CHAPITRE VII
t^ <ravAll d'UniversalisAlloii ehrétieaae et 1rs Sectaire».
Catholique signifie universel. L'universel, cest Tun dans le multiple : en sorte que le vrai catholique est celui qui, tout en respectant la multiplicité, cherche l'unité.
Dieu est à la fois un et multiple : un par la nature, multiple par les personnes. Il est Père, il est Fils, il est Esprit ; et ces trois ne sont qu'une Divinité, et hi très zinum simt.
Nous ne concevons en Dieu la multiplicité des personnes, que parce que nous concevons d'abord l'unité infinie de sa nature. Si Dieu, en effet, n'était pas un être infiniment parfait, comment pourrions-nous avoir une idée du Père, du Fils et de l'Esprit? Dans l'ordre intelligible, l'unité de la Divinité précède donc la trinité de ses personnes. C'est pourquoi l'on ne saurait
mieux définir Dieu qu'en lui appliquant sous
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tous les rapports Tidée de Funité. « Par runité d'essence, dit le P. Lacordaire, il est esprit; par Tunité de temps, il est éternel ; par l'unité de lieu, il est immense; par Tunité de vue, il est la science infinie ; il est enfin l'unité dans tous les sens *. «
v-( Tous les êtres que Dieu a faits, ajoute ce grand esprit, ont reçu de lui, à des degrés divers, la puissance de l'unité, et ils périssent en cessant de la posséder dans la mesure dont ils ont besoin selon leur plus ou moins de perfection. Les germes que nous voyons semés à la surface de la terre, et y produire cette admirable variété de plantes qui ornent notre séjour, ne sont autre chose que des forces unitaires qui attirent à elles et s'incorporent des unités inférieures, telles que l'eau, Tair et la lumière, qui se décomposent elles-mêmes en d'autres unités subordonnées, jusqu'à ce qu'on arrive enfin aux dernières limites de l'être, à ces unités sourdes que nous appelons des éléments, sans savoir au fond ce que c'est. Ainsi, de l'être divin à l'être
' Le P. Lacordaire, Lettre sur le Saint-Siège»
LT LES SEGTAIUES. 101
élémentaire, de 1* incompréhensible au compré» heosible, s'étend une chaîne non interrompue d'unités dont les supérieures attirent les inférieures, pour leur communiquer une vie plus élevée, et les mener de chef-d'œuvre en chefd'œuvre jusqu'à Dieu, le principe et la,fin, l'alpha et l'oméga, qui par l'incarnation du Verbe rattache à son unité suprême toutes les natures créées, l'âme et le corps.
« L'unité, qui est la forme de f êlre, l'est en* core de la vérité; car la vérité n'est que l'être en tant que connu, et l'être présent à l'intelligence ne peut se montrer que comme il est, c'est-à-dire un; et de même que les êtres sont liés entre eux, les vérités sont liées entre elles, et tout l'eflort de l'intelligence est de découvrir les rapports des choses, comme tout l'effort de la vie est de les établir. De même aussi que le défaut d'unité est le signal de la mort, il est également le signe de l'erreur.
n Enfin l'unité est la forme du beau : rien n'est beau que ce qui est un, ou, en d'autres termes, que ce qui est harmonieux. Parcourez dans votre esprit les divers genres de beautés
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qui sont conmies de rhomme» et vous les verrez toutes respleodir du caractère de Tunité. Qu est* ce que dix mille soldats répandus çà et là daos les rues avec leurs uniformes grossiers? Mettezles en ligne, et regardez. Qu'est-ce qu'un million de pierres carrées répandues au hasard sur le sol? Faites-en une figure, et regardez. Au contraire, arrêtez votre attention sur quelque chose de parfait, sur le visage de l'homme, où la vie, la luoûère et le mouvement de l'âme, sont exprimés par la vie, la lumière et le mouvement du corps, ce qui fait de cette face sublime le point de rencontre du beau visible et du beau intellectuel, le chef-d'œuvre de la beauté créée : arrêtez-y votre attention, et des unités merveilleuses qui en composent l'unité totale, ôtezen une seule, par exemple, l'unité du regard, et voyez. L'unité n'est pas le beau en soi, pas plus qu'elle n'est l'être et la vérité en soi ; mais elle est leur forme nécessaire, la condition sans laquelle il n'y a point d'être, point de vérité, point de beauté, et par conséquent point de vie, point d'intelligence, point d'amour. Car la vie est le résultat ou le terme de l'être; rintelli-
gence est le résultat ou le terme de la vérité ; l'amour est le résultat ou le terme du beau ; et Dieu, qui est la souveraine unité, est aussi la vie souveraine, Tintelligence souveraine, Tamour souverain *. »
Aussi l'unité remplit*elle le monde surna-» turel comme le monde naturel.
Ouvrez les Livres Saints. A travers toutes les divisions qu'ils nous racontent, tous les peuples que nous y voyons se sé^mrer les uns des autres, se combattre, se haïr, ne nous montrent-ils pas un peuple immense qui se forme peu à peu des débris des autres, et développe sa vie puissante par l'unité de l'esprit et l'unité du cœur? « Des nations lointaines viendront à toi, ô Jérusalem, et adoreront en toi le Seigneur *. » « Et je vis une grande multitude, dit saint Jean ; nul ne pouvait la compter; elle était formée de toutes les nations, de toutes les tribus, de tous les peuples, de toutes les langues \ »
Ce peuple nouveau, qui eut son unité dans
* Le P. Lacordaire, Lettre sur le Saint-Siège,
* Tobie^ cil. xni, v» 16.
5 Apocalypse, ch. viii t. 9.
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le peuple juif, n'eut soa universalité que dans le peuple chrétien. C'est donc dans l'Église chrétienne que doit se réparer la grande division introduite dans le monde par le péché. Effectivement, les Livres Saints insistent presque à chaque page sur les deux caractères d'unité et d'universalité qui doivent la distinguer entre toutes.
D'abord, qu'y a-t-il de plus évident que son caractère d'universalité? a C'est pour nous tous, écrit saint Paul, que Dieu a livré son propre Fils ^ Il n'y a point de distinction de Juif et de Gr)ec, car le Seigneur de tous est un, et tout homme« quel qu'il soit, qui invoquera le nom du Seigneur, sera sauvé K Dieu a tout, enfermé dans l'incrédulité, afin d'exercer sa miséricorde envers tous ^. Pour moi, je me- suis fait tout à tous, afin de sauver tous les hommes *. Tout a été soumis au Fils, afin que Dieu fût tout en tous *. Il n'y a qu'un Dieu, père de tous, qui
* Epitre aux Romains^ ch. viii, v. 32.
2 Ihid., ch. X, Y. 12. ^
' Ihid., ch, XI, V. 32.
'* /" É pitre aux Corinthiens, ch. ix, v. 22.
'^ ïbid,, ch. XV. Y, 28.
est au-dessus de tous, gouverne toutes choses, et réside en nous tous ^ »
Le caractëi e d' unité n*est pas moins frappant. B De même, dit encore saint Paul, que dans un seul corps nous avons beaucoup de membres, et que tous le3 membres n'ont pas la même fonc-* ' lion; ainsi, quoique nous soyons beaucoup, nous ne sommes tous qu^un seul corps en Jésus- Christ, étant tous membres les uns des autres *, Je vous en conjure par le nom de Notre- Seigneur Jésus-Christ, tenez tous le même langage, ne faites point de schismes parmi vous, mais soyez tous parfaitement unis 'dans un même esprit et dans4es mêmes sentiments \ Il y a diversité de grâces, mais il n'y a qu'un même Esprit; il y a diversité de ministères, mais il n'y a qu'un même Seigneur *. Nous tous, qui contemplons à face découverte la gloire du Seigneur, nous sommes transformés dans la même image ^. Nous avons le même
' Épître aux Ephésiens^ ch. iv, v. 6.
' Epître aux RomaiJis, ch. xii,v. 4 et 5.
^ /'* Épitre aux Corinthiens, cb. i, v, 10.
* Ifjtd,, ch. XII, V. ti et 5.
^ //• Épitre aux Cùrinthiens, ch. m, v. 18.
iOG l'l'niveusalisation chrétienne
esprit de foi *. Il n'y a plus de Juif ni de Grec, plus d'esclave ni de libre, plus d'homme ni de femme; mais vous n'êtes tous qu'un en Jésus* Christ *. Travaillez avec soin à conserver l'unité d'un même esprit par le lien de la paix. Vous ne faites tous qu'un même coips et qu'un même esprit, comme vous avez tous été appelés à la même espérance. Il n'y a qu'un Seigneur, qu'une foi, qu'un baptêmes Rendez ma joie complète, étant tous parfaitement unis, n'ayant tous qu'un même amour, uue même âme et les mêmes sentiments *. »
Du reste, écoutons Jésus-Christ. Il voulait une famille une et universelle : « Venez à moi, disait-il, vous tous qui ployez sôus le travail, et je vous ranimerai^. Non, ce n'est pas la volonté de mon Père qui est dans les deux, qu'un seul de ces petits périsse ®. J'ai d'autres brebis qui ne sont point de cette bergerie ; il faut que
* //• E pitre aux Corinthiens^ dà. iv, v. 13. ' Epitre aux Galates, ch. m, v. 28.
' Épitre aux Ephésiens^ ch. iv, v. 3-'J.
* Epitre aux PhilippienSy c!i, ii, v, 2; ni, 16.
•' Evangile selon saint Mathieu, ch. Xf, v. 28. ^ Ibid.t ch. XVIII, V. 14.
ET LES SECTAIKES. 107
je les amène, et elles entendront ma voix, et il n'y aura qu'une bergerie et qu'un Pasteur *.,. Père saint, conservez dans votre nom ceux que vous m'avez donnés, afin qu'ils soient un comme nous ^. Je prie afin que tous soient un, comme vous, Père, êtes en moi et moi en vous, afin qu'eux aussi soient un en nous, et qu'ainsi le monde croie que vous m'avez envoyé. Et la gloire que vous m'avez donnée, je la leur ai donnée, afin qu'ils soient un comme nous sommes un. Je suis en eux et vous en moi, pour qu'ils soient consommés en un, et que le monde connaisse que vous m'avez envoyé, et que vous les avez aimés comme vous m'avez aimé '. »
Tels sont les soupirs, si tendres et si ardents, que Jésus laissa exhaler de son cœur la veille de mourir. Si, en eflet, l'unité est la forme ou la condition de l'être, du vrai et du beau, dans tous les ordres possibles, depuis l'élément matériel jusqu'à Dieu, et si, d'autre part, Jésus- Christ a été envoyé pour être le réparateur de
1 Évangile selon saint Jeun, ch. x, v. 16.
2 Ibid., ch. XVII, V. 11.
3 Ibid., V. 21 -24.
108 l'universalisation chrétienne
rfaumanité déchue, pouvait-ii demander autre chose que de rendre les hommes un en euxmêmesy un entre eux, et un avec Dieu? Il leur avait apporté du ciel, dit encore le P. Lacordaire, la vie, Fintelligence et l'amour : la vie dans sa personne sacrée, Fintelligence dans sa parole, l'amour dans son sacrifice, tout en lui seul, afin que, par leur communication avec lui sous ce triple rapport, ils fussent tous un en lui, et par conséquent entre eux et avec Dieu, et que de cette manière une seule vie, une seule intelligence, un seul amour, sortis de Dieu même et passant par le Christ, coulassent comme un seul fleuve dans les entrailles de l'humanité. Ce mystère s'est vu et se voit encore chaque jour accompli sur la terre. Les hommes l'ont pradigieusement haï : ils en ont crucifié Tauteur. Mais on ne peut tuer nija vie, ni l'intelligence, ni l'amour. On ne l'essaye que pour leur donner plus d'éclat ; et il s'est rencontré en faveur de cette œuvre, que ce que les hommes peuvent de plus contre une chose, outrager, mutiler, tuer, servirait à rajeunir et à fortifier celle-là *.
' Le P. Lucordairc, Lettre sur le Saint-Siège,
ET LES SECTAIfiES. f09
Nous pouvons donc conclure que l'esprit de Jésus-Christ est d'amener le monde entier à l'unité : car, si c'est de l'unité que sort la multiplicité elle-même, c'est aussi vers l'unité qu'elle tend, ex uno omnes et omnes in unum. Nous pouvons également conclure que la vé-* ritable catholicité de l'Église de Jésus-Christ pcNTte non-seulement sur le temps et l'espace, mais surtout sur la vérité, la vertu et l'amour. La vérité chrétienne est catholique, parce qu elle renferme en elle toutes les vérités éparses, reflète toutes les lumières, resplendit de toutes les clartés, portant d'une main le flambeau de la science humaine, de l'autre celui de la foi divine.
La vertu chrétienne est catholique, parce qu elle implique toutes les vertus, tressaille à tous les dévouements, et embrasse le bien partout où il se trouve.
La charité chrétienne est catholique , parce que, comme Dieu» elle ne fait point acception des personnes S mais s'étend à tous, brise les barrières élevées par l'esprit de caito et l'esprit
^ £pl/f¥ aux 9i9mninsy ch. ii, v. 11.
110 l'universalisation CUaÉTIENNE
(le secte, se dilaie jusquaux extrémités du monde, salue dans tous les hommes des frères, dans toutes les âmes des images de Dieu, Qt laisse s'épanouir sur tous la grâce de son sourire, se souvenant qu elle est fille du Dieu qui fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants. On comprend dès lors combien certaines gens qui invoquent Jésus-Christ, sont loin d'en avoir l'esprit : car, s'il y a' un faux christianisme qui n*03t pas catholique, il y a malheureusement aussi un faux catholicisme qui n'est pas chrétien. Qui ne connaît ces gens qui se disent apôtres, et ne sont qiie des sectaires ? Leurs intentions peuvent être excellentes, mais leurs actions, au lieu d'étendre l'Église et d'en faire un royaume vaste et digne de Dieu, la réduisent aux limites d'une province et même d'une cité, et encore, quelle province et quelle cité ! Ils veulent le cathoHcisme,et rejettent la catholicité. Combien d'âmes ont-ils rapprochées de Jésus-Christ ? et combien n'en ont-ils pas éloignées! Selon eux, la vérité, c'est ce qu'ils affirment, et la vertu, ce qu'ils font. Quand ils ont parlé, il n'y a plus d'opinions libres, parce que chacune de leurs propositions
ET LES SBCTAinES. lit
est un dogme. En vain en appelle-t-on àTÉglise instituée par Jésus-Christ : l'Église, c'est eux. En vain invoque-t-on la tradition de l'Orient et de rOccident, depuis les premiers siècles du christianisme : la tradition, c'est eux. Du reste, le Seul fait de ne les point applaudir est un acte d'orgueil, de désobéissance, d'impiété et de Scandale. Si un frère ose les prier de l'éclairer, de daigner faire briller à ses faibles yeux quelques-uns de ces rayons éblouissants dont ils surabondent, et qu'il coûterait si peu à leur science et à leur charité de déverser sur lui, ils lui répondent avec une fierté blessée que la foi véritable ne réclame point toutes ces explications, mais accepte en silence la parole des maîtres, et que, du reste, il n'est point leur égal pour se permettre de traiter avec eux.
De tels esprits, quels que soient les sujets qu'ils abordent, ne voient que le côté qui divise, et non celui qui unit. Pour eux, se dilater, c'est se perdre, comme si l'on ne pouvait aller à la circonférence sans rompre avec le centre ; et se sauver, c'est se concentrer. Ne leur dites pas qu'une telle concentration est une restriction et
H 2 L*UNIVERSAL1SAT10N CHRÉTIENNli:
même une négation du royaume de Dieu ; ils vous répondraient que le royaume de Dieu n'est pas de ce monde. Ne leur citez pas ces paroles de saint Paul : « Ne faites rien avec contention, mais tout sans aucun murmure et sans plainte, comme des enfants de Dieu, remplis de simplicité ; * » ilis vous citeraient cette autre parole de saint Paul : « Tout m*est permis * », et ajouteraient que le zèle de Dieu les dévore, et que la colère n'est point un péché, irascimini et riolite peccare. Ne leur faîtes pas observer que Jésus- C4hrist a converti le bon larron par la douceur et non par des reproches acerbes ; ils vous feraient sans doute remarquer qu'une telle méthode a échoué sur le mauvais larron/
Ces sectaires, cherchant avant tout leur triomphe personnel, se tourmentent fort peu de la gloire de Dieu et du salut des âmes, bien qu à les entendre, ils bornent à ces deux choses tous leurs désirs ici-bas. Aussi ont-ils une habileté consommée pour subs tituer aux questions de principes les questtons de personnes : il est
' Épitre aujc. Philippiens, ch. ii, v, 3, 1^, 15* * /•■• Epitre aijfpc Connthiens^ cl», vr, v. 12.
quelquefois si peu aisé de démontrer scientifiquement les principesy et toujouk's si facile de maltraiter les personnes ! Au lieu d'éclairer ce qui est obscur, ils travaillent à obscurcir ce qui est clair. Tandis que les yrsàa disciples de Jésus* Christ s'efforcent de faire aimer la vertu, ne dirait-on pas qu ils prennent à cœur de la faire détester? Ou, s'ils parviennent à se contenir quelque peu extérieurement, n'est-il pas trop évident qu'autant dans l'amour catholique c'est le cœur qui sourit à travers les yeux, autant, chez eux, le sourire des yeux n'est là que pour voiler la haine du cœur. En un mot, Jésus-Christ a invité tous les hommes à entrer dans son Église : eux, ils en chassent quiconque ne leur ressemble pas. Jésus-Christ a prié pour le progrès de l'unité dans les esprits et dans les cœurs : eux, ils fomentent les divisions de toutes sortes. Là, r Église est la société universelle des âmes qui adorent Jésus-Christ : ici, c est la coterie de quelques ambitieux qui s'adorent eux-mêmes.