on comprend facilement que des hommes, appartenant aux classes inférieures de la société, ne pouvaient transformer tout de suite leurs pensées et leur vie.
Ig-B*
La société romaine, h la fin de l'empire, n'était pas organisée pour faire éclore les grandes vertus. Considérez ces artistes, ces médecins, ces grammairiens, ces avocats, ces rhéteurs, voyez cette foule de clients et d'esclaves qui plient devant le maître et obéissent à ses moindres caprices : partout règne le charlatanisme le plus grossier; partout on observe un abaissement profond de la nature humaine, qui explique la souplesse avec laquelle les humiliations de toute sorte sont supportées en silence par ce monde inférieur. Aucune société ne se montre à nous plus affaiblie, plus corrompue, plus immorale que le monde romain à la fin de l'empire. Aucune classe n'est privilégiée. Le mal est partout, la corruption à tous les degrés , à tous les étages ^.
Aussi devons-nous savoir gré à l'Eglise d'avoir, dans ces premiers temps de son existence, donné quelques exemples de haute vertu. Au milieu d'une telle population, apportée tout d'abord par ceux pour qui la religion avait été créée , l'Eglise dut se montrer indulgente, et dès le m® siècle nous pouvons voir qu'elle avait besoin de tolérance pour faire de nouveaux adeptes. Au milieu de ce siècle, l'élément païen tenait à coup sûr une certaine place dans l'Eglise romaine. Les fidèles du Christ étaient, vers la fin, trente-cinq mille à Rome, chiffre que nous avons vu fort restreint pour une population de quinze cent mille âmes. On ne peut établir dans le reste de l'Europe aucune valeur numérique : qui oserait donner une indication pour les Eglises de Tours, de Narbonne, de Saragosse? Ces Eglises mêmes étaient obligées quelquefois de n'avoir pas d'évêque. Nous ne devons pas nous étonner de ce qui arriva à l'édit de Milan. La religion chrétienne, qui n'était pas faite pour les races italiotes et celtiques, au moment de son vrai contact avec elles, c'est-à-dire h la paix de l'Eglise, fut complètement changée à leur profit. De là, le peu d'influence de cette religion, tout d'abord, sur la société romaine.
Ce n'est pas, en effet, l'Eglise qui a fait périr l'empire romain. Une religion ne peut avoir qu'une influence relative. Les vices administratifs, la dépopulation des villes, déjà accomplie à la fin du iii^ siècle, les besoins qui augmentent et cessent d'être proportionnés aux ressources, les lourds impôts, voilà les causes principales de sa chute. N'attribuons pas à l'Eglise une importance qu'elle n'a pas eue. Elle ne sauva pas l'empire, comme l'avait cru Constantin, mais elle ne put non plus le faire périr. Elle abandonna, dès le milieu du m® siècle, une grande partie de ses idées révolutionnaires, modifia sa manière de voir au point de vue des empereurs, des obligations imposées au citoyen. La distinction des classes, nécessaire à l'organisme social, fut maintenue, le service militaire encouragé, l'empereur déclaré l'élu de Dieu.
Ce ne fut qu'à cette époque que l'aristocratie put venir écouter la parole sainte dans le sanctuaire chrétien. Elle ne se hâta pas. Elle y entra peu à peu, conquise par le désir des charges honorifiques, par les hautes fonctions que l'Eglise pouvait donner, un petit nombre par la lecture des livres saints, très mal connus encore.
Etudions donc les différentes classes de la société de cette époque, et tâchons de connaître les idées de ce monde dont le concert formait alors la vie entière, la nation. Les textes manquent pour arriver à une connaissance particulière des classes qui composaient l'Etat. La ville alors domine et l'habitant du village, l'homme de la ferme, est dédaigné. Le paysan avec ses croyances plus grossières, son fétichisme, ses occupations journalières, échappe à nos investigations. Nous savons très peu de choses sur lui ; c'est surtout le monde des villes que nous pouvons observer, et nous devons nous contenter d'un consensus, d'une réunion d'idées moyennes qui constituaient alors le Ibnd de la pensée humaine. L'aristocratie n'y perdra rien, car c'est elle qui nous fournira les principales
sources qui peuvent servir à cette étude, le paysan seul sera sacrifié, mais le vi'^ siècle nous permettra de le décrire avec une plus grande fidélité.
Au iv^ siècle, nous nous trouvons en présence d'une aristocratie puissante et d'une classe productive d'esclaves, d'affranchis. L'une est privilégiée, elle maintient ses prérogatives ; grâce au pouvoir qu'elle possède , elle dicte des lois qui régissent cette société; l'autre est tributaire, elle doit obéir pour vivre et travailler à la conservation de la première. Chacune d'elles possède une vie propre, un idéal particulier. L'histoire n'est pour ainsi dire que la lutte des classes, que le désir des vaincus, des opprimés d'avoir part aussi aux prérogatives des autres. C'est toujours la poussée vers le haut des classes inférieures, la résistance des autres qui est la véritable cause du progrès. Chaque groupe a son apogée comme sa décadence. L'aristocratie h cette époque, malgré les transformations qu'elle avait subies, possédait la direction des affaires, promulguait les lois, avait, pour les faire respecter, son armée toute puissante qu'elle ne craignit pas d'employer aussi bien contre les Germains envahisseurs que contre les paysans soulevés. A cette heure de l'histoire, elle se montrait affaiblie, énervée, égoïste et étroite. Les désirs augmentant avec les besoins, le luxe se développant chaque jour avec la richesse et la prospérité de l'Etat, la terre ne rapportant pas ce qu'elle donnait auparavant, parce que, dans les pays conquis, on l'avait travaillée sans aucun ménaoement dans le seul but d'assurer un plus grand revenu, toutes ces nécessités obligeaient souvent les hautes classes à pressurer leurs tributaires. De là des douleurs sans nombre, une vie malheureuse et souffrante, de là aussi des révoltes et des crimes.
Nous avons vu ailleurs qu'à ces époques sombres, des rêves chimériques avaient dévoilé le sentiment humain dans tout son éclat. On s'était mis à rêver ce que ne donnait pas cette terre,
on avait créé l'idée consolante d'une restitution future , d'une vie meilleure. Nous avons observé aussi que la société de ce temps n'était plus qu'un vaste et fragile édifice, portant à son sommet une classe supérieure affaiblie , atteinte d'un nervosisme fortement accentué , vivant dans les plaisirs ou sous l'influence d'un pessimisme, capable d'entraîner les conséquences les plus funestes pour un Etat, tandis qu'elle étalait à sa base un peuple de souffrants, livrés h l'arbitraire de ce monde bien souvent inutile, et nous avons découvert ainsi la véritable cause des progrès de la religion qui va triompher. Une conception générale plus élevée, apportant une amélioration sociale qui n'est que le produit lent et le travail fructueux des temps postérieurs, est en puissance en elle. A sa naissance, cette nouvelle doctrine ne fait pas sentir ses effets d'une manière palpable, parce qu'elle ne peut vaincre la force d'inertie des classes inférieures, les préjugés, les habitudes populaires de l'ancien monde dans lequel elle est née, mais, avec l'aide du temps, ce germe arrive à produire les plus beaux fruits.
Au iv^ siècle, nous assistons donc h la naissance dune religion que l'humanité vient de créer, le paganisme ne pouvant la satisfaire. Le travail doctrinal est quasi terminé, le christianisme est arrivé à avoir des dogmes assez précis, à prendre ici et là les doctrines du vieux monde qu'il ne courait aucun risque à accepter. Il va devenir une religion d'Etat, reconnue, puissante, et si l'Eglise catholique qui naît n'apporte pas tout de suite les améliorations qu'on était en droit d'attendre de l'idéal qu'elle avait conçu, on peut dire pourtant qu'on aperçoit déjà, malgré bien des ombres fortement accentuées, une conception nouvelle du bien et de la justice humaine.
Nous avons vu ailleurs que nous ne pouvions reprocher à l'Eglise de n'avoir pu créer un monde nouveau; l'humanité se transforme, elle subit l'action du temps, mais elle ne change
pas par un coup de théâtre. Le miracle a ses limites. Les idées plus élevées naissent peu à peu, les mauvais instincts disparaissent avec les siècles, les pensées plus hautes se produisent par degrés. La force morale qui fait taire les passions brutales est le résultat d'un effort vers un mieux social.
L'Eglise catholique, nous l'avons montré, subit aussi l'influence de la société pour laquelle elle était née, elle eut à combattre les préjugés du monde et les habitudes invétérées des classes inférieures ; mais elle leur fit des concessions pour pouvoir vivre et progresser. Suivant l'angle sous lequel on l'examine, on trouve chez elle le paganisme triomphant ou un sentiment plus élevé, plus haut, un désir d'améliorer la société païenne. De là, les nombreuses polémiques des historiens qui ne sont pas encore terminées. La lutte est toujours renaissante, parce que la manière de concevoir l'histoire de ce temps n'est pas la même. Il y a du vrai dans les deux camps. La doctrine ultramontaine a raison de voir l'esprit plus haut des docteurs de l'Eglise, l'amélioration de l'individu, la charité naissante se développant partout, faite et acceptée par chacune des classes de la société, et surtout par l'aristocratie qui s'était montrée naouère égoïste et inhumaine.
Mais nous serons aussi dans le vrai en disant que l'on retrouve là , sous le manteau du culte des saints , tout le paganisme, toutes les vieilles superstitions du vieux monde; qu'au point de vue des esclaves , la foi catholique ne fit presque rien pour eux; qu'en pratique elle les accepta, s'en servit et les employa à son entretien; qu'elle vivra jusqu'à la fin de la première période du moyen âge des produits de la terre que lui apporte tout un monde, qui laboure, sème, cultive pour elle, qu'enfin le legs de l'antiquité conservé par elle a coûté un peu trop cher à l'humanité , qui peut-être se serait développée plus naturellement et suivant un processus à elle , si elle n'avait été courbée sous le faix de celui-ci. Nous distinguerons donc
les désirs théoriques et les réalisations pratiques de l'Eglise catholique. Ce point de vue nous paraît capital. En théorie, l'Eglise apaisa un grand nombre de déshérités, elle montra et assura une patrie céleste, la rémunération des douleurs d'icibas, les joies du paradis. Elle unit même les classes dans le ciel en montrant que les saints pauvres et les esclaves avaient aussi bien leur place assurée que les prélats riches et puissants. Lazare, le larron n'avaient-ils pas leur siège à côté de Jésus? Elle fit plus encore, elle institua des hôpitaux, créa des matricules, eut une immense influence sur la société aristocratique de cette époque. Elle ne pouvait aller au delà. Changer le culte, modifier les croyances populaires, créer un monde, transformer la société ne lui était pas possible. Rien de surnaturel n'était en elle. Elle était le produit des hautes intelligences du vieux monde, ce qu'avaient conçu de meilleur les trois grands peuples de l'antiquité et n'était pas capable, comme par un coup de théâtre, de faire disparaître les éléments inférieurs, les plus nombreux, qui paralysaient ses efforts.
La société de cette époque était donc le groupement de certaines classes séparées par les idées comme par le sentiment. L'aristocratie était très vaniteuse, très hautaine et très despote. Les Pères de l'Eglise qui vendent leurs biens, les Paulin de Noie, les Ambroise, les Honorât, les grandes familles de Rome d'où sortiront les vierges des monastères, Ausone, Columelle nous permettent d'apprécier les vastes territoires que la noblesse possédait alors. Elle s'était donné un pouvoir illimité sur le peuple, qu'elle pressurait parce que l'Etat réclamait d'elle sans cesse de nouvelles libéralités, voyant, lui aussi, ses attributions augmentées. Elle avait sa morale, théoriquement plus élevée, possédant un ensemble d'idées moyennes qui n'étaient pas souvent appliquées; elle avait sa littérature à elle, qui était arrivée à n'être plus nationale, mais à être simplement lue par un petit monde qui devenait de
plus en plus restrciut et faible, h la suite des invasions successives des barbares et de la dépopulation constante des villes. Ce monde, adonné aux plaisirs, au milieu d'un gouvernement plus développé , aux rouages assez compliqués , pouvait plus facilement qu'autrefois se procurer les moyens de jouissance et de bien-être. La littérature était même assez dédaignée par lui. Elle le méritait du reste par son infériorité. Le portrait des patriciens romains , dessiné par Ammien Marcellin , nous montre un abaissement profond dans l'esprit des hautes classes. Ce qu'ils recherchent avant tout, ce sont les jouissances de la table , le confort , le luxe , les habits riches et ornés , le nombre des esclaves, en un mot les plaisirs qui s'étalent et qui coûtent. Les spectacles, les jeux du cirque, les pantomimes, les danses un peu risquées, voilà ce qui leur convient. Nous n'avons donc plus que des intelligences moyennes dans le monde païen, la religion va les transformer et les élever. La débauche de chaque jour amena un profond dégoût de la vie, elle facilita une réaction ascétique. L'esprit humain ne peut dépasser un certaine limite.
Le commerce était aux affranchis, aux esclaves; l'agriculture entre les mains des fermiers, des esclaves libres ou enchaînés, des colons. Marins, agriculteurs affranchis, voilà de quels éléments se composait le monde inférieur de cette époque, qui ne connait pas les degrés intermédiaires. La bourgeoisie, les petits propriétaires avaient alors disparu. A mesure que l'on descend et qu'on jette un regard sur ces trois groupes on voit la morale changer, les mauvais instincts triompher. L'habitant de la ville ressemble peu à celui des campagnes et des villages, chacun a sa manière de voir, son vocabulaire propre, plus ou moins développé, capable d'exprimer un nombre d'idées proportionné à ceux qui l'utilisent, et qui leur permet d'avoir un horizon adéquat à leurs conceptions. Assez riche dans les classes cultivées et lettrées, ce vocabulaire
décroît sans cesse en passant par les groupes intermédiaires, pour ne consister plus qu'en cinq ou six cents mots chez les plus grossiers. Plus basse devient aussi la morale à mesure que l'on descend l'échelle sociale. Ce que nous appelons mal, mauvais instincts, mœurs dépravées, est bien souvent considéré comme absence de vices ou jugé avec indifférence, plutôt qu'avec notre sévérité peut-être trop idéaliste. La vie tout autre ainsi que la nourriture, les exigences plus grandes ainsi que les privations , la fatalité plus inexorable avec ses conséquences cruelles, produisent un milieu différent et provoquent des désirs qui ne sont pas les mêmes. Une morale en est le produit.
Rien de plus grossier que les basses classes du monde antique. Agriculteurs, esclaves, marins, mendiants installés aux portes des temples et aux coins des carrefours , pauvres vivant d'aumônes ou de distributions impériales se montrent à nous incultes et sordides. Les résultats des invasions, à la vérité, ont été fort regrettables, ils ont amené des combats sanglants, des pertes énormes, et entraîné par conséquent un abaissement intellectuel, mais il nous semble que ce qui a péri pendant les incursions des barbares, ce sont les grandes familles qui n'avaient pas accepté le monastère ou la cléricature, et que ce qui est resté , ce sont les hommes que nous pourrons voir dans les œuvres de Sulpice Sévère, de Grégoire de Tours et dans les capitulaires, cette foule sans culture ni pudeur. Le Barbare et le Gallo-Romain des classes inférieures ne devaient pas différer beaucoup au point de vue des mœurs et des idées. L'auteur de V Histoire des Francs ne fait aucune remarque à ce sujet.
A part le petit nombre d'affranchis ou d'esclaves qui enseignaient, instruisaient les enfants, copiaient les manuscrits, nombre qui devient de plus en plus restreint, l'instruction ne dépassait pas les besoins du métier, de la vie de tous les
jours. Elle ne pouvait agir d'une manière efficace sur l'intelligence des classes inférieures et était incapable de leur permettre de se rendre compte des phénomènes qui les entouraient. Le noble même était fort crédule; les Tacite, les Suétone, les grands esprits du monde antique sont aussi superstitieux que l'homme des classes populaires. Les connaissances exactes n'avaient pas progressé et leur insuffisance rendait impossible toute instruction scientifique. A côté de cela, la société romaine si hautaine, si égoïste, avait façonné le peuple à sa guise, elle pour commander, lui pour lui obéir.
Une force d'inertie, une certaine abnégation, une acceptation tacite de la situation créée par la naissance^ autant de dispositions morales qui, ayant des siècles de durée et paraissant avoir toujours existé, paralysaient les meilleurs efforts. La foule est encore de nos jours victime de ces siècles de despotisme, elle en porte comme l'empreinte, car, dans la situation où se trouvait l'Occident, l'Eglise catholique ne pouvait qu'entretenir la tradition des mêmes idées sur ce point. L'état économique permettait alors cette ignorance grossière; aucun stimulant n'agissait dans ce milieu qui, de naissance, était réfractaire à toute idée de progrès. Des familles nombreuses, une culture extensive encore, des famines fréquentes , des guerres sans nombre pesaient sur les populations. Du reste, rien de plus impopulaire que l'instruction dans l'esprit des campagnes encore de nos jours. Le paysan travaille aux champs, à l'usine, aux fabriques. On apprend un métier, on devient artisan dans le village, et toutes ces occupations n'exigent pas un travail intellectuel qui absorberait le temps employé pour l'acquérir. Les métiers, au contraire, vivent de pratiques incessantes, d'habitudes invétérées et d'un faire transmis. Ce que le peuple désire, c'est ce qu'il voit. Il ne peut concevoir tout de suite les bien-
faits de l'instruction, elle ne lui donne pas les avantages d'un travail manuel qui rapporte aussitôt.
Mais ne soyons pas trop exigeant et ne demandons pas h ces classes inférieures, au moment de l'arrivée du christianisme, des idées plus élevées. Elles ne pouvaient avoir un idéal bien haut. Ne soyons pas aussi poètes, et ne restons pas pour écrire l'histoire dans nos cabinets d'étude où le jour pénètre à peine. L'œuvre d'art composée avec soin, le livre, fruit de nos labeurs intellectuels, aimé, caressé chaque jour, mais conçu de cette manière, révélerait l'âme supérieure de l'auteur, mais il ne serait que superficiel et bien souvent erroné. Les historiens d'une grande nation, une de celles qui ont le plus travaillé pour l'esprit humain , commencent seulement aujourd'hui à visiter le peuple, à le suivre dans les manifestations de sa vie , à le voir aussi bien dans la rue , dans le champ qu'il laboure que dans la maison qu'il habite, et ils multiplient ces observations pour pouvoir écrire une œuvre vraie et sincère. Autre chose en effet est de recueillir les matériaux d'un livre, de lire consciencieusement les écrivains contemporains de l'époque qu'on étudie, de faire une riche moisson de textes importants, autre chose est de créer un livre vivant, reproduisant aussi bien les pensées actuelles et les désirs que les douleurs et les besoins de ce monde.
Qui ne sent la grandeur de la tâche, et combien aussi il est difficile d'atteindre la vérité au milieu des contradictions perpétuelles, des points de vue différents !
Vivre était presque tout en ce temps-là : l'art, la vertu sont chose secondaire. La maison aux murs décrépits, presque en ruine, en bois ou en chaume, où le vent entre et apporte le froid, reste debout, pourvu que la serrure vieille et branlante ferme encore assez, pourvu que Leau n'arrive pas dans la pièce souvent unique pour une nombreuse famille. De là bien des bassesses, de là des vices produits par une promiscuité
que nécessitait l'infortune. De là aussi l'explication de nombreuses lois, des prescriptions des conciles, des défenses des capitulaires. Pour sauver son âme, pour pouvoir conserver un degré de vertu, malgré les combats incessants des passions, il est nécessaire avant tout d'avoir du pain.
En étudiant ainsi la vie de ce monde, nous comprendrons la religion de ces temps sombres et tristes. Nous nous rendrons compte des souffrances des hivers rigoureux, augmentées par les épidémies, les famines, et des chants d'allégresse des poètes du moyen-âge à l'approche du printemps. Nous verrons aussi qu'aux époques plus heureuses de l'histoire , la religion a été moins lugubre. Tant il est vrai que l'influence de la misère est grande sur l'esprit croyant du peuple. Elargissez les fenêtres de ces maisons basses et humides, faites pénétrer un gai et doux rayon de soleil, la joie de rentrer alors, la religion sombre de s'évanouir, une conception plus élevée de la vie et du devoir qu'elle impose, de se montrer aussitôt. Une profonde indulgence, un désir d'améliorer ces existences si chères à un cœur noble et élevé , naîtra fatalement des études historiques ainsi comprises.
Ne croyons pas non plus que le monde que nous allons décrire soit si loin de nous. Ce que nos pères ont cru demeure encore enraciné profondément dans le cœur du peuple. Le moyen-âge survit aussi bien aux portes de Rome, sinon dans ses murs, que dans le jardin riant de l'Ombrie, si belle au printemps, que dans les villages noirs et tristes, aujourd'hui désolés, de nos villes du Midi.
L'aristocratie, nous l'avons vu, était seule à la tête de la civilisation. Malheureusement les divisions les plus grandes existaient alors. La jalousie, l'amour-propre, la vanité, les différentes religions et les sectes en étaient la cause. De tous côtés ce ne sont que plaintes à ce sujet. Les Pères de l'Eglise déplorent ces dissensions, les historiens en recherchent la
source. L'aristocratie se montre à nous fort crédule, adonnée à la magie et aux dieux orientaux. Mithra l'avait séduite avant le Christ. Sa vie oisive, son ignorance complète des phénomènes de la nature l'a rendue incapable de critique ; elle va accepter bientôt les légendes les plus insoutenables, les faits les plus révoltants. Quand on l'étudié avec soin, qu'on la voit épuisée, énervée par la vie des grandes villes, on peut comprendre alors le mouvement ascétique qui va se produire bientôt. Rappelons-nous cependant que l'aristocratie antique fut la dernière classe à entrer dans le giron de l'Eglise, à pénétrer dans ses temples , et qu'elle n'y arriva que vers la fin du IV® siècle. La résistance qu'elle opposa se justifie moins par des convictions opposées à l'esprit de la doctrine chrétienne que par son dédain, par l'espèce d'imjDOSsibilité qu'il y avait pour elle de faire partie d'une religion, qui se recrutait dans les classes les plus inférieures de la société et où les rangs étaient peu considérés. Lors de ledit de Milan, la littérature cultivée par cette aristocratie brille encore d'un certain éclat. Nous trouvons quelques personnalités. Le dernier combat qui se livre entre le paganisme et la religion catholique en est la cause. Les Symmaque, les Ambroise, les Jérôme ont illustré ce siècle, mais on peut voir déjà que la victoire va demeurer entre les mains de l'Eglise, et que les représentants du paganisme perdront pied chaque jour*.
Les noms des écrivains sont fort nombreux, l'empire romain s'étend sur tout le monde connu alors, et de tous côtés nous rencontrons le goût des lettres. Mais on peut dire que la qualité diminue avec le nombre.
On se plaît à composer de petites pièces littéraires, on s'ingénie à trouver des idées, mais on sent l'enflure, le mauvais goût. Les auteurs se préoccupent de rappeler l'antiquité et ne craignent pas de la copier. Ils la considèrent même comme un temps déjà éloigné. Dans la littérature
ëpistolaire, on trouve aussi une exubérance de sentiment, des protestations d'amitié qui sont loin d'être agréables; l'emphase, le manque de sincérité se montre à chaque page. Envoiet-on une pièce de vers, on joint aussitôt une lettre pour demander l'avis du lecteur. Il doit répondre si les vers sont bons. On vante du moins son mérite, la sûreté de sa critique. On le prévient, comme Oronte, du peu de temps employé à les faire. Dans les comparaisons que l'on imagine dans ces lettres, on sent que ce monde n'est pas dupe lui-même de ces compliments, qu'il se mettra bien au diapason de l'auteur. Mais on peut dire que, jusqu'à la fin du v® siècle, la personnalité est décrite avec beaucoup de soin et une très grande minutie. Ce ne sont pas les portraits vagues, les figures veules de la littérature de la première partie du moyen-âge.
Dans la composition des légendes, soit en vers^ soit en prose, nous remarquons aussi un réalisme de mauvais goût, brutal sans nécessité et sans tact. Prudence se complaît à décrire les souffrances des martyrs, les chairs déchirées, les os brisés. On souffre en lisant une telle littérature. A mesure que l'on descend dans l'hagiographie, qui prend dès ce siècle une si grande place, on voit le schéma tracé, copié sans cesse, l'absence d'imagination, le récit froid et sans intérêt.
Au V® siècle, les défauts s'exagèrent même, et l'empire romain occidental devient de plus en plus la proie des barbares. La littérature, alors toute religieuse, s'enferme dans les monastères ou vit dans les évêchés. Elle se complaît aux récits légendaires , aux chroniques courtes , qui nous permettent pourtant d'étudier l'esprit populaire du temps.
Lorsque cette aristocratie accepta la religion catholique, elle ne sut garder aucun équilibre. Nous assistons tout de suite à un phénomène étrange que l'Occident a connu pour la première fois^. Elle voulut abolir le plaisir, elle eut horreur des passions et fit tout pour les tuer et les anéantir. Elle jeûna,
se macéra, vécut solitaire dans le désert. Elle ne vit pas l'impossibilité de cette doctrine, elle crut pouvoir vaincre le corps, elle s'imagina commander aux sens par des prières, des jeûnes prolongés^. Qu'il nous serait intéressant de connaître cette aristocratie fine et délicate, ces jeunes filles charmantes, de haute naissance, qui fuyaient le monde, ces jeunes mères abandonnant leurs enfants pour mener une vie de privations et de larmes. Il nous serait utile enfin de voir le rôle joué par les grands directeurs d'ames chrétiennes, comme S. Jérôme et S. Ambroise.
Il y eut en effet une propagande faite par certains pères pour encourager la vie ascétique, de même qu'aux siècles précédents, quelques évêques avaient excité les chrétiens au martyre. L'Eglise composa de petits traités pour les jeunes filles qui avaient délaissé le monde. Elle les encourageait à aider au recrutement des vierges. Aussi les voit-on se montrer très désireuses de faire une nouvelle adepte. Savait-on une jeune fille hésitante? Aussitôt de courir auprès d'elle, de chercher à lui plaire, de la servir, de l'entourer. Elle ne pouvait résister à un accueil si bienveillant. Les parents durent même se plaindre, mais sans succès. La jeune fille quoique vierge pouvait rester à la maison. Tout le monde connaît la belle poésie de la fiancée de Corinthe.
Les nobles, nous l'avons dit, abandonnèrent aussi la vie publique. La mort d'un fils, la perte d'une épouse, l'influence de la Bible, la fatigue des affaires en amenèrent un grand nombre dans les monastères, qui devinrent de plus en plus nombreux.
A cette époque, nous voyons une différence profonde entre les villes et les cloîtres. La ville représente le commerce, l'industrie, elle est constituée par les ouvriers de l'Etat, les marins, les agriculteurs. N'oublions pas que les principales cités de l'antiquité étaient situées sur le littoral et que la mer
procure un grand nombre de superstitions, maintenues par ses incertitudes et ses fureurs. La cité se compose d'une classe pauvre, ignorante et superstitieuse; le monastère, d'une autre qui est, au contraire, docte, polie, religieuse, autant que le temps peut le permettre. Si quelques moines habitèrent les cités, ils n'eurent pas l'heur d'y plaire et d'arriver à la considération ^.
Nous avons vu ailleurs que la ville était très corrompue et que l'Eglise ne put garder les doctrines qu'elle avait possédées au temps des persécutions. Alors le nombre des chrétiens était très petit par rapport aux païens de 1 empire, leur recrutement s'opérait dans les rangs des classes inférieures ; ils n'étaient qu'un sujet de railleries pour l'aristocratie. Désormais nous aurons des païens pris dans toutes les classes de la société romaine, qui pénétreront dans l'Eglise. L'effet fut désastreux; car, dès l'édit de Milan, nous pouvons voir la corruption et les vices moraux qu'ils y apportent.
Il est triste d'observer que, dès la naissance de la religion catholique , le clergé se montre cupide , vaniteux , désireux de posséder, captant les héritages^. Nous assistons à une profonde démoralisation, à un abaissement de la nature humaine, à tous les degrés sociaux et dans Texercice de toutes les fonctions, au point que même l'épiscopat n'y échappera pas.
Nous connaissons par les lettres de S. Jérôme, par ses traités, par ses légendes et par les œuvres des autres Pères de l'Eglise, la vie des cloîtres de cette époque. La corruption s'y montre aussi, mais plus rare et plus timide. Ce ne fut pas tout d'abord le monastère, c'est-à-dire la vie en commun, qui prévalut; ce fut, comme au xi^ siècle, le système des petites cellules. Celles-ci sont assez éloignées de la ville, situées dans les montagnes ou dans les bois les plus sauvages. Ces religieux vivent seuls avec les oiseaux et les bètes. Exténués par le jeûne, maigres, malades, ils se croient toujours entourés des
embûches du diable, qu'ils représentent sous la forme d'un serpent. Les visions sont fréquentes dans ce petit monde, et S. Jérôme nous a laissé de jolis romans sur les vies de S. Hilarion et de S. Paul de Thèbes.
Chaque ermite voulait l'isolement ; il choisissait une roche escarpée et bâtissait sa cellule. Il ne devait pas se préoccuper de sa nourriture ; des herbes , de l'eau , du pain dur composaient son menu frugal. S. Jérôme nous raconte le breuvage habituel que les anachorètes prenaient; il était fait avec des herbes pilées et des racines. Nous avons un grand nombre de légendes qui racontent comment Dieu nourrissait ses élus : les anges portaient le pain céleste ^.
La gaieté disparaît ; la beauté du corps est dédaignée ; les anachorètes n'en tiennent aucun compte. La toilette, les bains sont défendus dans ce monde ascétique; les jeunes filles nobles doivent elles-mêmes travailler à leur entretien. La terre est considérée comme un lieu de pèlerinage ; on ne doit pas s'attarder à considérer ses biens passagers. Faire son salut est le point important et pour cela il faut vivre à part pour ne pas tomber dans des tentations trop nombreuses. Cette vie de jeûnes, de privations continuelles nous garantit la résurrection et le salut. Qu'importe cette terre? Le triomphe de Jésus est proche , le monde va bientôt disparaître ; les barbares n'annoncent-ils pas la catastrophe finale? Grande et belle folie qui, sans l'arrivée de ces derniers, sans la disparition de cette société malade, de cette aristocratie énervée, aurait fatalement amené une réaction comme nous en avons eu aux différentes époques de l'histoire.
Le monastère se créa par le fait de la réunion de quelques ascètes ^^. Une règle fut imposée, une discipline sévère observée. La prière, les lectures, le travail nécessaire à leur entretien commun formaient le programme de la journée.
Chaque moine devait travailler pour gagner sa vie , les
femmes mêmes n'en étaient pas exemptes, mais les frais de l'entretien du monastère étaient supportés par des amis compatissants, ou bien le solitaire, qui avait vendu tous ses biens pour les donner aux pauvres , en avait pourtant conservé une faible partie pour assurer sa subsistance. Les monastères de Palestine recurent des dons de tous côtés et les g-randes familles romaines qui vinrent y finir leurs jours les soutenaient de leurs propres biens.
Le mouvement ascétique eut une faible influence sur la société cléricale. Elle vécut à part toute mondaine et il fallut les temps sombres qui arrivaient pour qu'elle subît l'influence du monastère 1^ Cependant cela ne s'étendit pas au delà des évêques , qui furent en majeure partie choisis par les plus grands moines de cette époque. Mais tout d'abord les moines ne voulaient pas de l'épiscopat, ils jugeaient la corruption orandissante du clero'é et se retranchaient dans une morale plus stricte et vouée aux pratiques d'austérité. Ce n'est qu'à partir de la fin du iv^ siècle que nous le voyons accepter les fonctions d'évêque. A partir de ce moment, les monastères de Lerins et du Mont-Cassin en fournirent beaucoup. Leur influence fut nulle sur l'ensemble de la société laïque. La grossièreté de la classe inférieure en est la cause : dans le mouvement religieux du xi® siècle, nous voyons encore qu'elle n'a aucune part à cette réforme. Mais les monastères eurent sur elle un autre moyen d'action, ce fut par les légendes qu'ils composèrent. Ils facilitèrent le culte des martyrs qui se développa, comme nous le verrons, à mesure que l'Eglise augmentait.
Après avoir décrit la société du iv^ siècle et le mouvement ascétique qui se produisit à la fin de cette époque et qui n'eut, du reste, aucune influence sur le clergé et la population des villes, nous allons, dans les études postérieures, voiries phénomènes d'altération de toutes sortes que les idées chrétiennes
vont subir. L'Eglise devient de plus en plus le réceptacle des croyances païennes. Elle ressemble au temple et est prise comme telle. Des sanctuaires nombreux, aux noms les plus divers, aux puissances les plus différentes, ont remplacé dans l'enceinte des villes les dieux du paganisme. S. Laurent, S. Pierre, S. Paul, S. Hippolyte, S'^ Agnès, etc., siègent désormais à la place des divinités antiques. On va à eux comme on allait aux autres. Ce sont les mêmes prières, les mêmes désirs, les mêmes secours qu'on en attend. Partout la bassesse se montre , les dogmes mal compris ^'-.
Les flots des païens montaient, montaient toujours. Ils envahissaient l'Eglise. Incultes, ils y venaient des champs, de la ville remplie de dieux nombreux. Ils y arrivaient convertis de la veille, sans hésitation comme sans respect. Les voilà dans le sanctuaire, et aussitôt il est souillé; ce sont des orgies dans les agapes, aux anniversaires des martyrs ; ce sont des actes sans pudeur pendant les vigiles des lêtes chrétiennes. L'Eglise est obligée de sévir, de prohiber ces cérémonies , de les reporter au lever du jour. En lisant les textes contemporains, l'historien sent, à mesure qu'il étudie le développement de l'Eglise et son triomphe, les concessions religieuses toujours plus nombreuses qu'elle est obligée d'accorder ^3.
Où est le mal? A aucun la responsabilité. Ni à cette plèbe inconsciente et grossière, ni à l'Eglise toujours impuissante. Peut-on s'imaginer une Eglise sans tache, telle que Jésus la désirait? Peut-on croire encore, au iv® siècle, la prophétie du doux Maître prochaine? Hélas ! ce serait à coup sûr se tromper. Encore de nos jours, dans la foule des villes, peut-on dire qu'on adore le Dieu de justice et de vérité ?
Indulgence pour cette foule, indulgence pour l'Eglise. Elle fit tous ses efforts, cherchant par ses légendes, par les dogmes qu'elle possédait, par la peur de l'enfer qu'elle peupla de douleurs sans nombre, à retenir un moment les
appétits brutaux, les désirs effrénés des populations, le manque d'équilibre des Germains. Elle multiplia les jeûnes, elle défendit certaines pratiques religieuses. Mais a-t-elle réussi à transformer le peuple? Nous le saurons plus tard. Les conciles , les capitulaires prouvent tout au moins sa bonne volonté.
Nous avons pu aussi nous convaincre de la bassesse de ce monde des villes, de la cupidité et de l'immoralité du clergé. On ne naît pas avec le baptême, on garde toutes ses passions, tous ses mauvais penchants. On ne peut, du reste, s'affranchir de son siècle, et nous avons vu que le iv® siècle était peu propre aux grandes vertus. Partout la religion catholique se montre à nous prise au dépourvu. Il fallait des clercs, un clergé subalterne , des évêques pour fonder de nouvelles églises. Où les prendre? Aucun institut pour cela n'était créé. Le choix ne fut pas possible , il fallait avoir recours aux différentes classes de la société, et cela sans retard comme sans hésitation. De là bien des erreurs, de là bien des surprises. Tout semblait aller h l'encontre des désirs de l'Eglise. Les moines mêmes fuyaient les charges épiscopales. Ce désordre eut des conséquences funestes. En haut, Tabsence de grandes vertus, si nécessaires pour soutenir un édifice spirituel comme celui de TEglise, l'immoralité trop souvent constatée; au bas, la pensée évangélique si pure, si désintéressée, déformée et avilie au contact de cette tourbe qui envahit les temples.
L'Eglise dans ce siècle eut trop h faire. Quelle différence entre ce qu'elle était à son aurore et ce qu'elle fut à son déclin ! Liturgie, fêtes, culte, sanctuaire, tout était quasi créé. L'aristocratie pouvait venir, la foule se montrer satisfaite. Tertullien aurait cru rêver en entrant dans la basilique chrétienne. Aussi pouvons-nous dire que le iv® siècle n'est pas à elle. C'est une époque de formation, de transition même. C'est un monde fait de toutes les nations et de toutes les cultures,
depuis les plus basses jusqu'aux plus hautes. Il fallait un certain temps pour qu'il y eût une relation entre l'Eglise et les différentes classes de la nation. De la part de l'Eglise, il se fit un grand effort, elle vit le danger et chercha à y porter remède. Mais elle ne pouvait se passer de la force numérique pour assurer l'avenir : elle se rappelait avec effroi les mauvais jours de l'empereur Eugène. Nous assistons donc à la lutte de ces deux principes : le désir brutal du plus grand nombre et son bon vouloir à elle.
Elle eut le nombre, la victoire sans lendemain, mais il en résulta pour elle un funeste effet. A travers le moyen-âge, elle ne pourra jamais se débarrasser de ces éléments impurs. Ils seront là, se montrant à chaque instant, dans ses fêtes, dans ses processions, dans son culte. Elle ne put rien faire contre eux, car les invasions abaissèrent le niveau intellectuel de l'Occident et le clergé partagea lui-même ces croyances. Ce n'est pas un Grégoire de Tours qui peut sévir.
Elle avait aussi des devoirs de toute sorte. Une religion est avant tout utile pour les illettrés. Nous verrons ailleurs le contrat entre le saint et le fidèle. La religion païenne avait prévu elle-même toutes les demandes. L'Eglise se vit forcée de remplir les mêmes fonctions que son aînée. Il lui fallut bénir la maison , purifier les champs , demander la pluie au moment favorable à leur culture, préserver les villes des épidémies, des pestes redoutables. De là les Rogations et les processions sans nombre pour éloigner ces pestes et ces épidémies , pour demander la pluie. La médecine surnaturelle ne fut pas oubliée; comme autrefois Esculape, le saint se montra guérisseur.
Nous avons vu ailleurs qu'au v° siècle la religion catholique avait pu créer un clergé plus honnête et animé de pensées plus élevées. Ses monastères la servirent, les grandes familles païennes qui entrèrent dans son giron, à l'approche de ces
invasions qui annonçaient la catastrophe prédite par Jésus, lui facilitèrent sa tache. Elle se montra dans ce siècle plus désintéressée, plus charitable. Mais ce qui la servit avant tout, ce fut la misère.
Elle rétablit l'équilibre qui manquait depuis longtemps. Tout ce monde bâti sur la vanité , sur un luxe peu en rapport avec ses moyens d'existence , sur des bases très étroites et très fragiles, s'évanouit. Viennent les Germains, viennent les invasions, et après des maux sans nombre, le monde changera complètement. Désormais, c'est l'agriculture qui crée une autre vie, avec des formes et des conséquences différentes, c'est elle qui triomphe. C'est un monde nouveau, plus jeune, plus ardent, qui veut avoir lui aussi son histoire.
NOTES
1. Minuc. Félix, P. L. Migne, XIII, p. 271. Cf. Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum latinorum [Vîndobone), 12, p. 17 : « Ecce pars vestrum. et major et melior, ut dicitis, egetis , algetis, opère, famé laboratis : et Deus patitur dissim.ulat, non vult aut non potest opitulari suis, ita aut invalidus aut iniquus est; » et encore, p. 273 : « Proinde si quid sapientiae vobis aut verecundiœ est, desinite cœli plagas et mtindi fata et sécréta rimari : satis est pro pedibus adspicere, maxime indoctis, impolitis, rudibus, agrestibus : quibus non est datum intelligere civilia, multo magis denegatum est disserere divina. » Les conquêtes des chrétiens ont lieu dans le monde des illettrés. Cf. Origènes cont. Cels., III, 49, traduction Renan dans Marc Aurèle, Pai'is, Calmann Lévy, p. 363. (( Voici des cardeurs de laine, des cordonniers, des foulons, des gens de la dernière ignorance et tout a fait dénués d'éducation. Devant les maîtres, hommes d'expérience et de jugement, ils n'osent ouvrir la bouche, mais surprennent-ils en particulier les enfants de la maison ou des femmes qui n'ont pas jilus de raison qu'eux-mêmes, ils se mettent à débiter des mei'veilles , » etc.. Voyez le mode d'évangélisation : « Ceux qui tiennent à savoir la vérité n'ont qu'à planter là le père et les précepteurs ; à venir avec les femmes et la marmaille dans le gynécée ou dans l'échoppe du cordonnier, ou dans la boutique du foulon, afin d'y apprendre l'absolu. Voilà comment ils s'y prennent pour avoir des adeptes. » Origènes, III, 50, 55. Cf. « Quiconque est pécheur, quiconque est sans intelligence, quiconque est faible d'esprit, en un mot, quiconque est misérable, qu'il approche, le Royaume de Dieu est pour lui. » Ibid., III, 39. A côté de l'exagération évidente, il y a un fonds de vérité qui s'accorde avec
Minucius Félix. Cf. le jugement de Lucien sur les chrétiens ; il les considère comme de niais sectaires. Renan , Marc Aurèle , 375. Il ne les croit pas dang-ereux. Peregrinus, 13. C'est un sceptique, son jugement ne peut donner aucun indice bien sûr. A cette époque on ne se rendait pas compte de l'importance de ce peuple. Minuc. Félix, c. 12 : « Nonne Romani sine vestro Deo imperant, régnant, fruuntur orbe toto, vestrique dominantur .' »
Ils acceptaient facilement les coupables. Gieseler, Lehvbuch der Kirchengeschichte, I, 3, 333. Cf. Origènes, In lib. Jesu Naue Hom., X, I. Ad Matth., 27, 15, cité par Gieseler. Sur la morale, cf. la conduite de l'évêque Callixte à Rome , qui part pour ne pas rendre ses comptes. Toutes les sectes chrétiennes s'attribuaient réciproquement les plus grands crimes. Sur la morale de certains confesseurs : « Cseterum numquam in confessoribus fraudes et stupra et adulteria postmodum viderimus, quae nunc in quibusdam videntes ingemiscimus et dolemus.» Cyprien, De Unit. eccL P. L. Migne, IV, p. 513, XX, et p. 514, XVI, XVII. Cf. Epist. 7, ad Clerum. Epist. 6, ad Rogaiianum presb., 239 : « Cum quanto enim nominis vcstri pudore delinquitur, quando aliquis temulentus et lasciviens demoratur, alius in eam patriam delinunde extorris factus est, regreditur, ut apprehensus, non jam quasi Christianus sed quasi nocens pereat. » P. L. Migne, 3, p. 237. Cf. C. S. E. L., III, 482.
Les nombreuses divisions des chrétiens font dire à Celsc qu'ils n'avaient guère de commun que le nom. Gieseler, op. c, I, 135. De nombreuses divisions existaient dans ces petites confréries chrétiennes , qui paralysaient les efforts.
Recrutement des chrétiens dans l'empire occidental. — Encore au temps de S. Jérôme, l'Eglise était « ecclesia christiana de vili plebeculà congregata est plerique Christiano rum expertus. » In Gai. 5. Ammien Marcellin, XXII, V. Sur le nombre des chrétiens , il est impossible d'accepter le témoignage de Tertullien qui est déclamatoire. La phrase, la gradation des mots, l'indique assez. Apol. 27. Celse, VIII-69, parle du petit nombre des chrétiens, mais on peut répondre à cela que c'est le langage d'un adversaire. Il faut, pour nous , considérer l'histoire des villes où des témoignages historiques indiquent un centre évangélique et voir le développement de celui-ci. Une évaluation numérique, comprenant tout l'Occident, ne peut être faite, elle donnerait des renseignements erronés. Nous doutons qu'on puisse atteindre un résultat satisfaisant pour les églises de Tours , de Narbonne , d Arles, etc. Nous ne pouvons accepter les chiffres donnés par Chastel {Histoire de la destruction du paganisme dans l'Orient, p. 36), ni le calcul de La Bastie, donné par Chastel. Nous ne parlons, il est vrai , que de l'Occident, nous laissons de côtelés villes orientales. Nos études ne concernent que l'Occident, devant servir de base à des recherches historiques sur le moyen-âge. La carte géographique religieuse de l'Occident avant l'édit de Milan est encore trop incertaine pour qu'on puisse faire une évaluation. Nous avons dit ailleurs qu'en Italie, en France et en Allemagne, la valeur numériqvie ne dépassait pas cent mille. V. A. Marignan, Le Triomphe de l'Eglise, p. 12, note 9.
Pour l'aristocratie des premiers siècles. — Aucun renseignement sûr. La phrase de Tacite ne fournit aucune donnée sur Lucina que M. de Rossi identifie avec Pomponia Graecina. Tacite , Annal, XIII, 32. Cf. Friedlaender, De Pomponia Grx' cina superstitionis externx rca. Kœnigsberg, 1868. C'est une prosélyte juive. Quant à Acilius Glabrion, consul en 91 (Dion Cassius, XVII, 14. Suét., Domit , ch. X), on ne peut en tirer d'arguments sérieux; il fut condamné, dit Suétone.
pour des projets subversifs Cf. Friedlaendcr, Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des Antonins (traduction). Paiûs , Rcinwald, 1874, p. 325, 7. Toutes les preuves pour attester l'exil de Domitilla, à cause de sa religion chrétienne, sont vagues, obscures, et n'autorisent aucune conclusion. Cf. Aube, Histoire des persécutions de l'Eglise, Didier, Paris, I, 162-180, et son mémoire à la fin du volume sur la légalité du christianisme au i*"" siècle. 11 a rassemblé les documents, p. 162-163. Il y eut certainement, à la fin du ii'' siècle, un progrès sensible dans l'évangélisation chrétienne, elle fit des conquêtes dans les rangs plus élevés) seulement nous ne croyons pas qu'elle arriva à la noblesse. Les termes d'Eusèbe, //. E. VI, 21, sont très vagues , cet écrivain n'a aucun nom à fournir. On ne peut se représenter, malgré toute l'humilité qu'on lui accorde , un patiùcien venant au milieu des mendiants des carrefours, des tisserands, des cardeurs de laine, participer au culte. 11 lui faudra attendre encore longtemps pour que l'entrée du sanctuaire lui soit facilitée. Dès ce jour, ce ne sera pas une espèce de synagogue, comme était l'église primitive, mais le temple antique. A partir du iv^ siècle , nous avons des renseignements assez précis sur l'aristocratie , nous allons les énumérer. Rome fut visitée si souvent par les Pères de l'Eglise que chaque écrivain a donné son sentiment sur la religion de la ville éternelle. Nous commencerons par S. Jérôme : « Romani omnium superstitionum sentina. » In epist. ad Gai. II. P. L. Migne, p. 571, 4, 3, Il serait intéressant de noter toutes les familles patriciennes , citées dans les Saturnales de Macrobe : les Prétexta, les Symmaque, les Flavien, les Caecina Albinus , etc. Sur l'aristocratie romaine au sujet de la lutte pour maintenir l'autel de la victoire dans le Sénat, cf. Beugnot, Histoire de la destruction du paganisme , I, 438, 410. Symmaque, M. G. H., livre X, ép. 61. La majorité des sénateurs n'était pas chrétienne. S. Ambroise avait tort, Augustin le reconnaît. Ce Père de l'Eglise a aussi parlé de Rome où il étudia. Aug., Conf , VIII, 2 : « Usque ad illam aetatem venerator idolorum , sacrorumque sacrilegorum particeps , quibus tune tota fere romana nobilitas inflata inspirabat populos jam et omnigenum
deum monstra » S. Aug. Paris, Gaunée, p. 251. Voir l'étonnement qu'on eut à
la nouvelle de la conversion du rhéteur Victorinus. Conf., VIII, 2, 4 : « Amicos cnim suos reverebatur offendere superbos daemonicolas, quorum ex culmine Babylonicae dignitatis , quasi ex cedris Libani , quas nondum contriverat Dominus, graviter ruituras in se inimicitias arbitrabatur. » A la fin du iv° siècle, Paulin de Noie qui la visita parle de Rome comme si elle était vouée au culte des idoles, Carmen ad Licent. Cf. Chastel, Histoire du christianisme , II, p. 55, à la note où il cite un passage de S. Augustin , Ep. 22. Prudence a fait la description de Rome païenne, les lampes y brûlaient devant les petites statues des divinités de carrefour. Prudentius, Cont. Symmach., V, 455; V, 850. Cf. S. Jérôme, In Isaiam , IV, 772. V. Beugnot, op. c, II, 139. On a raison de dire que pendant le jour comme la nuit, l'aspect de Rome devait être celui d'une cité où, Vancien culte dominait. Cf. Grégorovius , Geschichte der Stadt Rom., I, ch. II ; mais il s'est servi de Beugnot.
2. Cf. Renan, Marc Aurèle, Calmann-Lévy, Paris, Le savant historien des premiers siècles de l'Eglise a donné dans le chapitre XXIX, Le culte et la discipline, les croyances de la primitive église. Tous les textes sont rassemblés, p. 530, 531, 532.
3. Cf. Pour les différentes classes du monde romain , Fricdlaender, Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des Antonins , 1874, Reinwald. Il a donné la description du peuple des villes, tome II. Salvien, M. G. II. De gubern. Dei, VIL Berlin, 1877. Ammien Marcellin, XXVII-3. Amédée Thierry, S. Jérôme, Paris, les premiers chapitres , I, II, III. Gibbon , Décadence de l'empire romain , XXV. Cf. pour les ouvriers, Hugo Blumraer, Technologie und Terminologie der Gewerbe und Kunste hei Griechen und Rœmern. Leipsig", 1875. Nous aurons à utiliser ces volumes pour l'étude de la civilisation du moyen-âg-e. Pour les esclaves, le costume, cf. Baumeister, Denkmxler des hlassischen AUerthums. Leipsig, 1884, art. Ackerbau, fig. 15, 16. Aringhi, R. S., I, 254. Kraus, R. E., fig. 2. Virgile, Georg., I, V, 299: « nudus ara, sere nudus, » les différents colons, les métayers, les partiarii , ceux qui avaient la moitié des fruits. Col. I, 7. Ciceron, Cxcin., 32. Pline, Epist. IX, 37. Le métayer dans Columelle se distingue de l'esclave et de l'affranchi , le fillicus. Il était généralement libre. Les esclaves le plus souvent durement traités étaient libres ou enchaînés. Pline, XVIII, 4. Columelle, I, 2. Martial, IX, 23. Allard, Les esclaues chrétiens, p. 16, 17. Pour le prix de l'esclave, on donnait de 450 à 500 fr ; pour sa nourriture , de 150 à 200 fr. par an. Allard, op. c, 16. Pour le nombre infini d'esclaves dans une maison, cf. Boissier, Religion romaine, II, 350. C'était par milliers que les grandes familles en possédaient. J. Chrysos., in Mailh., liv. LXIII-4, Dans Pétrone, Trimalcion voit sur son registre pour un seul jour la naissance de quarante filles et trente garçons. Satyr., 53. Les esclaves faisaient tout le travail dans la maison, qui formait un petit groupe. Elle était industrielle, commerçante, etc.. Telle est la raison pour laquelle les découvertes industrielles ne furent pas encouragées. On se contentait de connaissances assez rudimentaires.
4. Teuffel, Geschichte der Rœmischen Litteratur, 4" Auf. Leipsig, 1882, p. 935, 1882. Ebert. , Histoire de la littérature chrétienne au moyen-âge , traduction française, l*' vol. Les lettres d'Ausone , celle de Sidoine Apollinaire au v* siècle, indiquent bien ce genre précieux. Inutile de citer les légendes de Prudence au point de vue du réalisme outré. Cet écrivain a été parfaitement étudié par Brockhaus.
5. Cette vue rapide est faite d'après les lettres de Jérôme , les vies écrites par lui de Hilarion et de Paul de Thèbes , elle est aussi le fruit de la lecture de Tillemont, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique (tomes XII-XV). S. Jérôme, S. Ambroise, S. Paulin de Noie, etc., et des petits traités de S. Ambroise sur les vierges.
6. Pour les jeûnes excessifs, Jérôme, ep. cxxv, ad Rusticum, p. xxvi. P. L. Migne, XXII, p. 1082 : a Sunt qui humore cellarum immoderatis jejuniis, taedio solitudinis ac nimia lectione , dum diebus ac noctibus auribus suis personant, vertuntur in nielancholiam et Hippocratis magis fomentis quam nostris monitis indigent. « Jérôme, ep. cxxx, ad Demetriadem, p. 112 : « Novi ego in utroquc scxu , per nimiam abstinentiam cerebri sanitatem quibusdam fuisse vexatam, Praecipueque in his, qui in humectis et frigidis habitaverunt cellulis, ita ut nescirent quid agerent, quove se verterent : quid loqui, quid tacere deberent. » Cassien, Inst., V, 9, n'approuve pas ces longs jeûnes.
L'org-ueil des moines, Jérôme, P. L. Mignc, XXII, p. 360, ep. 17, ad Marcum : « Pudet dicere : de cavernis cellularum damnam.us orbem. In sacco et cinere volutati , de Episcopis sententiam ferimus. Quid facit sub tunica paenitentis regius animus ? Catense sordes et comse non sunt diadematis signa sed fletus.» Jérôme, ep. cxxv, ad Rusticum, IX : « In solitudine cito subrepit superbia et si parumper jejunaverit, hominemque non viderit putat se alicujus esse momenti : oblitusque sui, unde et quo venerit, intus corde, lingua foris yagatur. Judicat, contra Apostoli voluntatem alienos servos : quo gula voluerit, porrigit manum : dormit quantum voluerit : nullum veretur, facit quod voluerit, omnes inferiores se putat; crebriusque in urbibus, quam in cellula est: et inter fratres simulât verecundiam , qui platearum turbis colliditur. » P. L. Migne, XXII, p. 1077.
7. Les moines qui habitent les villes, Jérôme, ep. 22. P. L., 22, 28, p. 413, ad Eustochàun : « Viros quoque fuge, quos videris catenatos, quibus feminei contra Apostolum crines, hircorum bai*ba, nigrum pallium et nudi patientia frigoris pedes. Haec omnia argumenta sunt diaboli. Talem olim Antinium, talem nuper Sophronium Roma congemuit. Qui postquam nobilium introierunt domus et deceperunt mulierculas oneratas peccatis, semper dicentes, et nunquam ad scientiam veritatis pervenientes , tristitiam simulant et quasi longa jejuina furtivis noctium cibis protrabunt. » Jérôme, ep. cxxv, p. 1082, ad Rusticum, XVI : « Vidi ego quosdam qui postquam renunciavere sseculo vestimentis duntaxat et vocis professione non rébus , nihil de pristina conversatione mutarunt. Res familiaris magis aucta quam imminuta. Eadem ministeria servulorum , idem apparatus convivii. In vitro et patella fictili aurum comeditur et inter turbas et examina ministrorum nomen sibi vindicant solitarii. »
8. Morale du clergé. — Jérôme in ep. ad Titum , I, 8. P. L. Migne, 26, p. 568 : (( Vere nunc est cernere, quod prœdictum est, in plerisque urbibus, episcopos sive Presbyteros, si laicos viderint hospitales , amatores bonorum invidere, fremere, excommunicare, de Ecclesia expellere, quasi non liceat facere quod Episcopus non faciat et taies esse laicos , damnatio sacerdotum sit. » Jérôme , ep. 51, ad Nepotianum , P. L. XXII, 533, en ce qui concerne la défense que fit Valentinien , I, 370, à l'évêque Damase au sujet du lucre des prêtres. Cod. theod., XVI, II, 20 : « Nec de lege conqueror sed doleo cur meruerimus banc legem. Cauterium bonum est, sed quo mihi vulnus, ut indigeam caulerio? Provida severaque legis cautio et tamen nec sic refrenatur avaritia... Ignominia omnium sacerdotum est, propriis studere divitiis. Natus in paupere domo et in tugui'io rusticano, qui vix milio et cibario pane, rugientem saturare ventrem poteram, nunc similam et mella fastidio. Novi et gênera et nomina piscium, in quo littore concba lecta sit calleo : saporibus avium discerno , provincias , et ciborum preciosorum me raritas, ac novissime damna ipsa délectant. Audio prœterea in senes, et anus absque libcris, quorumdam turpe servi tium. Ipsi apponunt matulam, obsident lectum, purulentiam stomacbi et phlegmata pulmonis, manu propria suscipiunt. Pavent ad introitum medici, trementibusque labiis , an commodius habeant , suscitantur et si paululum senex vegetior fuerit periclitantur : simulatquc laetitia, mens intrinsecus avara torquetur.» On pourrait trouver peutêtre de l'exagération dans les paroles de Jérôme , qui avait lieu de détester le clergé, car il avait eu à en souffrir à Rome dans ses relations avec Paule,
mais Ambroise, De officiis ministrorum , et S. Augustin, sermon 82, partagent la même opinion : « Si clericus non contentus stipendiis fueiùt, quse de altario , Domino jubente, consequitur, sed exercet meroimonia, intercessiones vendit, viduarum munera libenter amplectitur : hic negociator magis potest videri quam clericus. » Gieseler. op. c, a réuni un grand nombre de textes, I, II, 307, et prouve que ce vice était général, aussi bien en Orient qu'en Occident. Cf. la note sur le clergé dans notre mémoire : Le Triomphe de l'Eglise, p. 22, 27. On peut voir encore que les lois s'étaient montrées impuissantes. Théodose II les répéta. Codex theod., XVI, II, 27, 28. L'Eglise , dès l'édit de Milan, augmenta sa hiérarchie avec de nouvelles fonctions; cela lui était nécessaire pour pouvoir attirer les païens de toutes les classes.
9. Nous n'avons pas à rechercher l'origine du monachisme. Voir Ziegler, Geschichte der Christlichen Ethik. Strassburg, Trubner, p. 185-195, le discours si intéressant de Harnack, Das Mœnchtum, seine Idéale und seine Geschichte , les légendes qui se rapportent à la vie de S. Antoine. V. notre chapitre II, dans le Culte des saints au vi° siècle , l'étude si nouvelle de H. Weingarten, Der Ursprung des Mœnchtums im nach constantinischen Zeitalter. Gotha, Perthes, 1877, l'article de Hahn [das Leben d. heil. Antonius) dans le Jahrbuch f. protest. Theolog., VI, 5, 418-448. Critique aussi de Ziegler, op. c, 191. Nous ne pouvons parler ici de la confection de ces légendes et de l'influence des romans grecs sur cette littérature. Cf. Erwin Rhodes, Geschichte des griescliiscJten Romans. Weingarten, op. c. , 5, A. Marignan, Le culte des Saints au vi^ siècle, chapitre II : Le Saint. Cf. aussi Dunlop, History of fiction , trad. allem. de F. Liebrecht.
10. L'Occident connut plutôt le monastère. La vie ne fut pas la même que celle des moines orientaux. Les jeûnes sont moins longs , la discipline ascétique est moins sévère. Augustin, Conf., VIII, 6, nous parle d'un monastère à Milan. Jérôme, ep. 96 (412), de quelques monastères à Rome. Sulpice Sévèi'e nous mentionne celui de S. Martin à Poitiers, à la fin du iV siècle, ensuite à Tours. Honorât fondait un monastère à l'ile de Lerins , etc. Chastel, op. c, II, 289. parle des vierges qui succombaient aux séductions. Tout d'abord les moines furent très mal considérés par la population des villes. (Jérôme, ep. xxx, ad Paul.) Mais peu à peu la foule eut un très grand respect qui alla s'exagérant. Ils furent considérés comme de vrais sorciers. Sulpice Sévère raconte que S. Martin, étant moine, accomplit un plus grand nombre de miracles que lorsqu'il fut devenu évêque : « Illud autem animadverti saepe, Sulpici , Martinum tibi dicerc solitum nequaquam sibi in episcopatu eam virtutum gratiam suppetisse , quam prius se habuisse meminisset. Quod si vcrum est, imo quia verum est, conicere possumus, quanta fuerunt illa, quœ monachus operatus est et quse teste nuUo solus exercuit, cum tanta illum episcopatu signa fecisse sub oculis omnium viderimus.» Corpus , S. E., L. Sulpic. Severus, I, p. 184; II, 4. La foule était bien grossière, Jérôme, ep. cxxv, ad Rusticum : « Quos dam ineptos homines dsemonum pugnantium contra se portenta confingere , ut apud impcritos et vulgi homines miraculum sui faciant, et exinde lucra sectentur. » Cf. A. Marignan, Triomphe de l'Église , page 46.
11. En parlant de S. Martin , Sulpice Sévère, Dialog., I, c. 14, montre la vie des évoques : « Qui ante pedibus aut asello ire consueverat, spumante equo superbo
invehitur. .. » Nous avons vu plus haut la corruption dans les rangs du clergé, ce qui indique aussi la faible influence des moines. Cf. Montalembert, Les moines d'Occident. Paris, Lecoffre, 1880, 1. p. 217-220; il a publié les textes qui se rapportent à l'histoire de S. Martin. L'exemple donné par le clergé séculier avait malheureusement une grande influence sur la foule.
12. Tous les dogmes avaient pour la foule des efifets magiques. Jérôme, in Maiih., c. 23 [P. L. Migne, 26, p. 162) : « Hœc in corde portanda sunt, non in corpore. Hoc apud nos superstitiosse mulierculae in parvulis Evangeliis et in crucis ligno et istiusmodi rébus usque hodie factitant. « Jérôme , Cont. Vigil. en parlant des vigiles : « De vigiliis et pernoctationibus in basilicis Martyrum celebrandis. Error autem et culpa juvenum vilissarumque mulierum qui per noctem sœpe deprehenditur, non est religiosis hominibus imputandus : quia et in vigiliis Paschae taie quid fieri plerumque convincitur et tamen paucorum culpa non praejudicat religioni... » (P. L. Migne, p. 547.) On fut obligé d'abolir les veilles dans les églises, on reporta les vigiles au point du jour. Cf. Vigiles dans Kraus, Real Encyclopœdie. Freiburg, 1885. »
13. L'Eglise toléra toutes les superstitions. Augustin, Contra Faustum , XX, 21: « Aliud est quod docemus, aliud quod sustinemus, aliud quod praecipere jubemur, aliud quod emendare praecipimur et donec emendemus tolerare compellimur. Alia est disciplina Christianorum , alia luxuria vinolentorum, vel error infirmorum. » Jérôme répond à Vigilantius. (P. L. Migne, 23, p. 345) : (( Cereos autem non clara luce accendimus, sicut frustra calumniaris, sed ut noctis tenebras hoc solatio temperemus. Quod si aliqui per imperitiam et simplicitatem sœcularium hominum vel certe religiosarum feminarum, de quibus vere possumus dicere : confiteor, zelum Dei habent , sed non secundum scientiam, hoc pro honore Martyrium faciunt, quid inde perdis.^ Causabantur quondam et Apostoli, quod periret unguentum , sed Domini voce concepti sunt. » Matthieu, 26, 8 : « Neque enim Christus indigebat unguento, nec Martyres lumine cereorum et tamen illa mulier in honore Ghristi hoc fecit, devotioque mentis ejus recipitur. Et quicumque accendunt cereos, secundum fidem suam habent mercedem, dicente Apostolo : unusquisque in suo sensu abundet. » Augustin nous a donné les reproches faits par Faustus, Contra Faustum , XX, 4 : « Sacrificia vero eorum verlistis in agapes, idola in Martyros, quos votis similibus colitis : defunctorum umbras vino placatis et dapibus, solemnes gentium dies cum ipsis celebratis, ut calendas et solstitia ; de vita certe mutastis nihil... » Cf. les autres textes dans notre note sur VEvangéUsation après le iV siècle. (Le Triomphe de l'Eglise , p. ^i3, 44, 45.)