VALIDITÉ ET LÉGITIMITÉ DE LEUR TITRE
Trois titres rendent pour un prince le droit de possession légitime et incontestable: 1° une longue possession; 2° une acquisition loyale ; 3° un juste usage de la concession première à lui confiée. L'évêque de Rome possède un pouvoir temporel à tous ces titres.
1° Le domaine temporel est très ancien par la date. Comme nous l'avons vu, le Pape commença à jouir d’une entière souveraineté vers le milieu du huitième siècle. Il resta, dans la suite, gouverneur temporel pendant plus de onze cents ans. La dynastie papale est par conséquent la plus ancienne d'Europe, et probablement de tout l'univers. Le Pape a été gouverneur de Rome quatre siècles avant que l’Angleterre ne subjuguât l’Irlande, et huit siècles avant que le premier Européen ne mît le pied sur le continent américain,
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2° Son autorité civile ne fut établie ni par le glaive de la conquête, ni par la violence de l'usurpation, Il ne monta pas les degrés du trône sur les ruines de la liberté outragée ou des traités violés. Il fut appelé à gouverner par la voix unanime d'un peuple reconnaissant. Tou-
jours le dévoué père spirituel de Rome, il devint provi-
dentiellement son défenseur civil, Le pouvoir temporel qu'il possédait déjà, grâce aux suffrages du peuple, fut sanctionné et ratifié par un acte solennel du monarque français. En un mot, le vaisseau de l'Etat a été menacé d'être englouti sous les vagues furieuses de l'invasion étrangère. Le capitaine, pendant ce temps, a plié ses armes et abandonné le vaisseau à son sort. C'est dans ces circonstances que le Pape a été appelé au gouvernail; il sauva le vaisseau du naufrage et les passagers de la destruction. Voilà pourquoi l'hérétique Gibbon a été forcé de se servir du langage qui suit en traitant ce
sujet : ‘‘Leur pouvoir temporel (des papes) est maintenant confirmé par l'occupation de mille ans, et leur plus beau titre, c'est le libre choix d'un peuple qu'ils ont racheté de l'esclavage.”
3° Quelle est l'utilité et quels sont les avantages du pouvoir temporel ? Faisons remarquer, la chose en vaut la peine, qu’un grand nombre de personnes ont là-dessus des notions erronées.
Ce pouvoir n’a pas pour objet d'agrandir et d'enrichir les papes. Ceux qui vont s'asseoir sur la chaire de Pierre sont déjà âges, en eux les passions ou l’ambition humaine, s’ils en eurent jamais, sont affaiblies, Leur dépense personnelle dépasse à peine quelques dollars par jour. Le Pape est seul à table et vit sobrement. Il n’a ni enfants ni épouse à enrichir avec les revenus de sa charge, car il vit dans le célibat. La papauté n'est pas héréditaire, comme la souveraineté d'Angleterre, mais élective comme la dignité de notre Président. Ïi a pour successeur un pontife avec lequel il n’a aucun lien de fa-
mille, Quel intérêt personnel peut le pousse: à désirer la souveraineté temporelle ? Je suis persuadé que, si le Saint-Père avait à consulter ses goûts et son humeur, il préférerait être débarrassé des entraves du pouvoir civil. Mais il a les plus grands intérêts à sauvegarder. I] lui faut venger les lois éternelles de la justice violées en sa personne.
Les papes n'ont jamais été animés par l'amour du gain; ils n'ont jamais désiré étendre leur territoire qui était bien petit. Le domaine du Pape n'était pas plus grand que les Etats du Maryland, avant qu'il en fût dépouillé par Victor-Emmanuel, il y a quelques années.
Telle est la petite langue de terre dont Victor Emmanuel a spolié le Saint-Père. Telle est la vigne que le moderne Achab a ravie à l'inoffensif Naboth, Mais le pontife a fait la même réponse que le vieux Naboth : ‘‘Daigne le Seigneur me faire miséricorde, et qu’il ne souffre pas que je livre l’héritage de mes pères (1).
Tel est le petit agneau que le moderne David a ravi à son légitime possesseur Urie. Le berger royal du Piémont avait déjà saisi tous les agneaux et tous les troupeaux de ses voisins; il n'a pas été satisfait jusqu'à ce qu'il ait ajouté à son troupeau le solitaire et tendre agneau du Pape. Qu'il prenne bien garde, toutefois, que la prophétie prononcée par Nathan contre David ne retombe sur lui et sur sa postérité : ‘Pourquoi donc astu méprisé la parole du Seigneur pour faire le mal sous mes veux? L'épée ne sortira jamais de ta maison parce que tu m'as méprisé, Je ferai naître des maux contre toi dans ta propre maison (2).”’
Si le patrimoine du Pape était assez grand pour défendre son indépendance, il était trop petit pour exciter les craintes et les jalousies des pouvoirs étrangers, L'au-
(1) IT Rois, xx1, 3.
(2) 11 Rois, xu.
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torité des Pontifes romains au moyen âge était presque sans bornes. S'ils avaient été ambitieux, ils auraient pu facilement étendre leur territoire, mais ils se sont contantés de ce que la Providence avait mis, dès l’origine, dans leurs mains (1).
Le pouvoir temporel a eu pour fin unique de conserver au Pape son indépendance et sa liberté dans le gouvernement de l'Eglise. Le Saint-Père doit être ou souverain ou sujet. Il n’y a pas de milieu. S'il est sujet, il faut qu'il devienne, Dieu le permettant, ou la simple créature de son royal maître, comme le patriarche schismatique de Constantinople, qui, au rapport de Gibbon, ‘‘était un esclave domestique sous les yeux de son maître, au moindre signe duquel il passait du couvent sur le trône, et du trône au couvent.’”’ Et, toutefois, les évêques schismatiques grecs orientaux sont aussi soumis à leurs gouverneurs temporels qu’ils l’étaient alors. Ou bien, ce qui est beaucoup plus probable, le Pape deviendrait en quelque sorte prisonnier dans sa propre maison, comme l’est en ce moment l’illustre pontife qui trône aujourd’hui sur le siège de Pierre.
Le Pape est le représentant de Jésus-Christ sur la terre; ses fonctions exigent qu’il soit en communion constante avec tous les prélats de tous les pays du monde. Si l'Italie venait à être impliquée dans une guerre européenne, avec l'Allemagne, par exemple, il serait
(1) J'ose le dire, vous auriez pu rencontrer, il y a quelques années, des hommes vivant dans la sainte frayeur que le Pape ne vint, un beau matin, aborder sur nos côtes et s'emparer de vive force de notre pays. Un vénéranle gentleman m'a assuré que lorsqu'il alla présenter ses hommages au président Pierre, qui occupait alors le White-House, Son Excellence lui avait dit: ‘‘J’ai reçu la visite d’un ardent gentleman qui m'a demandé si je faisais des préparatifs contre le Pape. J'ai répondu que je n'avais pas pris de si loin des précautions, mais que, à coup sûr, j'étais prêt à aller au devant de l'ennemi quand il viendrait. Notre homme se retira plus calme, mais non satisfait.”
difficile, sinon impossible, pour le Pape et les évêques allemands, de communiquer entre eux: la religion au-
rait nécessairement à souffrir de cette interruption de relations entre la tête et les membres.
Les intérêts de la chrétienté exigent que le vicaire du Prince de la paix possède une portion de territoire regardée comme inviolable, afin que toutes les nations et tous les peuples puissent, dans tous les temps, dans la paix comme dans la guerre, correspondre librement avec lui. Tandis qu'il ne peut y avoir rien de plus révoltant pour nous, que de voir le gouvernement spirituel de l'Eglise constamment entravé par les agressions hostiles de gouvernements ambitieux, et par des éventualités aui peuvent apparemment se présenter aussi longtem}, que le Pape reste le sujet d’un potentat terrestre (1).
Mais, nous dit-on, le peuple romain, par un plébiscite,
a exprimé le désir d’être annexé au gouvernement piémontais,
A cela, je réponds, d'abord, que nous devons connaître l'importance qu’il faut attacher à des élections faites à l’ombre de la baïonnette, C’est un fait certain que le plébiscite romain a été entrepris par l'autorité, et dirigé par les troupes italiennes. Il est également
(1) Quelques-uns des maux que l'on prévoyait devoir être la suite de l'occupation de Rome, par un pouvoir étranger, ont été trop promptement réalisés. Déjà plusieurs couvents et institutions ecclésiastiques ont été saisis et vendus, leurs habitants jetés dehors. Bon nombre de collèges fondés et dotés par la piété des fidèles catholiques étrangers ont été confisqués. Les processions publiques dans les rues de Rome ont été défendues. Ces outrages et bien d’autres ont pour auteur un gouvernement qui s’est lui-même solennellement engagé à conserver inviolables les droits souverains du Saint-Père, lorsqu'il s'empara par la force armée de la Ville Eternelle, en 1870. Après tout ce qui est déjà survenu, nous ne serions pas surpris de voir le Pape plus sérieusement attaqué par celui qui a violé, sans exemple, les garanties les plus formelles.
notoire que les nombreux rôdeurs qui accompagnaient l’armée italienne à Rome, légalisèrent la fraude de leurs maîtres, aussi bien que leurs propres petits larcins, en votant en faveur de l’annexion.
En second lieu, quand même le peuple romain l’aurait désiré ainsi, il n’avait pas le droit de transférer, par son suffrage, le patrimoine de saint Pierre à Victor-Emmanuel. Il ne pouvait donner ce qui ne lui appartenait pas. Le territoire pontifical a été confié au Pape pour l’avantage et pour l’utilité de l’Eglise, c'est-à-dire de tous les catholiques du monde. Voilà pourquoi le monde catholique, et non pas une poignée de Romains, avait à donner son sentiment avant qu’une semblable translation fût légitimée. Rome est au monde catholique ce que Washington est aux Etats-Unis. De même que les citoyens de Washington n’ont pas le pouvoir, sans le consentement des Etats-Unis, d'annexer leur cité au Maryland ou à la Virginie, de même les citoyens de Rome ne peuvent faire passer leur ville sous la domination du roi de Piémont sans le consentement des fidèles dispersés dans l'univers.
Voilà pourquoi nous protestons contre l'occupation de Rome par des troupes étrangères, comme étant un acte arbitraire d’injustice et une violation flagrante de ce commandement : ‘Tu ne voleras pas.”?
Nous protestons parce que nous y voyons un outrage royal qui froisse le sentiment de l’honnêteté publique, en même temps qu’il affaiblit les droits sacrés du peuple et de la propriété privée.
Nous protestons contre cette inqualifiable violation des traités solennels.
Nous protestons enfin contre la spoliation comme acte sacrilège, parce qu'il y a sacrilège à ravir les biens ecclésiastiques, parce qu’un attentat de cette nature tend à enrayer et à entraver l’action du chef de l'Eglise.