LES IDÉES POPULAIRES
Le ciel était donc la patrie des divinités chrétiennes; il avait tait disparaître l'Olympe païen avec ses conceptions plus gaies et plus humaines. Une joie plus tranquille, des psaumes sans cesse chantés, des messes célébrées formaient le programme de la journée céleste. Mais l'Elysée, patrie des saints et de Jésus, n'aurait pas suffi à la foule. Le chrétien du iv^ siècle ne pouvait vivre de ces idées trop supérieures qui étaient peut-être inconnues au plus grand nombre. Il avait besoin de ces petites divinités inférieures, plus humbles, qui acceptent ses suppliques et ses vœux. Comme il passe ses jours sous un ciel inclément qui lui procure la vie, il lui est nécessaire de fléchir les dieux qui ont autorité sur la nature et qui peuvent en contrarier sans cesse les lois. Comme il est entouré d'un monde sans cesse changeant, de phénomènes qui lui sont inconnus, comme la foudre l'épouvante, que la nuit avec ses bruits l'effraye, il lui faut aussi des dieux qui le protègent, qui soient susceptibles d'être invoqués à chaque instant. La peur, sous ses mille formes, crée et a toujours créé un microcosme théogonique au dessous du ciel des grands dieux.
L'Eglise se vit donc obligée de satisfaire cette foule; il lui fallut préserver les moissons, continuer les lustrations des
champs, bénir la maison, prier pour l'éloignement des fléaux, des troubles atmosphériques. Une religion à cette époque ne pouvait triompher qu'à ce prix^. Mais ce serait une erreur de se figurer que l'Eglise éprouva de la peine à se plier à ces exigences; non, car elle partageait les idées de l'époque. Elle fut sincère et tâcha autant qu'elle put de faire du bien h l'humanité, de réprimer les passions mauvaises, de paralyser les instincts de l'homme par l'effroi, par le respect du saint. Loin de nous la pensée de la voir intéressée, incrédule et non dupe elle-même de tous ses miracles ; loin de nous la croyance d'un charlatanisme vulgaire. Non. Les Grégoire de Tours sont honnêtes, les S. Ambroise , les S. Augustin, de belles et hautes âmes. Qu'on se figure cette masse grossière, ces instincts bas qui commandent, ces mœurs dépravées, ces crimes continuellement commis, et l'on verra alors ce que pouvait faire l'Eglise à cette époque. L'idée chrétienne se montre dans ces récits miraculeux, la pensée de l'Eglise, bonne, prudente, sage, se fait jour.
Si S. Martin est, en effet, clément, charitable et miséricordieux pour les fidèles honnêtes, moraux, religieux, il est implacable, cruel, terrible pour les infidèles, les assassins, pour ceux qui transgressent ses lois, qui ne protègent pas les faibles, qui ne secourent pas les malheureux. Il y a là une religion inférieure qui a aussi ses doctrines, moins hautes, moins pures que la vraie pensée de Jésus, mais qui n'en est pas moins chrétienne et qui porta ses fruits.
L'humanité est redevable à l'Église d'avoir essayé de refréner les passions des envahisseurs barbares, d'avoir fait tous ses efforts pour assurer le triomphe de la justice, pour apporter un peu d'ordre dans cette société, à une époque surtout où la police était peu développée, où la sécurité n'était nulle part. Elle aida donc à vivre pendant quelques siècles ce monde nouveau. Avec la religion païenne, il aurait été difficile de
vaincre et d'extirper toutes les superstitions et les croyances populaires, parce que le paganisme était moins une religion qu'un agrégat de tous les cultes. Chaque peuple avait apporté son tribut. Au contraire, le catholicisme n'accepta qu'une partie de ces croyances et de ces superstitions, et encore avec le désir d'en imposer la transformation h l'homme et, en temps voulu, l'abandon complet.
A l'arrivée des Germains, l'Eglise avait accompli son évolution, mais le chrétien du ii^ siècle, un Tertullien ressuscité, aurait eu de la peine à la reconnaître. Ce n'était plus la faible confrérie des temps passés ; Symmaque , Celse , Faustus , auraient pu sourire en pénétrant dans son sanctuaire. Ellemême n'eut pas trop conscience de sa transformation, elle y arriva par degrés et se trouva complètement changée quand elle eut obéi aux nécessités impérieuses, sans cesse accrues, que lui imposait le titre de religion d'Etat. Elle ressembla à la religion païenne à tous égards pour la foule, qui ne vit certainement pas ce qu'elle était seule à posséder. Elle resta supérieure par sa doctrine peut-être incomprise, plus élevée, plus charitable.
Nous ne pouvons reprocher à la religion catholique d'avoir accepté les croyances païennes, après avoir vu le degré de civilisation du monde romain, après avoir étudié l'époque dans laquelle la naissance de l'Eglise s'opéra. Il était impossible de trouver dans son sein autre chose. Le point capital, selon nous, c'est qu'on a le tort d'exagérer le degré de culture qu'ont connu les temps primitifs de l'Eglise, et l'étonnement est grand alors lorsqu'on tombe immédiatement dans le iv® siècle.
Une plus grande foi, un peu plus de bonté native, une conviction plus profonde du retour prochain du Sauveur^ telles sont, dans ce qu'elles ont d'essentiel, les différences entre le païen et le chrétien des temps primitifs de l'Église. Nous avons vu que celui-ci était aussi crédule et aussi superstitieux. La
classe à laquelle il appartenait l'y condamnait elle-même. Il est difficile de se séparer brusquement de son milieu et de transformer en un jour les idées données par une longue hérédité. Ces époques acceptèrent la somme d'idéal que leur intelligence pouvait recevoir. La doctrine du Christ était seulement en germe dans les cœurs de ces hommes. Et si nous rencontrons dans l'Eglise le paganisme triomphant, nous ne croyons pas avoir prouvé par cela même la fausseté de sa doctrine.
Il y eut dès le m® siècle un certain culte célébré en l'honneur des martyrs, on recherchait avec soin les noms de ceux-ci ; l'anniversaire de leur mort fut fêté 2. Le culte des empereurs et celui des héros avaient préparé les esprits à cette dévotion. On vit se reproduire le même enthousiasme pour les saints, que les Grecs avaient eu autrefois pour les demi-dieux 2. Notre terre n'est pas bien féconde en manières d'adorer et le culte populaire, sous différentes formes, a très peu varié. Ce sont toujours les mêmes prières, les mêmes dons, et si la nature diffère, le principe est immuable. Les dieux ne peuvent être satisfaits que par le sacrifice d'autrui. Les fidèles pensent alors qu'en leur donnant une partie de leur nécessaire ou de leur superflu, ils les trouveront plus cléments et plus doux. C'est la colère du Dieu, plus que sa bonté, qui assure la prospérité de son culte. Un Dieu toujours bon, à ces époques grossières, risquerait fort d'avoir ses temples déserts. Mais heureusement pour eux que les joies sont rares dans ce monde, et cela est surtout vrai pour les époques dont nous parlons. La guerre, l'ignorance de l'épargne amenaient les famines, ou bien c'étaient les maladies mal soignées, le défaut d'hygiène qui apportaient les pestes. On comprend le manque d'équilibre dans les âmes, le peu de pondération dans les esprits. Les joies exubérantes succèdent, par intervalles, aux jours lugubres et sombres. Les plaisirs grossiers s'étalent à nos yeux au moment où la nature
s'est montrée clémente et a donné par son soleil un peu de bien-être à ces nations.
Les martyrs eurent donc leur apothéose. Ce culte fut simple au début, ne dépassant pas les cérémonies des anniversaires antiques. Mais à mesure que l'Eglise s'accrut, nous voyons aussitôt le culte des saints augmenter et s'affirmer de plus en plus. Déjà l'Apocalypse, le Pasteur d'Hermas les avaient placés dans le paradis et leur avaient donné la couronne céleste.
Aussi la religion catholique avait-elle une très grande tâche. Les archives des églises furent brûlées, dit-on, par ordre de Dioclétien, et les noms des nombreux martyrs étaient perdus. Quelques noms conservés par la tradition orale, quelques inscriptions pourtant assez rares, quelques indications procurées par le clergé des villes pouvaient seules aider les recherches ^.
Pour l'Occident surtout, l'œuvre devint fort difficile. Avec des données très sommaires et très vagues, il fallut composer la vie des martyrs, raconter leur supplice dans les différentes persécutions. Il fallut former le martyrologe de l'Eglise. De là bien des erreurs et des confusions, de là aussi des schéma différents. Prudence lui-même déplore le peu de noms de martyrs connus au iv® siècle.
Quand on a lu les Acta Slncera de Ruinart, on peut se convaincre facilement de la méthode employée^. Il y eut un art à composer la légende, et cette littérature nouvelle, l'hagiographie, créa différents types. Autre chose est d'admettre les noms mêmes des saints, la localité où ils ont souffert le martyre, autre chose est de reconnaître dans le récit de leur mort l'authenticité des faits exposés. Le nombre de ces actes est fort restreint. Les plus nombreux appartiennent en général au iv*^ siècle, après l'édit de Milan. Le v® siècle en a produit un grand nombre que Ruinart a acceptés. A cette époque, nous trouvons de nombreux esprits cultivés qui donnent l'exemple :
Prudence, S. Jérôme, Cassien, S. Eucher, Ambroise, Sulpice Sévère, Paulin de Noie, etc., composèrent des vies de saints qui eurent une grande influence sur le monde de cette période de l'histoire. Une seconde littérature hagiographique plus humble, moins ornée, mais imitatrice de celle-ci et partant plus pédante, naquit aussitôt et vécut plus que la première. Lorsque la verve se perdit, que l'étude des lettres païennes disparut, on créa un schéma assez régulier, comme nous le verrons au vi® siècle, et la fantaisie s'évanouit avec la diversité des formes littéraires. La conception nouvelle se montre à nous plus grossière, plus superstitieuse, moins savante à combiner les péripéties, à intéresser le lecteur. Elle n'inventa pas de miracles nouveaux y elle vécut de ceux qu'on avait déjà tî^ouifés. Dans le plus grand nombre, les répétitions des mêmes phrases indiquent une copie faite sans goût, une imagination nulle. Elles n'ont pas la naïveté charmante d'un récit de Grégfoire de Tours.
On peut se représenter facilement la procédure sommaire qui était en usage , lorsque les autorités faisaient saisir un chrétien et qu'il était amené devant le juge. Il déclarait sa croyance, affirmait son refus de sacrifier; le juge de son côté publiait, récitait alors la sentence. Les supplices pouvaient varier. C'était la croix, le feu, l'amphithéâtre. Peut-être la torture avait-elle été appliquée pour ébranler la foi du patient. Pourtant nous ne nous représentons pas l'autorité romaine désireuse de ces supplices ; elle devait les craindre, au contraire, et ce n'était bien souvent que la nécessité qui la poussait à des rigueurs. Beaucoup reçurent le martyre, victimes de la fureur populaire et non sur l'ordre impérial.
Après la paix de l'Eglise, les écrivains recueillirent les quelques interrogatoires qu'ils purent trouver et remanièrent, d'après le goût du temps, les faits historiques. Quelquefois, en possession d'un simple nom, celui du martyr ou de la ville
qui avait vu le supplice, ils composèrent toute une légende. S. Cyprien eut sur cette littérature une très grande influence. 11 donna même les réponses, le modèle de ces petits discours qu'on adressait auxjuges, en parlant du martyre des Machabées. On ne saurait trop étudier son petit traité sur l exhortation au martyre pour voir la grande importance qu'il eut à cette époque. Il vante le mépris des idoles, celui de la famille, décrit les supplices les plus monstrueux : la perte de la langue, la tête écorchée, la peau de la tête arrachée, les mains coupées ; il donne les petits discours tenus en face du juge par chaque martyr, la vengeance prédite contre le magistrat, la mère qui encourage ses enfants à mourir, qui assiste h leur supplice. Nous trouvons là les principaux éléments des légendes. En effet, le compilateur des iv® et v^ siècles vante les biens qu'on perd en considérant les joies de la terre, parle de la couronne promise aux élus. Mêmes imprécations contre les dieux représentés comme des démons, des créatures de bois et d'argile, qui devaient exciter le mépris de l'humanité.
Ces vies des saints se ressemblent presque toutes; ce sont les mêmes discours souvent longs et ennuyeux, les mêmes blasphèmes et insolences contre les juges romains, qu'on suppose ici d'une très grande patience. Ce sont les mêmes demandes des juges, l'intérêt tout d'abord qu'on porte aux martyrs, la parole douce de l'autorité, sa colère croissante, ses imprécations et son désir jamais satisfait de vengeance.
Quel récit! Quelle horreur! Les juges de les souffleter, de faire pleuvoir sur eux des coups de bâton, de prescrire les supplices les plus épouvantables, de les faire mourir plusieurs fois, en les laissant un moment respirer. On crée les tortures les plus invraisemblables : les talons coupés qu'on donne à tenir au martyr, les brûlures les plus atroces. On trouve dans ces récits les faits les plus monstrueux, les plus antinaturels, les enfants nouveau-nés qui parlent, qui discutent théologie
avec les juges , les martyrs qui prêchent avec la langue
coupée^.
A côté de cette littérature moins intéressante, nous avons à Rome, au milieu du v® siècle, un groupe étroit de lettrés, qui composèrent quelques vies de saints très agréables à lire. C'est le petit roman légendaire. Elles sont dignes d'intérêt, parce qu'il y a là une certaine vivacité, un drame assez mouvementé. Les histoires de Didyme, de S*^ Cécile, de S. Clément, de S. Sylvestre, etc., indiquent une littérature particulière et fort goûtée. En effet, il est nécessaire de dire qu'outre les vies qui devaient servir au culte et qui se lisaient le jour de la fête du saint, nous avons une autre littérature hagiographique qui sert à encourager les pèlerinages, à faciliter le culte des martyrs, la propagation de leurs reliques, et qui se développe pour assurer les affirmations d'une église, pour faire triompher ses revendications. Nous avons vu celles qui ont été composées dans le but ascétique. Toutes abondent en visions, en miracles. On les lisait chez soi, on les portait en voyage, on les suspendait au cou comme reliques, et le soir, en se couchant, on les plaçait sous la tête.
Le peuple de cette époque est fort crédule et accepte tout sans contrôle. Toutes les classes participent à cette œuvre de pieux délassement; les classes supérieures, qui étaient celles qui composaient ces légendes, partageaient aussi les mêmes idées. Ce serait mal comprendre les pensées populaires, la religion de ces siècles, que de croire le clergé et les moines sceptiques et désirant tromper le reste de la société. S. Ambroise, S. Augustin, S. Jérôme sont aussi superstitieux qu'un ancien qui se piquait de littérature.
Nous ne pensons pas, comme on l'a dit, que le peuple ait travaillé lui-même à former ces légendes. Les vies des saints et des martyrs du iv® siècle ne sont rien moins que populaires. Nous venons de voir qu'elles sont artificielles. La vie manque,
le travail populaire fait défaut. On sent le cliché à chaque pas. Les récits sont donc le produit de l'imagination des moines et des clercs, qui furent occupés à écrire les hauts faits des saints, amis de la foule.
Nous avons cru, en étudiant le Culte des Saints au vi° siècle y qu'il y avait eu un enthousiasme spontané, que le peuple avait donné aux uns son amour, aux autres sa haine, qu'il s'était produit, à partir des grandes persécutions, un travail populaire intense. Il n'en est rien. Tout est factice dans cette littérature du reste fort peu agréable. La facilité avec laquelle le peuple recevait les récits hagiographiques explique leur grand nombre ; elle entretint ce genre d'écrits et leur assura la vogue. Pour faire une légende, pour la rendre vivante, il faut un cœur, une âme, un degré de civilisation, une imagination vive et enthousiaste; le peuple, au contraire, semble être resté glacé, paralysé, insensible en face des saints dont il ne connaissait pas la vie; il ne peut, tant il est grossier, suppléer au défaut de légende. Il ne vénère pas les saints dont il ne sait que les noms. Il était nécessaire d'avoir recours à un moine, qui, souvent étranger, appartenant même à l'Italie, écrivait bien vite la vie d'un saint gallo-romain et préparait ainsi le culte de ce dernier^.
Lorsque Grégoire de Tours affirme que les seuls saints dont on connaissait la vie étaient l'objet d'un culte assidu, il nous apporte un témoignage dont on ne peut méconnaître l'importance ; il nous montre que le peuple acceptait sans aucune discussion ce que les Pères voulaient bien lui enseigner, au sujet des passions des martyrs. C'est ce qui explique, après redit de Milan , les nombreuses vies que les auteurs ecclésiastiques ont composées. A l'aide de quelques renseignements historiques, rares cependant et bien sujets à la critique, ils nous ont donné de longues dissertations sur les faits miraculeux, sur les prodiges opérés par le saint. Ce point est capital; il explique tout le côté légendaire, tout le romanesque que
Ton trouve dans les vies des saints, le travail de certaines chroniques, comme le Pseudo-Turpin, de certaines épopées, comme le pèlerinage de Charlemagne et Fierabras; on peut en suivre même la trace dans tout le Moyen-Age et voir combien on a exagéré l'influence populaire, l'enthousiasme des masses pour tout ce côté religieux.
Ce n'est pas à dire que le peuple ait été absolument passif. Comme on découvre son action, toute secondaire et grossissante , dans la formation des épopées bâtardes du xm^ et du xiv'' siècle , on la constate aussi dans le remaniement de la légende du saint. Une fois sa vie écrite, son cadre et ses épisodes bien arrêtés, le populaire entre en scène; il s'attache à ce qui lui plaît particulièrement dans cette biographie, à ce qui parle à ses instincts, les miracles opérés, les traits de bienfaisance et d'abnégation , le rôle historique du saint ; il retravaille, il complète les données des hagiographes ; sa grossièreté et son esprit de commérage et de crédulité y trouvent leur compte aussi ; mais il est étranger à la composition littéraire de l'œuvre , non par indifférence , mais par inertie foncière et par incapacité. Tout le décor de ces vies est emprunté à Rome, dont l'esprit, avec sa conception religieuse et son sentiment, a persisté par le monastère, qui a transmis aux générations futures ce qui avait survécu de la culture antique. En ce sens. Ton peut bien et l'on doit se proclamer romaniste.
Ce n'était pas assez de posséder la vie du saint, il fallait élever une église bâtie sous son vocable , il fallait retrouver son tombeau pour augmenter encore l'éclat de son culte. Le pouvoir des saints, nous venons de le voir, était si étendu qu'on désira posséder leur corps. Ce désir pieux se compliquait d'un sérieux intérêt pour l'Eglise : les conversions devenaient plus nombreuses, les hérésies moins dangereuses. Elle construisait aussitôt un temple; la vie du saint écrite, le culte était institué. Les miracles de s'accomplir sur sa tombe, l'église de
recevoir des dons, des héritages. Grâce au saint, TEglise devint bientôt une grande puissance. Chacun, suivant ses ressources, venait 'déposer au sépulcre les dons nécessaires pour se rendre propice le protecteur de la ville. C'étaient des cierges qu'on apportait, de l'encens qu'on brûlait à son tombeau, des objets d'art qu'on posait devant l'autel, tels que vases, patènes, calices, soit en or, soit en argent, soit en verre, souvent ornés de pierreries. Le donateur était-il soldat, il déposait quelquefois un baudrier avec sa garniture, d'un travail remarquable. A côté de l'autel ou du tombeau étaient placées des boîtes qui renfermaient l'argent que les fidèles donnaient en offrande. C'était la certainement, avec les terres, le don le plus ordinaire que l'on faisait au saint. A côté de ceux que nous venons dénumérer, nous en trouvons aussi de plus vulgaires. C'étaient du vin, et du meilleur, pour dire la messe; des poulets, des tapis pour recouvrir l'autel, une palla pour le tombeau du saint. Le prêtre souvent désignait la nature des présents : une réparation à faire à l'édifice sacré, une voûte à reconstruire, un couvercle à mettre sur son tombeau, une église à agrandir^.
Ce n'était pas seulement l'église qui gagnait à posséder le tombeau d'un grand saint dans ses murs ; la ville même retirait quelques profits des pèlerinages qui se faisaient au sépulcre, des voyageurs qui venaient s'installer dans la cité, soit pour recouvrer la santé par l'intermédiaire du saint, soit pour visiter le martyr. Des fêtes étaient instituées et des foires groupaient alors les marchands, les paysans, les habitants des villes voisines. Il y avait profit de tous côtés.
Il était difficile de trouver les tombes des martyrs. Les noms mêmes, nous l'avons vu, étaient oubliés. Ils dormaient ensevelis dans des sépulcres ignorés. Aussi fallut-il avoir recours à un miracle. On pourrait nous demander s'il y eut ici une fraude pieuse. Nous inclinerons à le croire dans certains cas, car l'invention de quelques martyrs vient à un moment si oppor-
tun! S. Ambroise, au milieu de sa lutte contre l'arianisme et au plus fort de la bataille, accéléra sans nul doute sa victoire dans Milan à l'aide de S. Protais 9.
Un miracle était donc nécessaire. Tout d'abord ce fut par des visions que les martyrs révélèrent leurs tombes. Ils apparaissaient eux-mêmes ou envoyaient un mandataire. Ils indiquaient quelquefois à deux personnes du clergé le lieu où ils reposaient. Les deux prêtres consultés prouvaient ainsi la véracité du témoignage. Quelques évêques purent même en découvrir un assez grand nombre. S. Ambroise, par exemple, en indiqua six. Inutile de dire que ceux qui étaient révélés dans ces conditions n'étaient pas les plus obscurs. Partout ce fut le même procédé. On en dut parfois la révélation à des particuliers, à des personnes de basse condition. Des guérisons produites sur le tombeau encore ignoré, un cierge qu'on y voyait allumé dans la nuit du dimanche pouvaient encore marquer une place bénie. Le plus employé des moyens était le songe. Apparaissant pendant la nuit, le saint manifestait sa volonté, ordonnait d'élever une église, de couvrir son tombeau d'un voile, de célébrer la messe sur sa tombe. N'était-il pas écouté, il revenait de nouveau, le visage irrité, menaçant de la mort le fidèle oublieux ; il n'était même pas rare de recevoir des coups à la troisième fois.
On employa aussi les énergumènes. La foule croyait qu'ils prophétisaient. Les évêques ou les clercs interprétaient les mots incohérents qu'ils disaient au milieu de leurs crises. On les voyait se frapper les mains, indiquer la place du tombeau. Ils se mettaieut quelquefois les premiers à l'œuvre. Le tombeau découvert, ils recouvraient la raison.
On peut donc se rendre compte pour quels motifs les restes des martyrs ne manquaient pas à l'Eglise, pourquoi l'on avait toujours les songes qui les révélaient, les miracles accomplis sur leurs tombes qui les faisaient connaître.
Grégoire de Tours, l'écrivain le plus populaire et le plus intéressant à lire pour toutes ces époques, nous a laissé la description de la cérémonie qui avait lieu lorsqu'un songe révélait le tombeau d'un martyr. Elle dut être la même partout. La place du tombeau connue, le clergé, après avoir fixé le jour, s'y rendait avec les habitants de la ville. Les clercs munis de cierges, les prêtres avec leurs longues robes blanches, portant des croix, entouraient le lieu indiqué : on commençait h creuser. Le peuple impatient poussait des cris de joie en apercevant le tombeau. Puis d'allumer des cierges, d'élever les croix, de chanter le Gloria in excelsis Deo. Les voix s'élevaient vers le ciel, remerciant le saint d'avoir bien voulu habiter dans la ville. On ouvrait le sarcophage : une bonne odeur indiquait généralement sa sainteté. Revêtu de ses vêtements, il paraissait dormir : la mort ne l'avait pas défiguré. Des aveugles recouvraient la vue, des paralytiques marchaient; quelquefois même des colombes venaient voler au dessus du cercueil, tout enfin manifestait aux fidèles que c'était bien le corps du saint qu'ils avaient trouvé. Les prêtres et les clercs le portaient ensuite dans une église préparée pour le recevoir. Si le village ou le bourg ne possédait aucun monument religieux, on bâtissait à la hâte une crypte qui était visitée par les fidèles.
Dans les translations, la cérémonie était à peu près la même.
L'évêque convoquait les prélats des villes voisines et un grand nombre de prêtres et d'abbés. 11 désirait que l'opération eût lieu à une heure indiquée. La veille avait été consacrée à la prière. Le matin, en procession, les fidèles allaient au tombeau. On s'armait de pioches et l'on se mettait à creuser la terre qui recouvrait le tombeau. Une fois découvert, toutes les mains se mettaient à l'œuvre pour le remuer, mais bien souvent sans aucun résultat pendant tout un jour. Consternés,
— Tôles fidèles passaient une seconde nuit h veiller pour fléchir la volonté du saint. Le lendemain, le clergé et les chrétiens retournaient au tombeau. Souvent vains efTorts. Le saint restait inflexible. Les assistants fatigués et troublés ne savaient plus que faire : on attendait un miracle. Le miracle ne manque pas de se produire. Un vieillard à barbe blanche apparaît, qui se dit prêtre et proclame que le saint est là, encourageant son peuple. A ces mots, il jette son manteau, se met à l'œuvre avec deux prêtres. Le clergé, encouragé par cet exemple, approche les croix et les cierges, entonne avec l'assemblée une antienne, et le tombeau soulevé, toutes les voix font retentir des chants d'allégresse. Le cortège se mettait alors en marche, il arrivait à l'église ; le clergé, se séparant des fidèles, entrait dans l'abside ; la messe commençait. Après rolîice, le peuple se mettait à table. On cherchait alors l'abbé h barbe blanche. Il avait disparu.
L'église était considérée comme un temple; au lieu de contenir la statue du dieu, elle possédait le tombeau du saint ^^. En entrant dans la basilique, le chrétien faisait le signe de la croix, prenait de l'cim bénite pour se purifier, récitait une prière. L'eau bénite était de l'eau pure dans laquelle on jetait du sel. Le chrétien ainsi purifié pouvait se présenter devant le tombeau. Prosterné devant l'autel, il priait. Il y avait alors plusieurs prières, la prière en étendant les bras, la prière à genoux, avec larmes, les yeux levés vers le ciel, la prière enfin qui consistait à embrasser le pavé. On baisait aussi les barreaux de la grille, le tombeau lui-même. Les gardiens étaient obligés de surveiller les personnes qui s'en approchaient.
A côté de ces prières d'adoration, il y avait encore les prières orales qui consistaient à réciter un chapitre des Ecritures.
Le saint fut tout d'abord territorial^^ ; chaque ville adora un martyr particulier. Ainsi fut-il de S. Saturnin à Toulouse,
s. Laurent et S. Agnès à Rome, S. Cassien à Imola, etc. Avec le temps on admit, chaque ville ne pouvant avoir un martyr, des prélats devenus célèbres par leur vie exemplaire, par les miracles opérés. On les appela confesseurs. Ils apparaissent au milieu du iv" siècle. C'est S. Martin h Tours, S. Just à Lyon, etc. Outre les pouvoirs généraux, quelques-uns avaient un pouvoir spécial. S. Phocas guérissait les morsures des serpents, Domitius, soulageait ceux qui étaient atteints de la sciatique ; Polyeucte était le vengeur des injures, etc. Plus tard, le saint voulut bien admettre ses compagnons dans la ville. Ne partageaient-ils pas avec lui les joies du paradis? Chaque ville était fière du saint qu'elle adorait, elle l'avait choisi pour protecteur ; elle l'aimait d'autant plus que les miracles accomplis par lui étaient plus nombreux. La cité se serait crue déshonorée si le saint de la ville voisine avait été plus puissant. Comme le saint pouvait l'abandonner, elle multipliait toujours ses dons, ses hommages. Aussi Satan utilisait-il quelquefois cette crainte. Il faisait annoncer par un possédé que le saint désertait son église. Le peuple de se troubler, l'épouvante de paralyser les cœurs. Plus de guérisons, plus de miracles; le clergé lui-même partage ces craintes, il ordonne des prières. Prosterné à terre, pleurant et gémissant, chacun supplie le saint de ne point abandonner son église ; le prêtre, triste et abattu, commence à dire la messe; les offrandes posées sur l'autel, couvertes d'un voile, sont déjà préparées. On attend en silence un miracle qui annonce la présence du saint. Il arrive en effet, un paralytique est guéri. Plus de crainte, le saint n'a pas délaissé son peuple toujours fidèle. Oui, il fera de nouveaux miracles. Les cris de joie remplissent alors l'église. Tous, les bras élevés vers le ciel, chantent le Gloria in excelsis Deo.
Le saint, en effet, avait tous les pouvoirs que possède Satan. Maladies, dommages, incendies sont la preuve de sa colère. La bonté le distingue du dieu des enfers. Satan, lui, n'est
jamais bon. Si S. Martin, par exemple, envoie des maladies à ceux qui n'écoutent pas ses ordres, oublient ses recommandations ou ne lui apportent aucun présent, il récompense par mille biens ceux qui suivent ses conseils. On ira donc doublement à lui. On lui demandera son appui contre le diable et le pardon de ses fautes. Le fidèle lui enverra des présents pour calmer sa colère, des dons pour le remercier de sa bonté, des offrandes pour la maladie envoyée par Satan. C'est, ici, service pour service. C'est même un véritable marché, un contrat passé entre l'homme et le saint. Malade, le chrétien va au devant de lui, réclame son secours. Des présents même précèdent sa demande. Le saint répond-il à ces prières, il lui envoie de nouveaux dons ; reste-t-il sourd, le malade retire ce qu'il a primitivement donné. Quelquefois même, furieux, le malade va jusqu'à l'injurier. L'Eglise se vit obligée d'inventer dans les légendes, des punitions sévères infligées par le saint à ces infidèles, pour le retrait des offrandes enlevées à son tombeau*-.
Le saint avait un jour de fête. La ville ou le village était alors en joie. Le service divin avait lieu le matin, et la vie du saint était lue à l'office ^^. Avec quel recueillement, avec quel plaisir on écoutait l'histoire de sa vie, ses dangers, son martyre. Ainsi la vie des saints, enseignée dans l'école, apprise par cœur, était-elle un encouragement constant : l'imiter, la suivre pas à pas était le vrai moyen de gagner le ciel. Cette lecture entretenait pourtant les esprits dans le domaine du merveilleux. Ils entendaient que le feu n'avait pu consumer leurs os, qu'on les avait trouvés plus beaux qu'auparavant; que la neige les avait préservés des païens, que la pluie avait empêché ces derniers de les ravir.
Ils le voyaient, au milieu des souffrances, du martyre le plus affreux, secouru par Jésus portant la croix, signe de sa victoire. Ils observaient que l'âme des martyrs était enlevée par
— voles anges, qu'elle allait directement au ciel, qu'elle s'envolait sous la forme d'une colombe. Le trajet était h la vérité fort court, le ciel s'ouvrait et les martyrs étaient reçus.
Le culte des saints sauva l'Église ; désormais elle put satisfaire toutes les classes de la société, elle fut bien une religion complète, et le païen qui pénétra dans son sein trouva là tout ce que lui avait donné l'ancien culte et plus encore, une résurrection promise, déterminée, qui devait être proche. Le culte des saints la rendit vraiment populaire et lui attira un grand nombre de fidèles. Cette foule grossière était incapable de comprendre la doctrine élevée du christianisme ; elle eut soif de martyrs, de reliques. C'est le triomphe, à cette époque, du culte des morts.
L'Eglise concentra en elle toutes les pratiques religieuses ; elle dut contenter cette masse habituée à aller chercher les remèdes du corps au temple d'Esculape, à recevoir des songes près du sanctuaire du Dieu. Le tombeau hérita de cette vie et nous avons vu ailleurs les nombreux fidèles du saint guérisseur.
Avec le culte des saints, les pèlerinages se développèrent aussitôt. Rome fut plus célèbre à cause des tombeaux des martyrs qu'elle ne l'avait été dans l'antiquité. On se rendait en foule à S. Pierre et à S. Paul. Dès cette époque, nous allons avoir une lutte terrible entre les saints principaux de l'Occident. Les uns seront vaincus, d'autres naîtront pour combattre. S. Martin sera en lutte avec S. Denis qui aura l'avantage. S. Pierre remportera la victoire sur tous les grands saints de la ville éternelle. Les alliances se feront même à l'aide de ces pieux personnages. La race carolingienne aura un culte particulier pour S. Pierre; S. Martial, le patron du royaume d'Aquitaine, sera honoré en Espagne. Le saint voit son crédit augmenter, à mesure que s'étendent les conquêtes de la race avec laquelle il s'identifie.
Dès le IV® siècle, nous avons aussi le culte des reliques. Le peuple considérait comme sacrés les objets qui avaient servi au supplice du saint. C'était la lance , l'éponge , la couronne d'épines, la croix de Jésus-Christ; les objets qu'il avait touchés, vêtements, linge, lit, souliers, les pierres sur lesquelles il avait prié étaient un objet de dévotion. Déjà aussi les statues sacrées faisaient des miracles et opéraient des guérisons. Nous pouvons constater ici, mieux que partout ailleurs, la grossièreté de ce peuple , et juger combien il était loin de toutes les subtilités qu'on lui prête, du symbolisme qu'on se plaît h lui attribuer. Il voit partout l'idée matérielle, et rien de plus. Il interprète tout au sens littéral.
On s'agenouillait devant les reliques , on les baisait , on récitait des prières. Leur pouvoir était illimité i*.
A côté de ces objets sacrés, il y avait d'autres reliques. Il ne faut voir dans les mots pignora^ i^eliquiœ , si fréquents dans la littérature de cette époque pour désigner les reliques des martyrs , que des objets qui avaient touché le tombeau du saint et non ses propres restes.
Le chrétien, comme le païen, attachait trop d'importance à la sépulture pour laisser se disperser la dépouille funèbre des martyrs. Il pensait que le corps devait revivre et qu'il partageait l'immortalité. De là les grands travaux des catacombes, de là les soins des femmes pieuses à ensevelir les restes des martyrs.
On avait donc recours à d'autres moyens pour se procurer des reliques. Grégoire de Tours nous a décrit le procédé employé. Quand le chrétien voulait se procurer une relique, il plaçait sur le tombeau du saint une étoffe de lin , de soie , qu'il avait apportée et, après l'avoir pesée , il la laissait toute la nuit. Après avoir prié, jeûné jusqu'au matin, le fidèle prenait l'étoffe et s'apercevait alors que son poids était plus grand. Considérée par cela comme relique, l'étoffe de soie avait tous les pouvoirs. Bien souvent, une nuit ne suffisait pas pour
obtenir cette grâce, il était alors nécessaire de rester des mois entiers , parfois plusieurs années en prières. Le chrétien se figurait ainsi l'âme du saint ayant un volume, idée toute matérielle, et donnant à l'étofFe une certaine vertu qui était elle-même considérée comme pesante.
Lorsque le clergé d'une ville voisine , après avoir élevé une église, voulait avoir une relique pour placer sur l'autel, il devait prier toute la nuit dans l'église qui contenait le tombeau. Le lendemain matin, il prenait le voile déposé et, accompagné jusqu'aux portes de la ville par son clergé portant des cierges et des croix, chantant des psaumes, il poursuivait sa route. Comme il arrivait de nuit dans les villages, il demandait l'hospitalité aux habitants qui le recevaient avec empressement. La demeure où les reliques avaient reposé était comme sanctifiée; démolie souvent, les habitants construisaient un oratoire sur son emplacement. Les prêtres, levés de bonne heure , passaient dans les villages en chantant des psaumes. Les habitants de venir les saluer, d'embrasser le voile qui couvrait la relique, les malades de demander l'appui du saint. Des femmes pieuses réclamaient quelquefois une parcelle de la relique. Leur demande était si sincère, si pressante que l'on ne pouvait refuser. Du reste, si la femme était indigne de recevoir ce don , un miracle annonçait au prêtre son impureté ; son cheval ne pouvait marcher, lui-même restait immobile.
Comme ils passaient dans les campagnes, des possédés annonçaient leur présence aux paysans qui travaillaient aux champs. Ceux-ci accouraient vers le prêtre, qui déposait son tabernacle et récitait des prières. Les paysans à genoux baisaient les reliques et regagnaient ensuite leur travail.
Arrivés dans la ville , les prêtres faisaient annoncer à l'évêque leur retour. Celui-ci convoquait le clergé de la ville et venait avec lui accompagné du peuple, tenant des cierges,
chantant des psaumes , au devant du saint. Les prêtres présentaient la relique à Févêque, qui refusait de la voir. On retournait alors à l'église en chantant des psaumes. Une grande cérémonie avait lieu , et après avoir dit la messe, Tévêque posait sur l'autel la relique apportée. Désormais plus de crainte, le saint protège ses fidèles ^^.
Nous venons de décrire à grands traits les croyances populaires du iv^ siècle et nous avons assisté à la complète transformation de ce qu'on pouvait appeler autrefois l'Eglise. Dans l'esprit des chrétiens nouvellement convertis, il n'y a aucun changement. L'évolution s'était faite trop rapidement , pour qu'il n'en fût pas ainsi.
Nous avons vu que le niveau intellectuel de ces populations était bien inférieur , qu'elles étaient incapables de comprendre les dogmes élevés de la foi chrétienne, et qu'elles traduisirent à leur manière et à leur profit la religion qu'on voulut leur imposer. Nous devons aussi ajouter, en résumant ici nos recherches sur les siècles primitifs de l'Eglise, qu'il y avait pour ainsi dire deux classes bien distinctes dans son sein, comme aussi deux religions : celle des docteurs, très peu nombreux, des savants, des lettrés qui vont bientôt disparaître, parce qu'ils se feront moines ou évêques, et celle de la foule, complètement ignorante, vivant au jour le jour et se rendant très peu compte du progrès social qui était en germe dans la doctrine nouvellement créée. Les dogmes sont au dessus de cette foule. Sa religion est plus simple. Elle est faite de vulgaires pratiques, d'offrandes apportées pour des secours demandés. Son caractère est avant tout utile. Il y a un abîme entre les deux conceptions, l'une s'adresse aux esprits éclairés; l'autre à ceux qui n'ont pas le loisir de méditer sur les hautes idées contenues dans la prédication de Jésus. Le populaire vit attaché à son dur labeur; sa foi est plus près du sol, de la routine de ses occupations journalières ; il ne sait regarder en
haut. Il n'est pas moins important de remarquer que la morale chrétienne primait alors les quelques dogmes encore discutés, qui donnèrent ensuite naissance à des sectes si nombreuses. La doctrine du Christ, transformée et épurée par les hautes pensées du vieux monde, était plus humaine ; elle apportait avec elle un progrès social. Dans le grand mouvement religieux elle était au premier plan. A la suite des siècles ce fut le contraire, et aujourd'hui les dogmes, devenus plus nombreux, acceptés par la majorité des croyants, ont usurpé sa place; la morale vit en dehors et n'est pas aussi directement sous rinttuence de TÉglise. Il en résulte un préjudice énorme pour la religion catholique; elle tend à devenir toute impersonnelle, n'ayant qu'un lien très lâche avec ses fidèles, une faible influence sur leur esprit et leurs sentiments.
C'est donc de ledit de Milan que date l'invasion du paganisme dans l'Église chrétienne ; le petit nombre des premiers chrétiens suffit à l'expliquer. En Espagne, en Italie et en France, ils ne constituent qu'une infime minorité, et la foule continue à vivre sous le joug des superstitions antiques. Ceux mêmes qui renoncèrent à ces superstitions en réclamèrent l'équivalent; ils n'étaient pas murs pour une foi idéaliste, dépouillée des signes extérieurs d'adoration. De là est sortie la société du Moyen-Age, et quoi d'étonnant, dès lors, qu'elle ait gardé tant de marques d'un paganisme que l'évangélisation semblait devoir détrôner pour jamais? La connaissance des faits historiques, jusqu'à l'époque de Grégoire de Tours, n'a pas moins d'importance pour se rendre compte de la nature des pensées religieuses, chères à cette foule des villes, à ces habitants des campagnes. L'Eglise catholique, après les terribles maux de l'invasion, devenue désormais toute puissante, vécut assez indifférente au milieu des populations qui lui étaient confiées. Elle hérita, nous l'avons dit ailleurs, des idées romaines à cet égard ; elle resta « aristocrate » dans le sens antique. Pour
bien comprendre le rôle de FÉglise au iv® et au v® siècle, il faut remonter à son âge héroïque.
Ce point de vue est capital, car sans la connaissance profonde du monde de la fin de l'Empire nous ne pourrions nous rendre compte de la vie religieuse des temps postérieurs et de l'influence de l'Eglise. Le monde antique survécut dans son clergé, c'est-à-dire dans toutes les grandes familles romaines, qui, obéissant à leur propre intérêt ou mues par des hautes pensées religieuses, allèrent dans les ordres ou acceptèrent les fonctions ecclésiastiques. Ce fut un bien pour la religion catholique; mais après les invasions, avec les changements sociaux amenés parles races germaniques, l'Eglise représenta la vieille Rome, avec ses idées et son égoïsme, au milieu du travail des masses qui commençait à s'accomplir et qui triomphera malgré sa puissance. Aussi l'Eglise peut-elle être considérée comme l'héritière de l'ancienne civilisation, et son triomphe définitif est aussi le triomphe de Rome à tous les points de vue. De là des maux sans nombre, de là des conséquences fâcheuses. A la fin du xv® siècle, au moment où les peuples commencent à s'affranchir de sa domination, où le long et lourd travail est terminé, l'Eglise fut regardée comme un organisme particulier, ayant un esprit différent de celui d'un peuple déterminé, possédant une fin propre qu'elle a toujours poursuivie avec acharnement, contraire le plus souvent à celle de ce peuple lui-même. Elle ne fut plus nationale, mais au contraire universelle, et l'universalité, aux prises qu'elle est avec le sentiment de plus en plus énergique des nationalités, n'a plus aujourd'hui qu'une faible valeur historique.
Elle fut aussi l'héritière de la conception romaine. L'une se mit à traiter l'homme comme l'autre l'avait fait. Le développement intellectuel des populations ne la préoccupa guère et elle crut même que l'instruction ne leur apporterait aucun bénéfice, aucun avantage. Aussi est-il facile à l'historien de distinguer.
dans ses voyages, les villages, les villes catholiques, de reconnaître, avec une profonde peine, l'ignorance, l'inertie, le peu de désir de culture de ceux qui les habitent. Qu'on visite les localités éparpillées autour de Rome, celles de l'Italie du sud et du centre, qu'on parcoure les villes et les villages qui formaient autrefois la Narbonnaise et l'Aquitaine et on verra la différence profonde qui sépare leurs habitants de ceux du Nord. Le réveil intellectuel qui s'opère en dehors de l'Eglise, l'essor commercial qui lui échappe, l'industrie qui demande des ouvriers habiles et avec une instruction relative, apporteront un surcroît de souffrances à toutes ces populations, encore incapables de s'associer à un grand mouvement dont elles n'ont pas senti la portée.
Nous allons maintenant étudier Fart de cette époque et nous allons voir qu'il est aussi l'héritier de la technique païenne, que les artistes chrétiens n'ont pas eu le désir d'innover ou de créer des scènes qui s'éloignent de celles du paganisme, quant au procédé et à l'arrangement. Les lois historiques défendaient le contraire. Il faudra de longs siècles pour que l'Eglise puisse avoir un art vraiment à elle. Elle a besoin d'avoir des racines plus profondes dans le cœur des peuples. Mais à mesure que la religion catholique progressera vers l'universalité, qu'elle aura conquis des nations tout entières, elle tendra de plus en plus à se mettre au diapason populaire, jusqu'à ce qu'enfin, après une série de siècles, elle parvienne h une synthèse de pensées capables de donner naissance à un art qui ne sera jamais surpassé.
NOTES
1. V. H. Uscncr, Alic Bitt^sengc , 1887. Nous avions déjà commencé une élude sur les processions chrétiennes et en particulier sur les Rogations dont la Gaule donna le premier exemple , mais M. Hermann Usener vient de traiter ce sujet avec une érudition vraiment remarquable. Nous espérons faire connaître bientôt
son œuvre. Il nous sera doux d'apporter à la connaissance du public les travaux, toujours excellents, du savant professeur de Bonn auquel nous devons bien des conseils et des renseignements sur la littérature historique allemande.
2. Nous voyons déjà dans Gyprien l'anniversaire des martyrs, Gyprien, ep. 34 : (.( Sacrificiapro eis semper, ut meministis, offeriraus, quoties martyrum passiones et dies annivcrsaria commemoratione celebraraus. » Ep. 37 : « Denique et dies eorum qxiibus excedunt annotate, ut commemorationes eorum inter memorias martyrum celebrare possimus, et celebrentur hic a nobis oblationes et sacrificia ob commemorationes eorum, quse cito vobiscum Domino protegente celebrabimus. » Tertul., De corona mil , 3, oblationes pro defunctis.
3. Il n'était pas un coin de la Grèce qui n'eût ou qui ne voulût avoir son héros, qui devenait alors le divin patron du pays. Il fut tout d'abord territorial. G'était le génie protecteur attaché à son existence. Les plus grands d'entre eux sont représentés comme intercédant auprès des dieux olympiens en faveur de l'humanité qui les supplie. Une sécheresse désolait la Grèce. Hommes et animaux périssaient, le mal était à son comble, quand les magistrats d'Egine eurent l'idée de faire des sacrifices et des invocations à iEaque. Le fils de Jupiter s'adressa à son père et obtint de lui la cessation du fléau. (Decharme , Mythologie antique , p. 468, Garnier, 1879.) Chaque ville de la Grèce se disputait le corps d'un héros. Gf. Fustel de Coulanges, La cité antique. Hachette, 1874, p. 174. Hérodote, I, 68.
Pour le culte des empereurs, cf. Preller, Mythologie 7'oma?7îe ( traduction française), p. 240. Ges héros étaient les dieux de la cité, et généralement des âmes humaines divinisées par la mort. Virgile, Enéide, III, 408. Pausanias, V, 15. Ils étaient enterrés près de la ville ou sur son territoire. Il n'était pas nécessaire d'avoir fait de grands exploits pour acquérir le rang de dieu. Pausanias, IX, 18. Hérodote, VII, p. 117; V, 47. Ils devaient combattre pour la cité. V. Junon dans Virgile, Euripide, Hcracl., 347. « Les dieux qui combattent avec nous valent bien ceux qui sont du côté de nos ennemis. » Fustel de Goulanges , op. c, p. 178. Loin de nous la pensée d'assimiler ce culte à la dévotion des martyrs qui, comme on le voit, a de nombreuses ressemblances avec celui des saints, mais nous ne voulons que montrer ici la facilité d'enthousiasme des Grecs pour ces demi-divinités. La dévotion une fois instituée, les conséquences ont été les mêmes. L'humanité n'est pas féconde en manières d'adorer. Gf. Bernard Schmidt, Das Volksleben der Neugriechen und das Hellenische Alterthum. Leipsig, 1871, surtout le chapitre si intéressant intitulé Heidnische Elemente ini christUchen Glauben und Cultus. L'auteur a étudié la religion grecque contemporaine. L'arc en ciel est devenu dans les croyances populaires grecques la ceinture de la Vierge, les saints ayant une certaine limite d'action se rapprochant par cela même encore plus du polythéisme hellénique : Nicolas , préposé à la navigation, successeur de Poséidon; S. Georges, saint militaire, libérateur des prisonniers de guerre; Gosme et Damien, les dieux guérisseurs. Des saintes même guérissent, S'" Maura surtout est invoquée pour la petite vérole, S'^ Marina, pour la folie; Eleutherios aide les accouchements , Panteleimon s'occupe des paralytiques et des aveugles, etc., p. 36, 38, 39. Dans les surnoms des saints se montre surtout le culte antique ; ils sont formés d'après le même principe que ceux des dieux (p. 40"), un point qui n'est pas moins intéressant parce qu'il se retrouve partout le même. Beaucoup d'exemples prouvent qu'en Grèce le culte chrétien s'est
établi de préférence aux endroits qui, dans les temps anciens, étaient consacrés à la religion. C'était , comme nous l'avons vu ailleurs (A. Marig-nan, Triomphe de l'E<^lise, chap. III), pour faciliter au peuple la réconciliation avec la nouvelle croyance, impopulaire tout d'abord, qu'on lui faisait suivre les voies qu'avaient suivies ses ancêtres (p. 45). Dans la transformation des temples païens en églises , on avait égard au dieu adoi'é, en ce sens qu'on s'appliquait à mettre à sa place un saint qui lui ressemblât soit par son nom, soit par son surnom, etc. Ex. Parthenon à Athènes, temple de Thésée, S. Georges , S. Nicolas remplaçant Poséidon, etc., op. cit., p. 45. Dans les cavernes et dans les grottes on adorait les saintes surtout. La Crète honora particulièrement les saintes. M. B. Schmidt conclut en disant que les noms des églises et des saints peuvent être utiles pour déterminer la situation des temples anciens. Mais il faut user d'une sévère critique (p. 47). Il ne veut pas identifier Helios et Elie (p. 48). Nous ne pouvons malheureusement pas rendre compte de tous les chapitres qui parlent du culte, des usages, des sacrifices; la place nous manque. Nous ne connaissons aucun livre italien sur le culte contemporain, mais, après un séjour assez prolongé, nous pouvons assurer que là aussi on ferait encore des remarques fort curieuses. Il en est de même pour le midi de la France.
4. Les noms des martyrs étaient assez nombreux, mais les actes authentiques fort rares. C'est un des points les plus importants à établir. Augustin, Sermon 93 : « Hoc primum primi Martyris Stephani meritum commendatum est charitati vestrae : quia, cum aliorum Martyrum vix gesta inveniamus, quœ in solémnitatibus eorum recitare possimus, hujus passio in canonico libro est. » Cf. Prudence, Peristeph., I, 74.
O vetustatis silentis obsoleta ohluno !
Jnuideniur ista nobis , fama et ipsa extinguitur Chartulas blaspheiuus olim nam satelles abstulit , Ne tenacibus libellis erudita sœcula, Ordinem, tempus , jnodumque passionis proditum , Didcibus lin guis per aures posterorum spargerent.
Grégoire le Grand, lib. VIII, ep. 29 : « Ad Eulog-ium Episc. Alex. Praetcr illa quae in Eusebii libris de gestis Sanctorum Martyrum continentur, nulla in archivo hujus nostrae Ecclesiae vel in Romanse urbis bibliothecis esse cognovi, nisi pauca quaedam in unius codicis volumine collecta. Nos autem psene omnium martyrum , distinctis per dies singulos passionibus , collecta in uno codice nomina habemus, atque quotidianis diebus in eorum veneratione missarum solemnia agimus. Non tamen in codem volumine , quis qualiter sit passus indicatur sed tantummodo nomen, locus , et dies passionis ponitur.»
On ne peut pas donner en témoignage les différents passages du Liber Pontificalis au sujet des notaires chargés de recueillir les Gesta Martyrum. Il fait remonter l'origine de telles fonctions , appartenant aux notaires, à S. Clément. Cf. M. l'abbé Duchesne, Préface C, CI et Liber Pontificalis , p. 123. S. Anteros, p. 147 : « Hic gcstas mai-tyrum diligcnter a notainis exquisivit et in ecclesia recondit, » Fabien , p. 148, II. M. l'abbé Duchesne, Liber Pontificalis, Thorin , Paris, en cours de publication. Ce ne fut qu'à la fin du m'' siècle qu'on s'occupa d'écrire les passions des martyrs. C'est aussi cette pénurie de martyrs bien certains qui fit, après le triomphe de l'Eglise, augmenter le nombre de ceux qui
avaient souffert; il y eut des termes comme massa candida. Baronius, Ad ann., 261, 48, 49 : « Sanctorum innumerabilium martyrum. » On connaît la légende de la légion thébaine. On ne se contenta pas d'en indiquer un ou deux, mais on inscrivit leur nombre par trente, quarante-six, cent vingt, deux cent soixante-dix, trois cents, trois mille. Cf. Martigny, D. A. G., p. 457. Boldetti, p. 107. Le martyrologe romain en compte par 900, par 10.203 martyrs. V. le catalogue des saints de Monza : Alii Sancti multa milia.
5. Il faut diviser les passions acceptées par Ruinart, au point de vue de leur rédaction, en deux classes: la première, la plus nombreuse, provient, sans discussion, du IV® siècle. Eusèbc, Prudence, S. Ambroise, des évêques dans leurs homélies, en ont décrites que le célèbre bénédictin a insérées. Sur la valeur de ces documents au point de yue de l'histoire, la critique est aujourd'hui fixée et c'est avec une grande prudence qu'elle use de ces yies où tout est roman (par ex. S. Laurent, S. Vincent), sinon une transformation païenne. Pour S. Hippolyte , cf. Dollinger, Hippolytus und Kallistus. Ratisbonne, 1853, p. 63; pour S. Pélagie , cf. Usener, Legenden der HeiUgen Pelagia. Bonn, 1879. Préface, I-XXIV. Rettberg, Kirchengeschichte der Deutschlands , I, p. 190, a discuté dans un chapitre toutes les légendes acceptées par Ruinart et aucune n'a été considérée comme authentique : S. Afre, la légion thébaine, etc. Pour la Gaule, nous pouvons affirmer que les passions reçues par l'historien ne sont pas antérieures au iv* siècle. La plus célèbre, celle de S. Saturnin, est du v* siècle. S. Victor est du vi®. Voyez aussi le même schéma dans les vies de S. Ferreolus et S. Genesius. Dans le Triomphe de l'Eglise , note 3, nous avons montré que les rédacteurs de la lettre des martyrs de Lyon ne remontaient pas au delà de l'histoire d'Eusèbe. Elle appartient, par son réalisme et par tout le merveilleux qu'elle contient, au iv® siècle. Nous sommes redevables à M. Usener de la rédaction des martyres des saints scillitains, des actes de S. Thimotheus. Nous ne parlerons pas des actes de S. Polycarpe , de S. Symphorien et ses fils, imitation des Macchabées; de Félicité et ses enfants, des Passions d'Hermès, Quirinus Alexandre, d'Ignace, de Symphorien, d'Epodius, de Théopiste. M. Aube a déjà fait une étude sérieuse sur ces passions et en a reconnu la fragile valeur. (Aube, Persécutions de l'Eglise. Didier, Paris, 1875, I, 290; I, 286, 288; I, 387; I, 232. Havet, Le christianisme et ses origines. G. Lévy, Paris, 84, IV, 433.) Cf. Aube, L'Eglise et l'Etat (p. 17-18). Fausseté des actes de Sellescure, la fantaisie qui se fait jour dans les passions d'Abdon et de Sennes (p. 19). Dans le récit des martyres de Parthenius et de Galocerus, on sent le schéma ; c'est toute la phraséologie des vies des saints du w" siècle ou du v*. On ne peut rien tirer des passions d'Anatolia, de Felicianus (Ombiùe), de Laurentius et Pergentinus (Arezzo), de sainte Agathe (Palerme), de Marcellianus (Toscane); tout est roman dans ces actes. Les hagiographcs des iV et V siècles, le martyrologe attribué faussement à S. Jérôme, les auteurs ecclésiastiques Bède Adon , Nouard ne connaissent pas non plus les martyres de Ferentius Africanus , etc. Nous avions reconnu, en lisant les Acia Sincera de Ruinart, qu'on ne pouvait rien tirer au point de vue historique des passions de Quintus, Simplicius, Paulus, Privatus, des actes grecs et latins de S. Mercure, des Acta Sancti Maximi , des sept dormants d'Ephèse, de S. Ghristophe. L'ouvrage de M. Aube confirme notre jugement (p. 115 et s.). Nous ne pouvons accepter les actes de S. Nestor (p. 176). Aucune donnée historique dans les actes de S. Donatianus et de Rogatianus, de S.
Grillus (p. 420). M. Aube croit, comme nous l'avons dit ailleurs, que le martyre de S. Saturnin est dû à une émeute populaire et non à un édit impérial. On peut voir aussi que le plus grand nombre des passions, insérées dans son recueil par Ruinart, ne sont que l'œuvre savante des moines, une composition toute artificielle faite à des époques postérieures. C'est avec une très grande prudence qu'on a à se servir de ce recueil, qui demanderait une refonte et des commentaires au courant des études historiques. Quant aux actes de S. Perpétue, nous croyons qu'on a remanié le récit du martyre de ces saints. Inutile de dire que nous ne pensons pas que le récit soit de la sainte; on connaît ces fraudes pieuses. Le Moyen-Age ne les jugeait pas avec notre sentiment. Ces actes offrent tous les caractères du commencement du iv® siècle, par les visions, par les descriptions des peintures qui s'y trouvent, par les prières pour les morts, etc.. Nous devons dire en finissant que nous sommes loin de contester les noms des saints et le lieu où ils ont souffert le martyre, mais que nous ne voyons dans toute cette littérature qu'une oeuvre faite à tète reposée , nouvellement créée et s'adaptant par cela même au besoin auquel elle était destinée.
6. Les visions abondent dans les passions des martyrs, le réalisme le plus révoltant se fait jour. Inutile de citer les acia de Prudence. On souffre beaucoup en lisant ce récit. La vie du saint tout entière dans l'hagiographie est encadrée dans une série de miracles. A partir de son arrestation jusqu'à sa mort, le légendaire a mis çà et là les faits les plus insoutenables. A la fin, il n'oublie jamais de nous dii-e que les reliques du saint martyr ont pu être conservées. C^est même les femmes qui sont employées à recueillir les restes des élus (S. Saturnin, Ruinart, Acta Sincera). Après avoir lu le recueil de Ruinart, nous ne pouvons ici donner les textes des miracles si nombreux qui y sont renfermés. Nous nous bornons seulement à indiquer la page. A côté des passions acceptées par ce savant éditeur, il y a aussi les romans de S. Clément, de S. Barbara, de S. Sylvestre, de S. Cécile, etc., d'un très grand intérêt pour comprendre la composition de ces vies. Nous publierons plus tard, avec commentaires, les vies en partie inédites des premiers. Nous indiquons ici la page des Acta Sincera, en nous servant de l'édition de Vérone : Pour la dévotion des reliques, S. Ferreolus, p. 408 ; S. Ignace, p. 10, les souliers faisant des miracles. S. Epipodius et Alexandre, XIL 67 ; XIII, 68, les miracles qui se produisent à sa mort pour sauver le corps. Martyrs de Palestine, XI, p. 282,1e feu qui ne touche pas les vêtements. Polycarpe, XIII, 31, une colombe sort du feu. XIII, 31, S. Eulalie de Prudence, le sang d'une blessure faite par un soldat, qui éteint le feu. XIII, p. 36, les ossements conservés. S. Pionius , p. 122. Toutes les choses étranges du martyre de S. Cyprien , les sous-diacres assistant l'évêque au moment de mourir, comme si l'autorité romaine l'eût permis. V. 190, les linges qu'on met pour recueillir le sang qui va couler afin d'avoir des reliques : « Linteamina vero et manualia a fratribus ante eum mittebantur. » V. p. 190, les anges qui apportent la nourriture aux martyrs, XI, p. 188. Les récits les plus invraisemblables, racontés par Prudence, par Eusèbe, l'enfant autrefois bègue qui parle avec la langue coupée, p. 306. S. Vincent, le médecin qui emporte la langue , 316. On doit se servir d'Eusèbe avec la phis grande prudence. Que de fois nous avons vu les légendes les plus insoutenables décrites par cet historien de l'Eglise. La dalmatique de Cyprien est donnée comme relique, p. 190. Le saint est-il en prison, les chaînes de se rompre, les portes de s'ouvrir. Ferreolus, IV,
p. 407; losanges qui aveug-lent les païens. S. Ag-nès v. Prud., Ruinart, 46, p. 403. Les dieux du paganisme devenus des démons, p. 23, p. 110, p. 130. Les longs discours adressés au juge, p. 10, p. 49, p. 122, p. 63.
7. L'Eglise se trouva donc en face d'une absence complète d'actes des martyrs. On savait, et peut-être vaguement, les noms des saints persécutés, mais pour l'histoire , la vie de ceux-ci , des indications précises faisaient défaut. Un nom seul sur une tombe. Cf. Peristeph., XI :
Sunt milita tanien tacitas claudentia tumbas Marmara qiiee solum significant numerum ,
Il est vrai que Christ les connaissait :
Sexaglnta illic defossa mole suh una Relliquias nemïni me didicisse homiiium Quorum solus hahet comperta vocabula Christus.
Des hésitations, souvent même l'impossibilité de répondre :
Incisos tumulis iituîos et singula quxris
Nomina ? Difficile est ut replicare queam. Voyant cette pauvreté, l'Eglise se mit à l'œuvre, elle composa rapidement les légendes ; elle travailla sans relâche à écrire les vies des saints. Rien de populaire dans cette fabrication , elle est dirigée par les Pères de l'Eglise. On cherche ce qui peut faire plaisir à la foule, on prodigue le merveilleux. Rome même, l'Italie, fut connue pour le genre hagiographique. Dans Grégoire de Tours on peut voir l'importance qu'elle avait. Denys le Petit formait là une école qui dut être très féconde en vies de saints. L'Orient n'était pas en arrière; il composait à son tour des légendes et, au temps de Constantin, de Théodose, de Cassiodore, d'Anastase le Bibliothécaire, il y avait un mutuel échange entre les différents pays au point de vue de ces productions. On traduisait les unes, on composait les autres. On échangeait ainsi les œuvres.
Cependant il était nécessaire d'avoir les vies des martyrs, car le peuple encore très grossier n'a(;cordait pas un culte vraiment digne aux saints dont il ne connaissait pas la mort. Il fallait qu on lui eût déjà prouvé son supplice : « Loci enim homincs parvum cxhibebant martyri famulatum, pro eo quod historia passionis ejus non haberetur in promptu. Mos namque erat hominum rusticorum, ut sanctos Dei, quorum agones relegunt, attentius venerentur. » Grégoire de Tours, De gloria martyrum , M. G., p. 63, 531. Un Italien confectionnait la légende d'un saint gallo-romain : « Quidam igitur de longinquo itinere veniens, libellum ejus certaminis detulit, lectori, quem in ipso loco servire diximus , prodidit ad legendum. » Il la copie, la présente à l'évêque qui ne veut l'accepter, mais: « Post multum tempus , ut virtus martyris non esset occulta, abiit exercitus in Italiam, detulit passionis hujus historiam, sicut a clerico tenebatur scripta. » L'évoque reconnut sa faute et aussitôt : « Populus ex hoc magis honorare cepit martyrem, constructaque super eum basilica, fcstivitatem. ejus per singulos annos dévote concélébrât. » Grégoire de Tours, In. gloria martyrum , 53, p. 531. On peut trouver dans la littérature de nombreux exemples. Le tombeau du martyr a été découvert avant d'avoir ses actes. Grégoire de Tours, In gloria martyrum , 50, p. 523. On ne possédait rien de S. Bénigne, martyr de Dijon. On croyait même que son tombeau fut celui d'un païen « Et quia in magnum sar-
cophag"ura post marlyrium conditus fuit, putubant nostri lemporis homincs et praesertim beatus Gregorius episcopus , ibidem aliquern positum fuisse gentilem. )) Mais : « post paucos autera annos ab euntibus in Italiam passionis ejus historiam adlataui beatus confesser accepit. » Le culte commence : « Xec moratus, super criptam illam basilicam magnam jussit aedificari. » On peut ainsi voir le crédit des vies des saints et l'authenticité des faits rapportés. Le peuple nous semble n'avoir été préoccupé que d'une seule chose, d'être persuadé que le saint avait souffert le martyre. De là les grands supplices décrits par les légendaires qui augmentent le mérite de la victime céleste. Certes la foule n'était point exigeante, se contentait d'un songe annonçant le baptême du feu: « Ego enim sum, qui tibi hœc loquor Gcnesius, cujus est tumulus ille, qui in albis positus per martyrium ab hoc mundo migravi. » Grégoire de Tours , Gloria martyrum , 66, p. 533. Le saint lui-môme précisait : « Cicatricem quam contemplati estis in capite , scitote me per eam martyrium consumasse. » Il se contente de cette déclaration : « Et ex hoc , quod martyr esset, innotuit populis , quia non aderat historia passionis. » De gloria TnartyTum , p. 555-526.
Le culte des martyrs était môme facilité par la croyance aux esprits qui erraient autour des tombeaux. Lactance, II, 2 : « Yulgus existimat mortuorum animas circa tumulos et corporum suorum reliquias oberrare. » Gieseler cite le concile Illiberitanum, c. 34 : « Cereos per diem plaçait in cœmeterio non incendi : inquietandi enim spiritus sanctorum non sunt. » KirchengeschicJite , II, I, p. 266. Sur ce culte, il y avait des idées qui se contrariaient, les fidèles n'étaient pas arrivés à une pensée nette, précise. Nous pouvons cependant admettre que c'était en général parce qu^ils habitaient la Jérusalem céleste qu'ils étaient fêtés, quoique cette conception s'obscurcisse pour les siècles du Moyen-Age. En ce qui concerne la campagne, la critique doit se montrer fort prudente; les habitants du plat pays sont très mal connus et l'on ne peut faire que des hypothèses sur leur degré de culture. En général, on peut dire que le saint allait devenir de plus en plus le confident, le compagnon de voyage, l'ami de tous les jours. On le croyait doué d'une vertu subtile. Encore ici bien des idées opposées. Tantôt on le voit sous la forme d'une ombre, tantôt on lui prête un corps, de la chair et des os. Le peuple pouvait le considérer, le toucher, lui parler. Il revêtait le costume de certains personnages.
L'idée païenne semble avoir prédominé tout d'abord. Les martyrs reçurent des prières pour eux-mêmes. Augustin, Sermon 17 : « Injuria est enim pro martyre orare, cujus nos debemus orationibus commendari. » Innocent III fit changer la vieille formule : « Annue nobis, Domine, ut animae famuli sui Leonis haec prosit oblatio, » en : « Annue nobis , quaesumus , Domine, ut intercessione beati Leonis hsec nobis prosit oblatio. » Cf. Gieseler, op. c, I. p. 271.
8. Les Doxs. Les Terres. — On en trouve indiquées dans le Liber Pontificalis, dans quelques vies de saints, dans Grégoire de Tours. Inutile de donner ici ces indications. Personne n'ignore l'accroissement spontané et la richesse du clergé de la fin du iv^ siècle. Pour les autres offrandes, nous empruntons à notre chapitre des offrandes, dans le Culte des Saints au vi« siècle, les indications que nous avons trouvées. Elles sont rares dans la littérature. Au point de vue économique, elles ne sont pas dépourvues d'intérêt. On peut voir les petites recettes de l'église. Cierges, De gloria martyrum, LI, LVII. Encens, De gloria
marlyrum , XXXIII. Objets d'art, Gloria marlyriun, LXXXV. Gloria confessorum , LXIII. Baudrier avec garniture, De gloria martyruni, LXII. Argent qu'on mettait dans une boîte placée près de l'autel, De miraculis Juliani, XVII. Don de six cents pièces d'or. De gloria martyrum , LXXI. Vin, De gloria confessorum, LXV. Poulets, De gloria martyrum , XGVII. Tapis pour l'autel, Palla pour le tombeau, Vitx Patrum , chap. VII, II. Réparations aux églises, De gloria martyrum , XXXI. De miraculis sancti Juliani, ch. IV. De gloria confess., XXXV. Dans les autres vies des saints, ce sont des indications peu précises : tantôt l'or et l'argent sont mentionnés, tantôt les terres.
9. On connaît l'invention des corps de S. Protais et S. Gervais , de S. Agricola et de S. Vital, de S. Etienne. Ils apparaissaient eux-mêmes ou envoyaient un des leurs.
A la fin du iv« siècle, on voulut voir partout des tombeaux de martyrs. Le peuple fort grossier prenait même les sarcophages païens sans demander et exiger des renseignements. Un petit culte funéraire s'instituait aussitôt, et si le clergé acceptait le tombeau comme celui d'un martyr, la vie du saint écrite, la basilique élevée sur le sépulcre, le peuple venait en foule à ses autels. Il serait trop long d'énumérer toutes les méprises qu'il y eut à la fin du iv® et au V* siècle. Un fait seul est à mentionner, parce qu'il est important au point de vue de la procédure familière au clergé. Sulpice Sévère, Vit. S. Martini, c. II. Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum , I. Vienne, p. 121 : « Sed ut reliquias virtutes ejus , quas in Episcopatu egit, adgrediar, erat haud longe ab oppido proximus monasterio locus, quem falsa hominum opinio, velut consepultis ibi martyribus sacraverat : nam et altare ibi a superioribus Episcopis constitutum habebatur.» On ne savait rien de lui. La foule venait là depuis longtemps. S. Martin apprit : « quod nihil certi constans sibi majorum memoria tradidisset. » Il va au tombeau et ordonne au saint de sortir : « Tum conversus ad laevam, vidit prope assistere umbram sordidam, trucem : imperatnomen meritumque ut loqueretur.» C'était un voleur : « Nomen edicit, de crimine confitetur latronem se fuisse ob scelera percussum, vulgi errore celebratum : sibi nihil cum martyribus esse commune, cum illos gloria se pœna retinere. » Inutile de dire que le sépulcre fut bientôt enlevé. En Gaule, les inventions étaient plus simples, des particuliers en découvraient souvent. Cf. Grégoire de Tours. De gloria martyrum., LVI. De gloria confess., XVII. De gloria confess., LXXX, 6; LXII, 7. De gloria martyr., XXII. De gloria confess., XX. Intéressant pour les possédés servant à découvrir les tombeaux : « Nam ferunt, in eo loco , cum crypta adhuc haberetur occulta, et nullo christianorum locus ille esset revelatus, per singulas Dominicarum solemnitatum noctes ab habitatoribus lumen cernebatur accensum, sed nullus sciebat quid sibi hoc velit mysterium , tantum suspicio retenebat homines , aliquid ibidem retenere divin um. Interea advenerunt duo energumeni ex basilica Sancti Martini qui conlisis in se palmis, clamare dicentes. Hic requiescit Solemnis beatissimus in crypta
abdita » Le saint promettait par leurs voix : « Erit regioni huic salubre, si
quae loquimur adimpletis. Et hœc dicentes cum clamore magno, efiFodere tellurem ungulis nitebantur. » De gloria confess., 21, p. 760, 61. On plaçait les tombeaux généralement sous l'autel, S. Jérôme, Adu. Vigilant : « Maie facit ergo Romanus Episcopus qui super mortuorum hominum Pétri et Pauli secundum nos veneranda ossa, secundum te vilem pulvisculum, offert Domino sacrificia, et tumulos eorum
Christi arbitratur altaria. » Sozomènc, H. E., V, 9 et 19. Peut-être l'Apocalypse, 6, 9, eut-elle une influence. Les églises furent élevées à l'extérieur de l'enceinte des Tilles, pendant le iv* siècle, à cause des tombeaux des saints persécutés qui étaient en dehors du périmètre, et pendant le vi^ siècle, parce que les Germains n'habitèrent pas les villes. Ce n'est que vers le x^ siècle que l'église arrive au milieu de la ville.
10. Les églises avaient elles-mêmes reçu le nom des martyrs. C'était l'église S. Pierre, S. Paul, S. Agnès, S. Hippolyte, etc.. Il n'y eut aucun changement dans l'esprit du païen. Il visita les églises comme il avait parcouru ses sanctuaires. La foi avait tiédi , l'horreur profonde de tout ce qui ressemblait au paganisme disparu. On n'observa plus les anciens principes. De là une situation longtemps fausse. L'église se défendit d'imiter le paganisme, mais elle ne se fit pas scrupule d'introduire dans son culte ce qui pouvait attirer les fidèles. Elle fit bien, car elle se sentait supérieure au point de vue des idées. Augustin, De ciuiiate Dei, XXII, 10, éd. Teubner, T. II, p. 510-511, répond à ces attaques : « An dicent etiam se habcre deos ex hominibus mortuls, sicut Herculem, sicut Romulum, sicut alios multos , quos in deorum numerum receptos opinantur .? Sed nobis martyres non sunt dii... nos autem martyribus nostris, non templa sicut diis, sed memorias sicut hominibus mortuis quorum apud Deum vivunt spiritus, fabricamus ; nec ibi erigimus altaria, in quibus sacrificemus martyribus , sed uni Deo et martyrum et nostro : ad quod sacrificium, sicut homines Dei, qui mundum in ejus confessione vicerunt, suo loco et ordine nominantur, non tamen a sacerdote qui sacrificat, invocantur. Deo quippe, non ipsis sacrificat, quamvis in memoria sacrificet eorum, quia Dei sacerdos est, non illorum... » Mais on voit que l'évêque d'Hippone n'était pas très convaincu quand Faustus lui reprochait d'avoir un culte grossier, en tout semblable à celui qu'il voulait renverser. Contra Faustiim , XX, 21. On sent ici qu'Augustin avoue tacitement : « Aliud est quod docemus, aliud quod sustinemus; aliud quod prœcipere jubemur, aliud quod emendare praecipimur et donec emendemus, tolerare compellimur. Alia est disciplina Christianorum , alia luxuiûa vinolentorum vel error infirmorum. » C'était aussi la porte ouverte à toutes les superstitions. Faustus dut se contenter de cet aveu tacite. Cf. A. Marignan, Triomphe de l'Eglise. Chapitre III, note 1.
11. Le saint fut tout d'abord teriùtorial. Il était le patron de la ville. Paulin de Noie, Carmen, II, in S. Fel, 26. Migne, P. L., 61, p. 464.
O Félix Felice suo tibi prsesule Nola, Inclita cive sacro , cxlesti firma patrono.
Prudence, S. Vincent. Ruinart, Acta sincera, p. 335.
Félix amœni litoris Secessus ille , qui sacra Fouens arenis viscera Vicem sepulcri prxbuit.
Cf. Ruinart, Acta sincera, p. 429, 477, III : « Et si pro Martyribus singulis loca singula, quae eos possident vel singulae urbes insignes habentur, nec immerito, quia pro Deo summo pretiosas animo fuderunt. » Ruinart, A. S., p. 241. S. Maurice. S. Augustin, De miraculis Stepkani , prolog. : « Ea quae per patronum nostrum Stephanum primum martyrem suum operatus est apud nos
Christus. » Cf. aussi I, 1; II, 14. Voir pour les inscriptions, Kraus, H. E. Heilige. Martig-ny, D. d. Ant. Chr., p. 585. Les villes n'eurent tout d'abord que leurs propres martyrs. Pour Rome, cf. Gregorovius, Geschichie der Stadt Rome, I, 260. Personne n'ignore que les saints romains furent tout d'abord locaux, S. Paul, S. Pierre, S. Laurent, Ste Agnès, c'est-à-dire connus comme ayant souffert le martyre à Rome, mais pouvant appartenir par la naissance à une autre patrie. Ce n'est que plus tard que les saints orientaux furent admis à Rome, ainsi que les saints des contrées occidentales. Pour la Gaule, cf. notre chapitre : le Pouuoir du saint dans le Culie des Saints au vi'= siècle.
Ils étaient les patrons de la cité : « lUi fiunt patrones , hi patroni, » dit S. Ambi'oise. Paulin de Noie se considère comme l'alumnus de S. Félix. Carmen, XIII, in S. Fel., v. 355. Prudence , De cor., II, v. 350, dit que les Romains sont les alumni urbici de S. Laurent. L'homme était le serviteur du saint. Les villes se disputèrent avec acharnement les corps des élus célestes. Theodoret, Hist. Ecoles., c. 21. On connaît la dispute des habitants de Tours pour avoir le corps de S. Martin (Grégoire de Tours, //. F., I, 48, p. 55), très intéressante pour comprendre l'esprit de ces époques. S. Martin est mort : « Nam cum primitus sanctus Dèi apud Condatinsem , ut dixemus , vicum aegrotare cœpisset, Pectavi populi ad ejus transitum sicut Toronici convenerunt. Quo migrante , grandis altercatio in ulroque surrexit populum. » Les habitants de Tours et ceux de Poitiers ne sont pas d'accord. On va discuter : « Dicebant enim Pectavi : Noster est monachus, nobis abba extetit, nos requiremus commendatum. Suffîciat vobis , quod, dum esset in mundo episcopus, usi estis ejus conloquio, participastis convivio, firmati fuistis benedictionebus , insuper et virtutibus jocundati. SuflQciant ergo vobis ista omnia, nobis liciat auferre vel cadaver exanimum. Ad hœc Toronici respondebant : Si virtutum nobis facta sufïicere dicitis, scitote, quia vobiscum positus amplius est quam hic operatus. Nam, ut praemittamus plurimum, vobis suscitavit duos mortuos, nobis unum; et, ut ipse ssepe dicebat, major ei virtus an te episcopatum fuit, quam post episcopatum. Ergo necesse est ut quod nobiscum non inplevit vivens, expleat vel defunctus. Vobis est enim ablatus, vobis a Deo donatus. » On ne peut se mettre d'accord, le corps est gardé par les habitants des deux villes : « ab utroque populo costoditur. » Malheui'eusement les Poitevins s'endorment : « Igitur ubi Toronici eos conspiciunt obdormisse, adpraehensam sanctissimi corporis glebam, alii per fenestram eiciunt, alii a foris suscipiunt, » on le fait passer par la fenêtre, un navire le reçoit (positum in navi) et tout le peuple suit les restes du saint (cum omni populo per Vingennam fluvium discendunt). Le saint était désormais aux habitants de Tours.
Pour le pouvoir du saint, comme dieu protecteur des villes, cf. notre chapitre le Pouuoir du Saint. Nous en avons suivi la trace jusqu'au x® siècle.
12. La religion romaine n'avait rien des religions orientales. Elle était juridique, elle reposait sur un contrat bilatéral, entre le Dieu et son adepte. Il suffit de se rappeler les formules d'invocation qui nous ont été conservées, l'offrande accordée sous la condition expresse de la tutelle avantageuse et de la providence constante du bénéficiaire. Cf. Gaton, De re rustica , pour ces formules, notamment le chapitre CXXXIX (éd. des Deux Ponts, 1787) : « Si deus , si dea es quojum illum sacrum est, uti tibi jus siet porco piaculo faccre, illiusce sacri
coercendi ergo. Harumce rerum erg-o sive ego sive quis jussu meo fecerit, uti id recte factum siet. Ejus rei ergo te hoc porco piaculo immolando bonas preces precor (je te prie instamment, je t'intime), uti sies volens propitius mihi, domo familiseque mese, liberisque meis. Harumce rerum ergo macte hoc porco piaculo immolando esto. » Quel soin d'énumérer! Gela ressemble à une fin de contrat. Cf. encore le ch. CXLI : <<. Agrum lustrare sic oportet : Impcra suovitaurilia circumvagi. Cum divis volentibus , quodque bene eveniat, mando tibj Mani, uti illace suovitaui'ilia fundum, agrum, terramque meam, quota ex parte sive circumagi, sive circumferenda censeas , uti cures lustrare. Janum, Jovcmque vino praefamino, sic dicito : Mars pater te precor, qusesoque uti sies volens propitius mihi, domo familiaeque nostrse, quojus rei ergo agrum, terram, fundumque meum suovitauralia circumagi jussi uti morbos visos, invisosque , viducrtatem vastitudinemque , calamitates, intemperiasque, prohibessis, defendas averruncesque, utique tu frugcs, frumenta, vineta, virgultaque grandire, beneque evcnire sinas , pastores, pecuaque salva servassis, duisque bonam salutatem valetudinemque mihi, domo, familiaeque nostrae. Harumce rerum ergo fundi , terrae agrique mei lustrandi, lustrique faciendi ergo, sicuti dixi, macte hisce smovitaui'ilibus lactentibus immolandis esto. Item cultro facito struem et fertum uti assiet. Inde obmoveto, Ubi porcum immolabis, agnum, vitulumque, sic oportet. Ejusque rei ergo macte hisce suovîtaurilibus immolandis esto. Nominare vetat Martem, neque agnum, vitulumque. Si minus in omnes litabit, sic verba concipito : Mars pater, si quid tibi in illisce suovitauiûlibus lactentibus, neque satisfactum est , te hisce suovitaurilibus piaculo. Si uno , duobusve dubitaverit, sic verba concipito . Mars pater, quod tibi illuc porco, neque satisfactum est, te hoc porco piaculo. » Le Moyen-Age a cela , les saints sommés d'obéir, battus s'ils n'exécutent pas les ordres donnés par les fidèles, leur église fermée s'ils restent sourds aux prières. Nous pouvons suivre cette idée. Il ne faut lùen enlever au saint, dit Grégoire de Tours : « Unde agitur, ut ex hoc ingentia basilicse vel promittantur vota vel munera deferantur, ex quibus nihil omnino licet subtrahi aut auferri. Quod si quis fecerit, mox judicium aut nothse aut mortis incurrit. )) De glorla martyr., 96, p. 553. On a les lampes brisées, quand le saint n'a pas répondu aux désirs : « Et haec dicentes cum ira lychnos basilicae , qui ex caméra dependebant, comminuere caeperunt. » Le saint ne se montra pas furieux : « Sed nec his defuit misericordia postulata, nam ipsa die sanati ad propria sunt egressi. » De gloria Ttiartyriim , 99, p. 554. Les dons lui sont repris, et Grégoire ne s'en étonne pas. Un certain Maurus , après avoir vomi des injures contre le saint, est subitement puni; sa femme avait apporté des présents pour calmer la colère du saint, mais il meurt, et elle reprend ce qu'elle a donné : « Uxor vero ejus multa munera in basilicam posuit; sed hic tertia die cum gravi cruciatu vitam finivit. Quo defuncto, mulier quse dederat recepit. » De gloria cou f essor um, 66, p. 787.
Les évoques mêmes partageaient ces idées, De gloria confessorum , 70, p. 789. Voyez pour la haine et la colère d'un prélat : « Non hic accenditur lumen , neque psalmorum modolatio canitur, gloriosissime sancte, nisi prius ulciscaris servos tuos de inimicis suis, resque tibi violenter ablatas ecclesiœ sanctae restituas. Hœc cum lacrimis effatus, sentes cum acutis aculeis super tumulum projecit; egressusque, clausis ostiis, similiter in ingressu alias collocavit. » Quel défi! Nous ne pouvons donner tous les textes, mais dans des travaux ultérieurs nous suivrons cette idée qui persiste à travers le Moyen-Age. Ne la retrouve-t-on pas dans
Saint-Simon [Mém., I), à propos de S. Médard et de son influence pernicieuse sur la durée des pluies d'été? On va jusqu'à battre les saints, quand on possédera leurs statues. Cf. Huon de Bordeaux, vers 1410 et sv., Histoire littéraire de la France, XXVI, 46, deux Jeuœ de S. Nicolas dans Du Méril, Origines latines du théâtre moderne, etc.
13. Les vies des saints étaient lues en Gaule le jour de leur fête. Nombreux passages dans Grégoire de Tours, dans Fortunat. Cf. aussi Mabillon , De Liturg. gallic, I, V, 7, p. 39. En Afrique aussi, au temps du concile d'Hippone. A Rome, cette coutume semble avoir été fort méconnue jusqu'à la fin du vu* siècle. Cf. M. 1 abbé Duchesne, dans sa Préface du Liber Pontificatis, p. ci. Au viii* siècle, on a la preuve que ces « passiones martyrum » étaient lues dans l'office de nuit. Ces lectures en Gaule entretenaient la croyance au miracle , racontaient les faits les plus surprenants. — Les chaînes des martyrs dans la prison. Rufin, De vitis Patrum, 19. Ruinart , Acta sincera , 429, 407. S. Apollonius. — Les oiseaux gardant le corps des martyrs. Prudence, S. Vincent, vers 102. Ruinart, op. c, p. 334. — La prison changée en un jardin rempli de fleurs. Prudence, S. Vincent, Ruinart. op. cit., p. 133, qui s'illumine, p. 201. — L'âme du saint s'échappant sous la forme d'une colombe. S. Eulalie , Prudence, 33. Ruinart, 399. — La neige tombant sur le corps de la martyre. Prudence, Eulalie, 36. Ruinart, p. 399. — Les martyrs chantant ou priant au milieu des flammes. S. Fructuosus , IV, p. 192, S. Philippe , Ruinart, 172, XIII. — Les anges qui apparaissent sans cesse, qui apportent la nourriture aux martyrs, qui annoncent le paradis. Cyprien, Ruinart, p. 189. Montanus , VII. Ruinart, p. 292, VIIÏ, 202. — Les nombreux miracles de S.Martin. Vita S. Martini, Sulpice Sévère. — Les miracles les plus étranges qui se produisaient pour sauver leur corps. Ruinart, Act. sine, p. 282, 105.
14. Nous avons dit ailleurs que les reliques étaient assez peu employées aux IV* et V* siècles. Le signe de la croix avait encore une très grande efficacité. Mais tout s'use avec le temps, et ce symbole tomba en défaveur vers le milieu du VII* siècle. Encore au temps de Grégoire, il est très employé. Cependant, dans les Acta sincera, nous voyons déjà la relique, la dalmatique de S. Cyprien. V. S. Cypriani i^iia, Ruinart, p. 190, le sang qu'on recueille sur des linges étendus par terre , V, 190, les gouttes ruisselantes de sang.
Plerique vestem linteam Stillante tinguunt sanguine Tutamen ut sacrum suis Domi réservent porteris.
Prudence, S. Vincent, V, 86. Ruinart, p. 333.
L'amour pour le saint est poussé même jusqu'à ce point :
Ille ungularum duplices Sulcos pererrat osculis Hic purpurantem. corporis Gaudet cruorem lambere.
Prudence, V, 85.
Nous verrons même une société plus étrange au vi* siècle. Le lit aussi était gardé comme relique (Prudence, V, 139) :
Per fragmen illud testeum Quo parla créait glor'ia Per quem irementes posteri.
Exosculamur lectulum.
De même le bois des croix qui avaient servi au martyre du saint. Agricole el S. Vilal , Ruinart, 410; cf. aussi pour les corps : « Etenim Martyres nobiscum Deus partitus est : cum animas sibi sumsisset, corpoi*a nobis quodammodo largitus est, ut perpetuae virtutis monumenta sancta horum ossa teneamus. » S. Julianus^ Ruinart, 477. Nous ne pouvons énumérer les reliques déjà répandues du Christ, sa croix, sa lance, etc., et les objets qu'avait touchés le martyr. Cf. notre Culle des Saints , ch. YI : Les reliques.
15. Nous empruntons les descriptions des cérémonies que le clergé faisait, lorsqu'il découvrait le tombeau d'un martyr, à Grégoire de Tours , parce qu'avant le vi* siècle nous ne connaissons aucun auteur qui les ait décrites. Cf. Gloria conf., XXI-LXXI. Gl. Martyrum, LVI-LYIII. Gl.conf., XCVI. Pour la translation, V, De virtutibus Martini, I, ch. VI. Pour la manière de se procurer des reliques, Gl. Mart., CXVIII. De virtutihus Sancti Martini, I-XI ; pour un poids plus élevé de l'étoffe, Gl. Mart., XXVII, De virtutibus Sancti Martini, I, XI; Gl. M., XIV. Pour la cérémonie faite par les prêtres qui portaient les reliques, De virtutibiLs Sancti Juliani y XLVII. Gl. M., VI, LXXVI. De virtutibus Sancti Martini, I-X. Sancti Juliani , XLVIII. Gl. M., XLVIII-XC. De V. S. Juliani, XXXIII. Gl. M., LV. De mlraculis Sancti Juliani, XXXIII. Gl. M., LV-CI, LV, XLIV, XC, XLIV, WAW.De Mir. S. JuL, XXXIII. Gl. M., LXXXIII. Nous avons suivi l'ordre de la description, car il aurait été trop long d'énumérer les textes. Ces détails intéressants en eux-mêmes ne soulèvent aucune difficulté ni aucune discussion de principes. Lorsque les reliques étaient apportées sur un navire, le peuple se mettait à chanter avec le clergé et l'évêque venait les attendre sur le port. Déjà on voit naître le commerce des reliques. V. loi de Théodose, 386. Cad. theod., IX, XVII, 7 : « Humatum corpus nemo ad alterum locum transférât; nemo martyrem distrahat, nemo mercetur. Habeant vero in potestate, si quolibet in loco sanctorum est aliquis conditus, pro ejus veneratione quod martyrium vocandum sit, addant quod voluerint fabricarum. » Au vi* siècle, on les vendait, on les volait. [De virtutibus Sancti Juliani , XLIII.) Nous avons dit aussi la puissance du signe de la croix. Le chrétien du iv* siècle le fait à chaque instant, en sortant de sa maison, en y entrant, en se mettant à table, en se couchant. Avant de toucher un mets, il se signe; fourchettes, cuillers, couteaux, plats portent le signe de la croix ou tout au moins le monogramme du Christ. Il le place partout : sur sa maison, sur les murs de la ville, sur les portes des églises, sur les voiles des navires. On peut même dire que la croyance à l'efficacité du signe de la croix n'a jamais été plus complète. Ce symbole a tous les pouvoirs. Il guérit les maladies, chasse les nuages, éloigne Satan, met en fuite les voleurs. Pour les reliquaires, les images, les reliques et leur usage, cf. notre Culte des Saints, chapitre VI : les reliques.