CHAPITRE XXI
Parmi les différents dogmes de l’Eglise catholique, il n’en est pas qui repose sur une autorité plus grande, que celui de la présence réelle de Jésus-Christ dans la
sainte Eucharistie. Les passages du Nouveau Testament qui se rapportent à ce sujet sont si nombreux et si clairs, que je suis embarrassé pour fixer mon choix, et que je trouve difficile de les réunir tous dans l’espace de ce court chapitre.
Les évangélistes ne se sont jamais appesantis sur les mêmes mystères de la religion. Ils ont eu plutôt pour but de se suppléer l’un l’autre, de telle sorte que l’un mentionne ce que l'autre aura omis ou légèrement touché dans sa course rapide. Mais à l’endroit de la sainte Eucharistie, les écrivains sacrés suivent une méthode sensiblement différente. Nous trouvons que les quatre évangélistes, réunis à saint Paul, ont écrit d’une manière si explicite et si abondante sur ce sujet, qu’un seul suffirait amplement pour prouver le dogme, sans les prendre collectivement.
Ces cinq auteurs inspirés ont donné le poids de leur témoignage individuel à la doctrine de l’Eucharistie, parce qu’ils ont prévu (ou plutôt le Saint-Esprit par-
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lait par eux) que ce grand mystère, qui exige un si grand exercice de la foi, et qui ordonne de plier notre ‘‘intelligence sous l’obéissance du Christ (1}),”’ rencontrerait de l'opposition, dans le cours des temps, de la part de ceux qui osent rapetisser ainsi la parole infaillible de Dieu à la taille de leur jugement propre soumis à l'erreur.
Je choisirai trois classes d'arguments, pris dans le Nouveau Testament, qui démontrent suffisamment la présence réelle du Christ dans le Saint-Sacrement: la première a trait à la promesse de l’Eucharistie; la seconde à son institution ; la troisième regarde son usage parmi les fidèles.
Je commence par les paroles de la promesse. Tandis que Jésus prêchait sur les bords de la mer de Galilée, une multitude de peuple le suivait, comme d’habitude, attirée par les miracles qu’il accomplissait, et par les paroles de salut qu’il faisait entendre. Voyant que le peuple n’avait pas de nourriture, il multiplia cinq pains et deux poissons, si bien qu’ils purent fournir aux besoins de cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants.
Notre-Seigneur jugea le moment favorable, pour parler du sacrement de son corps et de son sang qu’il devait distribuer, non à quelques milliers, mais à des millions d’âmes; non dans un seul lieu, mais partout, non à une seule {poque, mais tous les jours jusqu’à la fin du mor ‘‘Je suis, dit Jésus à ses auditeurs, le pain de vie, . us pères ont mangé la manne dans le désert, et ils sont morts... Je suis le pain vivant descendu du ciel, Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement : et le pain que je donnerai, c’est ma chair, pour le salut du monde.” Les Juifs disputaient entre eux, disant : ‘‘Comment peut-il nous donner sa chair à manger?’ Alors Jésus leur dit: ‘En vérité, en vérité,
(1) Corint., x, 3.
je vous le dis: à moins que vous ne mangiez la chair du Fils de l’homme, et que vous ne buviez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment un breuvage (1).”
Si vous aviez été parmi les auditeurs de notre Sauveur en pareille circonstance, n’auriez-vous pas été portés, par la noble simplicité de ses paroles, à croire qu'il parlait vraiment de son corps et de son sang ? Son langage, en effet, n’est pas susceptible d’une autre interprétation.
Quand notre Sauveur dit aux Juifs: “Vos pères, qui ont mangé la manne, sont morts... Mais celui qui mange ce pain (eucharistique) vivra toujours,”” il voulait évidemment affirmer la supériorité de la nourriture qu'il nous donnait, sur la manne qui avait été donnée aux enfants d'Israël.
Si l’Eucharistie n’était que du pain et du vin commémoratifs, au lieu d’être supérieure à la manne, elle lui serait inférieure; car la manne était une nourriture surnaturelle, céleste, miraculeuse, tandis que le pain et le vin sont une nourriture naturelle et terrestre.
Les interprètes les meilleurs et les plus dignes de foi des paroles du Sauveur sont certainement la multitude, et les disciples qui l’écoutaient, Ils entendaient tous ses paroles dans le même sens que l'Eglise catholique. Ils croyaient que notre Sauveur parlait littéralement de son corps et de son sang. Les évangélistes nous disent que les Juifs ‘‘discutaient entre eux en disant : Comment peut-il nous donner sa chair à manger ?’’ Et même ses disciples, tout en évitant le langage irrespectueux de la multitude, laissaient percer leur doute sous cette forme plus radoucie: Cette parole est dure, et qui peut
(1) S. Jean, vi, 48-56.
l'écouter (1) ?’’ Ils furent tellement choqués par la promesse de notre Sauveur qu'après cela ‘‘un grand nombre de ses disciples s’en allèrent et ne revinrent plus (2).”’ Ils montraient évidemment, par leurs paroles et leur conduite, qu'ils comprenaient que Jésus avait parlé littéralement de sa chair; car s'ils avaient interprété ses paroles dans un sens figuratif, ils ne les auraient pas trouvées dures, et ils n'auraient pas été portés à abandonner leur maître,
Mais, me dira-t-on peut-être, les disciples et les Juifs qui entendaient notre Sauveur l’ont mal compris, prenant ses paroles dans un sens littéral, tandis qu’il leur avait parlé dans un sens figuratif. Il est facile de réfuter cette objection. Sans doute, il est arrivé assez souvent que notre Sauveur a été mal compris par ses auditeurs. En pareilles circonstances, il a toujours pris soin d’éloigner de leur esprit la fausse impression qu'ils avaient reçue, en établissant le vrai sens dans un langage simple. Ainsi, par exemple, ayant dit à Nicodème que si un homme ne renaît il ne peut entrer dans le royaume des cieux, et, ayant remarqué que sa pensée n’avait pas été bien comprise par ce disciple, notre Sauveur ajouta: ‘‘A moins qu’un homme ne renaisse de l’eau et du Saint-Esprit, il ne peut entrer dans le royaume des cieux (3).’’ Et de nouveau, comme il mettait en garde ses disciples contre le levain des Pharisiens, trouvant qu'ils ai aient donné un sens erroné à ses paroles, il ajouta aussitôt qu’ils avaient à se prémunir contre ‘‘la doctrine des Pharisiens (4).
Dans la circonstance actuelle, notre Sauveur changet-il son langage, quand il voit que ses paroles sont prises au sens littéral ? Dit-il à ses auditeurs qu’il a parlé
(1) S. Jean, vi, 61.
(2) S. Jean, vi, 67.
(3) S. Jean, ur.
(4) S. Matth., xvr.
dans un sens figuré? Adoucit-il le ton de ses expressions? Loin de là. Au lieu de tempérer la force de ses paroles, il reprend ce qu’il a déjà dit, et dans un langage bien plus emphatique: ‘En vérité, en vérité, je vous le dis, à moins que vous ne mangiez la chair du Fils de l’homme et que vous ne buviez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous.”
Quand notre Sauveur vit les Juifs et plusieurs de ses disciples l'abandonner, se tourn nt vers les douze qu'il s'était choisi, il leur dit vivement: ‘‘Voulez-vous aussi vous retirer ?’”’ Et Simon-Pierre de répondre: ‘‘A qui irons-nous? Vous avez les paroles de la vie éternelle (1) !”?
A votre tour aussi, mon cher lecteur, vous devez choisir. Répondrez-vous comme les Juifs, ou comme les disciples de peu de foi, ou comme Pierre? Ah! que quelques-uns disent avec les Juifs sans foi: “Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ?”’ Que quelques autres redisent avec les disciples incrédules: ‘C’est une dure parole, et qui peut l'entendre ?”’ Mais vous, dites avec Pierre: ‘‘Seigneur, à qui irons-nous ? Vous avez les paroles de la vie éternelle !””
Jusqu'ici je me suis appesanti sur les paroles de la promesse. Je vais maintenant donner les paroles de l'institution, qui sont rapportées à peu près dans les mêmes termes par saint Matthieu, saint Marc et saint Luc. Dans l'Evangile selon saint Matthieu nous lisons le récit suivant: ‘‘Tandis qu’ils étaient à table, Jésus prit du pain, le bénit, le rompit et le donna à ses disciples en disant: Prenez et mangez: ceci est mon corps. Prenant ensuite le calice, il rendit grâces, le leur donna en disant: Buvez-en tous, car c’est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, qui sera répandu pour beaucoup, pour la rémission des péchés (2).”
(1) S. Jean, vi, 68, 69.
(2) S. Matth., xxvi, 26, 28.