CHAPITRE XVIII
RÉSUMÉ DES PERSÉCUTIONS RELIGIEUSES. — L'INQUISITION D’ESPAGNE.—LE MASSACRE DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.— LA REINE MARIE D’ANGLETERRE.
L'inquisition espagnole n’a-t-elle pas exercé des cruautés excessives contre les hérétiques et les Juifs ?
Je ne suis pas l’apologiste de l’inquisition espagnole;
je ne désire ni pallier ni excuser les excès dans lesquels ce tribunal a pu quelquefois tomber. J’abhorre de tout mon cœur et je condamne toute espèce de violence, d’injustice et de persécution, dont l’inquisition espagnole a pu se rendre coupable. En élevant la voix contre la violence, sous prétexte de religion, j’exprime non seulement mon sentiment, mais celui de tous les prêtres catholiques du monde. Nos pères dans la foi, pendant les trois derniers siècles, ont tellement souffert pour la liberté de conscience, qu'ils s’élèveraient contre nous, si nous devenions les avocats et les défenseurs des persécutions religieuses. N’attirerions-nous pas sur nous la disgrâce de nos pères, si nous venions à fouler aux pieds ce principe de la liberté qu’ils estimaient plus que leur vie ?
Quand je dénonce les cruautés de l’inquisition, je ne me sépare pas de l’Eglise, mais je marche sur ses traces. L'’effusion du sang et la persécution n’appartiennent pas au Credo de l'Eglise catholique. Elle abhorre
tellement l’effusion du sang, qu’un homme devient inhabile à servir comme ministre à ses autels, lorsque par acte ou par conseil il contribue volontairement à répandre le sang d’autrui. Avant de pouvoir convaincre l'Eglise d’intolérance, vous devez auparavant produire un acte authentique de ses Papes ou des conciles sanctionnant la justice de la vengeance, Après toutes mes lectures, j'en suis encore à chercher un de ces décrets faisant appel à la torture ou à la mort au nom de la conscience. L’Eglise est cependant intolérante pour l'erreur: mais ses seules armes sont celles qu’indique saint Paul à Timothée: ‘Annoncez la parole, pressez à temps et à contre-temps, réprouvez, suppliez, reprenez en toute patience et selon la doctrine (1).”’
Mais, me direz-vous: les auteurs de l'inquisition n'étaient-ils pas les enfants de l’Eglise, et n’ont-ils pas exercé leurs énormités en son nom? Je vous l'accorde.
Mais, je vous le demande aussi, est-ce juste et loyal de rendre l'Eglise responsable des crimes de ceux de ses enfants qu’elle désavoue? Vous ne dénoncez pas la liberté comme une dérision, parce qu’un grand nombre de crimes sont commis en son nom; vous ne rendrez pas -n plus un père responsable des fautes de ses enfants indociles.
Nous vous rappellerons que les Espagnols n'ont pas été le seul peuple qui ait proscrit les hommes pour la profession de telle ou telle foi religieuse, Si nous étudions avec calme l’histoire des autres nations, notre haine pour l'Espagne diminuera considérablement, et nous aurons à réserver pour ses voisins une partie de notre indignation. Aucun lecteur impartial de l’histoire ne niera que les chefs de la Réforme, partout où ils ont obtenu la majorité, aient exercé la violence contre ceux qui ne partageaient, qui n'admettaient pas leur
(1) Timothée, 1v, 2.
doctrine, Je n’invoque pas ce souvenir par récrimination, ni pour pallier les proscriptions du gouvernement espagnol; car une injure ne se justifie pas par une autre injure. Je veux seulement prouver que ‘‘ceux qui vivent dans des maisons de verre ne doivent pas jeter des pierres,’ et qu'il n’est pas honorable de faire de l’Espagne le bouc émissaire qui porte sur ses épaules tout l’odieux de l'intolérance religieuse.
Il ne faut pas oublier que Jean Calvin a brûlé Michel Servet sur le bûcher pour cause d’hérésie; ce prince des réformateurs n’a pas seulemént avoué sa mort, mais il l’a justifiée dans ss écrits, et il a établi à Genève l’inquisition pour punir les chrétiens rebels.
Il faut rappeler que Luther propagea contre les Juifs des doctrines sans merci, D'abord avec son apologiste £eckendorf, le réformateur allemand dit que leurs synagogues doivent être détruites, leurs maisons démolies, leurs livres liturgiques enlevés et qu'il faut leur ôter l'Ancien Testament. Il faut contraindre leurs rabbins à ne pas prêcher et les forcer à gagner leur vie par un pénible labeur.
Il est bon de se rappeler qu’Henri VIIT et ses successeurs, pendant plusieurs générations, ont infligé l’amende, l’emprisonnement et la mort à des milliers de leurs sujets pour avoir refusé de reconnaître la suprématie spirituelle Au souverain temporel. Cette horrible inquisition dura près de trois cents ans, et la dureté de ses décrets ne fut jamais égalée par celle de l'Espagne. Prescott avoue que l’administration d’Elisabeth ne fut ‘ni moins despotique ni moins sanguinaire (1)’’ que celle d'Isabelle. Pendant la tyrannie de Cromwell, le clergé d'Irlande fat contraint, sous peine de mort, de quitter sa patrie, et les étudiants en théologie furent ouligés de continuer leurs études dans des séminaires
(1) Ferdinand et Isabelle, vol. III, p. 202.
étrangers. Tout prêtre qui osait retourner dans son pays natal devait payer par la mort son courage. Celui qui donnait asile à un prêtre était passible de mort; ceux qui, connaissant le lieu de leur retraite, ne la révélaient point aux inquisiteurs, avaient les deux oreilles coupées.
Au moment où j'écris, non seulement en Angleterre, mais en Irlande, en Ecosse, en Hollande, les protestants exercent leur culte dans un grand nombre d'églises érigées par la piété de nos pères catholiques, et qui leur ont été arrachées par la violence.
Remarquez également que, dans tous les faits ci-dessus rappelés, la persécution a été infligée par l'autorité expresse des fondateurs et des chefs des églises protestantes.
Les puritains de la Nouvelle-Angleterre ont fait subir une vengeance sommaire à ceux qui étaient assez audacieux pour s'éloigner de leur religion. Chez les Massachussetts, ‘‘les quakers étaient fouettés, marqués au feu, on leur coupait les oreilles, on perçait leur langue avec un fer rouge, et on les bannissait sous peine de mort dans le cas où ils seraient revenus dans leur patrie; maintenant on les exécute sur l'échafaud (1).” Quel est celui qui ignore le nombre d’innocentes créatures mises à mort dans le même Etat sur l'accusation ridicule de sorcellerie vers la fin du dix-septième siècle ? Il sied bien à leurs descendants de reprocher aux catholiques l’inquisition espagnole!
Dans les révoltes religieuses de Philadelphie en 1844, plusieurs églises catholiques furent brûlées au nom du protestantisme et plusieurs maisons saccagées, J'ai appris d’un témoin oculaire que les propriétaires des maisons furent obligés de mettre sur leurs portes cette inscription: Cette maison appartient aux protestants,
(1) Lois bleues.
mot
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afin de protéger leurs propriétés contre ces incendiaires furieux. Pour de pareils actes je n’ai jamais entendu parler de représailles de la part des catholiques, et j’espère bien ne jamais l'entendre, quelque considérable que soit leur nombre, quelque vive qu'ait pu être la provocation,
Au mépris de la tolérance si vantée de nos jours, on ne saurait nier qu’il existe partout, chez nos adversaires, un esprit de défiance, d'inquiétude, qui ne se traduit pas, il est vrai, en violences matérielles, mais qui cependant est très redoutable pour ses victimes. Que de personnes j'ai rencontrées dans le cours de mon ministère, qui ont été soumises à l’ostracisme par leurs parents et amis, chassées de leurs demeures, bien plus, déshérités par leurs proches pour le seul crime d’avoir rejeté le principe du protestantisme, l'exercice du jugement privé, et pour avoir obéi au témoignage de la conscience en embrassant la foi chrétienne! N'est-ce
pas la plus raffinée torture qu’on puisse faire subir à des hommes civilisés ? j
Ah! il existe une captivité plus horrible que celles des donjons; c’est celle qui relègue nos pensées les plus intimes et les plus chères dans le fond de nos cœurs, Sans nous permette de communiquer avec aucun membre de notre famille.
Il est un glaive plus tranchant que le couteau du bourreau; c’est la langue envenimée qui déverse sur nous la honte et les outrages. Il est un bannissement moins tolérable que l'exil, c'est l’excommunication de la famille paternelle et de l'affection de ceux que nous aimons.
Ai-je le droit de rendre responsables les membres de l'Eglise épiscopale, luthérienne, presbytérienne et congrégationnelle, de toutes les mesures de proscriptions que j'ai rappelées, et dont la plupart ont été autorisées par leurs fondateurs et leurs chefs respectifs ? Dieu m'en
préserve! Je sais fort bien, en effet, que ces actes de cruauté ne forment pas une partie du Credo des Eglises protestantes. Dans ma jeunesse j’ai été lié avec des protestants. Je les comptais au nombre de mes amis les plus intimes et les plus chers, et, par ce que j’ai connu, je suis convaincu qu'ils auraient désapprouvé toute violence physique infligée à leurs concitoyens sous le prétexte de convictions religieuses. I1s m’auraient dit avec raison, que les persécutions des premiers temps, dont j'ai parlé, devaient être attribuées à l’état particulier et malheureux de la société dans laquelle leurs ancêtres vivaient, et qu’elles n'étaient point inhérentes aux principes de leur religion.
Pour les mêmes motifs, et pour de plus vrais encore, les protestants ne devraient pas reprocher à l'Eglise catholique les atrocités de l’inquisition espagnole. Car les persécutions auxquelles j'ai fait allusion ont été, pour la plupart, accomplies par les fondateurs et les chefs des Eglises protestantes, tandis que les rigueurs du tribunal espagnol ont été infligées par des laïques et des ecclésiastiques inférieurs, sans l’approbation, et même en dépit des protestations des Pontifes de Rome.
Laissez-moi maintenant vous présenter l’inquisition sous son vrai jour. D'abord, le nombre des victimes a été excessivement exagéré, comme Prescott a été forcé lui-même de l'avouer. L’historien populaire de l’inquisition c'est Llorente, c'est à lui que la plupart de nos historiens américains ont emprunté leurs renseignements à ce sujet. Qu'est-ce que Llorente? Un prêtre dégradé, chassé du conseil des inquisiteurs dont il avait été secrétaire.
Poussé par l'intérêt et la vengeance, il écrivit sur les instances de Joseph Bonaparte, le nouveau roi d’Espagne, et pour plaire à son royal maître, il fit tout ce qu’il put pour noircir le caractère de cette institution :
il faudrait donc recevoir son témoignage avec la plus grande réserve.
Pour ne donner qu’un exemple de sa partialité il cite l'historien Mariana comme autorité, quand il affirme que deux mille personnes furent mises à mort en une seule année, dans les seuls diocèses de Séville et de Cadix. En nous reportant aux pages de Mariana, nous trouvons que l’auteur dit que deux mille personnes ont été mises à mort dans toute l'Espagne, durant toute l'administration de Torquemada, ce qui embrasse une période de cinquante ans.
Avant de commencer à examiner le caractère de ce tribunal, rappelons-nous d'abord que l'inquisition d'Espagne n'était pas une institution purement ecclésiastique, mais un tribunal mixte, Elle fut conçue, aoceptée, régularisée dans toutes ses procédures et dans tous ses jugements, pourvue d'officiers et de pouvoirs, approuvée dans ses exécutions, amendes et confiscations par la seule autorité royale et non par celle de l’Eglise (1).
Pour comprendre maintenant le caractère de l'inquisition espagnole, et les motifs qui ont porté le roi Ferdinand à l’établir, il nous faut jeter un regard attentif sur la constitution intime de l'Espagne, vers la fin du quinzième siècle,
Après une lutte de huit siècles, la nation espagnole parvint à chasser les Maures, et à planter le drapeau national sur tout le pays. La croix avait vaincu le croissant: le christianisme avait triomphé du mahométisme. L'empire fut consolidé sous le règne.de Ferdinand et d'Isabelle. Il restait dans la nation des éléments de discorde, La population se composait de trois races divisées entre elles: les Espagnols, les Maures et les
(1) Pour se faire une juste idée de l'inquisition, le lecteur doit s'en rapporter aux Lettres sur l'Inquisition d'Espagne, par le comte de Maistre.
Juifs. Les difficultés que renéontre notre gouvernement qui cherche avec effort à fondre en un seul corps de nation les blancs, les Indiens et les peuples de couleur, nous donneront quelque idée des formidables obstacles contre lesquels la cour espagnole eut péniblement à lutter, pour ne faire qu’une seule nation de ce peuple vainqueur ou vaincu appartenant à différentes races, et professant diverses religions.
Les Juifs et les Maures difiéraient du gouvernement espagnol non seulement en politique, mais en religion. On les soupçonnait, et à bon droit, de vouloir se soustraire à l'autorité du roi d'Espagne pour devenir les sujets d’un roi barbare ou du Grand Turc.
L'inquisition espagnole fut donc établie par le roi Ferdinand, moins par des motifs de zèle religieux que par politique. Elle fut moins un moyen de préserver la foi catholique, qu'un moyen de maintenir l'intégrité du royaume. Les Maures et les Juifs étaient considérés non seulement comme les ennemis de l’autel, mais surtout comme les ennemis du trône. Les catholiques étaient soutenus non à cause de leur foi seule, mais parce qu’à la foi ils joignaient la fidélité. Les Maures et les Juifs baptisés étaient persécutés pour leur hérésie, parce qu’à l’hérésie ils alliaient la sédition.
Il faut se rappeler qu’alors l’hérésie, pour parler un langage un peu hardi, était considérée non seulement comme une offense contre la religion mais aussi comme un crime de lèse-nation, et qu’elle était punie en conséquence. Cet état de choses n'était pas particulier à l'Espagne, il prévalut en deçà des mers, dans la protestante Angleterre. Nous trouvons qu’Henri VIIT et ses successeurs poursuivent la même politique, dans la Grande-Bretagne, contre leurs sujets catholiques: ils punissent le catholicisme comme un crime de lèse-majesté, au même titre que l’islamisme et le judaïsme étaient proscrits en Espagne.
L'inquisition fut donc plutôt une institution politique et royale, qu'ecclésiastique, Le roi nommait les inquisiteurs, qui étaient composés en parties égales d'officiers laïques et ecclésiastiques. Il les révoquait à volonté, Ceux-ci tiraient leur juridiction du roi et non du pape, et c'est dans les coffres du roi que venaient s’accumuler les ressources résultant des amendes. En un mot, l'autorité de l’inquisition commence et finit avec la couronne.
Pour confirmer ces assertions, je citerai Rank, historien protestant d'Allemagne qu'on ne suspectera pas de partialité envers l'Eglise catholique. ‘Avant tout, dit cet auteur, les inquisiteurs étaient des officiers royaux. Le roi avait le droit de les nommer et de les révoquer...”’ Les cours de l'inquisition étaient soumises, comme les autres magistratures, aux visiteurs royaux. ‘‘Ne savez-vous pas, dit le roi à Ximénès, que si ce tribunal a une juridiction, c’est du roi qu'il la tient ?”’
“En second lieu, tout le profit des confiscations était adjugé au roi, On les éleva dans une proportion impitoyable. Quoique les fueros (privilèges) de l’Aragon défendissent au roi de confisquer les biens de ses sujets convaincus, il pensait qu’il était au-dessus de toute loi dans les matières qui ressortissaient de cette cour... Ces sortes de confiscations formaient comme un trésor régulier pour le ministre royal. On a même cru et on a affirmé, dès le commencement, que les rois avaient été portés à établir et à approuver ce tribunal plus par le désir des richesses confisquées que par un vrai motif de piété et de religion.
“En troisième lieu, c’est l'inquisition, et l’inquisition seule, qui a mis obstacle à toute intervention étran-
gère autre que celle de l'Etat. Le souverain avait alors à sa disposition un tribunal dont les grands et les évéques ne pouvaient rejeter l'autorité. Comme Charles