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LE SILENCE

due; David, n'arrivant au trône d'Israël qu'après s'être fortifié dans le silence des champs et dans le silence de son cœur ; puis Isaïe, JéFémie et tous les prophètes, ne parlant au peuple qu'après avoir silencieusement écouté les révélations et les ordres de Dieu ; mais surtout, nous voyons Jésus-Christ, s' enveloppant à Nazareth du silence le plus profond, vivant ignoré pendant trente ans, inaugurant sa vie publique par une retraite de quarante jours dans le désert, et cherchant encore, au milieu de ses prédications et de ses travaux, à se retirer seul sur les montagnes, pour y passer les nuits en prière.

Du reste, l'expérience de tous les jours ne constate-t-elle pas que le silence est à l'âme ce que le repos est au corps ? Le repos permet à la vie du corps de se retremper dans ses sources. Le silence met l'âme en rapport plus immédiat avec la vérité et lui découvre davantage les charmes secrets de la vertu. Quand l'eau longtemps agitée se repose avec calme, elle ne reflète plus le soleil en rayons brisés, mais elle semble le condenser en un point : c'est ainsi que la vérité se réfléchît dans les âmes aîlen-

cieuses. Le cristal lui-même, ce symbole de la pureté, ne s*élabore-t-il pas dans le silence et robsçurité? a Jamais, disait Brownson, je n'étais moins seul que loisque j'étais seul. »

Mais que Ton ne s'y trompe pas : s'il y a un vrai silence, il y en a de faux.

Il y a d'abord le silence de l'inaction et de la torpeur, ce « silence où l'âme dort et s'écoute rêver » , qu'a si bien décrit Lamartine. Ce n'est pas le silence de la goutte d'eaii qui se change en cristal, c'est celui de la mare d'eau qui se corrompt. Dans la mare, en effet, l'eau n'ayant plus de communication avec la source qui l'y a versée, n'y est plus vive; mille plantes grossières, nées dans la vase, en font un marais stagnant ; elle reste là, sans s'écouler et sans porter nulle part la fraîcheur et la fécondité. Il en est de même, dans l'ordre moral et religieux, de l'âme oisive et engourdie. Elle contient entre ses bords l'eau de la grâce ; mais n'ayant avec Dieu que le moins de communication possible, craignant d'en recevoir le plus léger mouvement , elle . ne possède qu'une eau morte. Dans cet affaiblissement de la vie divine» dans

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cette torpeur imposée à la grftee, crcHsaeDt mille germes de la vie inférieure, qui la changent, elle, ce beau lac Uoapide et bleu qui auparavant reflétait le ciel avec tant de pureté, en un ma» rais prêt à former des miasmes ; et ainsi embar* rassée par toutes les prisées matéâelles et les désirs terrestre^, l'eau de la grâce ne sait plus briser les digues qui la retiennent ni répandre la fécondité autour d'elle.

II. y a aussi le silence de la fausse solitode» La fausse solitude, c'est l'isolement» Que de personnes, tourmentées du besoin d'échapper aux bruits du monde et de descendre dans Finteneur de leur âme, s'imaginent que Dieu les appelle par cela même à s'isoler de leurs semblables et à ^r dans un désert inaccesttble, cooune si le silence des murailles Êdsait tûu-» jours naître le silence de l'âme I Cette illusion est périlleuse : car, si la vraie solitude nous rapproche de Dieu, l'isolement dont nous par* loDs ne nous rapproche que de nous-mêmes. Là règne un silence intérieur, ici un silence seulement extérieur; là on s'isde de ses passions, ici on les emporte avec soi, et au lieu de

les affaiUir, on les rend plus vivaces; là on quitte Tesprit du monde tout en restant dans le monde, ici on quitte le monde, mais on en garde Tesprit. Autant Dieu aime le silence de la vraie solitude, ce silence de Tâme qui permet à Dieu d'être entendu, alors même qu'il passe comme un souffle léger, sibilus aurœ tennis ^ ; autant il hait le silence hypocrite et morbide de l'isolement. (( Vœ sali • » , est-il dit au livre de TEcclésiaste; et saint Paul ne parle-t-il paiâlîas périls de l'isolement et des périkrdes faux frères, periculis in soliiudine, pêriculis in faisis fra* tribus ^1 H Père saint, s'écrie Jésus-Christ, je ne demande point que vous les sépariez du monde, mais que vous les sauviez du mal ^'» Dieu est si bon, qu'il a hérissé de difficultés Fi<)olement, comme pour empêcher les hommes de tomber dans ses abîmes cachés ; tandis qu'il à rendu la véritable solitude facilement accessible à tous. Ce n'est pas à dire pour cela que la

* ///• Livre des Rots, c!i. xix, v. 12.

* Ecclésiaste, cb. iv, v. 10.

* //• Epître aux Corinthiens , ch. xi, ▼. 26.

* Evangile selon saint Jean^ ch. xvir, v. 15.

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véritable grolitude n'exige de notre part aucune lutte. Loin de là. Mais il y a cette différence que dans l'isolement on lutte contre les hommes et les choses, sans lutter toujours contre soi-même» tandis que dans la véritable solitude on impose silence, avant tout, à ses propres passions* Dans l'isolement, si l'on a eu la force de rompre avec les splendeurs, les fêtes, et les joiesdu monde, souvent au fond on a la faiblesse de les regretter; tandis que dans la véritable solitude, si Ton voit les splendeurs du monde, on n'en est point épris; si l'on entend ses concerts, on n'en tressaille pas ; si l'on goûte ses joies, c'est pour n'en savourer que davantage celles de Dieu ; en un mot, et c'est saint Paul qui l'enseigne, on est dans le monde comme si l'on n'y était pas; sa figure, au lieu de s'imprimer dans notre âme, glisse sur elle et disparaît, prœterit figura hu^ jiismundi^. N'est-ce pas ainsi qu'agissait Esther, lorsqu'au milieu d'une cour païenne, elle se faisait une solitude? N'est-ce pas ainsi qu'agissaient également tous cesj Saints, qui ont su

* /'• Epitre aux Corinthiens, ch. virr, ?. 30->3S.

trouver « cette retraite et ce silence que les emplois du dehors n'altèrent pas * » ?

« On se cherche des retraites, disait Marc^ Aurèle, des chaumières rustiques, des rivages, des montagnes. . . Retire*toi plutôt en toi-même ; nulle part tu ne seras plus calme, o

IL — 11 iaut occuper son silence; et comme nous n'y suffisons pas nous-mêmes, il faut recourir à la lecture, u Quand vous priez, dit saint Augustin, vous parlez à Dieu ; mads qaand vous lisez, c'est Dieu qui vous parle *. »

La lecture est à la fois un charme et une utilité.

Lire, en effet, c'est retrouver les absents ; c'est entendre sa mère, son ami, son maître, malgré la distance qui nous en sépare et l'impossibilité où ils sont de faire arriver jusqu'à nous le son de leur voix ; c'est cueillir des idées, comme on cueille des fleurs, tantôt dans des sites sublimés, tantôt dans de gracieux bosquets ; c'est converser avec les morts immortels et s'échauffer à

1 Bossuet.

* Saint Augustio, sur le Psaume LXV^ d. 7.

leur flamme toujours ardente. « Ce sont les livres qui nous donnent nos plus grands plaisirs, et les hommes qui nous causent nos plus grandes douleurs. Quelquefois même les pensées conso* lent des choses, et les livres consolent des hommes * • >* « A tout prendre, écrivait M. de Tocqueville, j'aime encore mieux vivre avec les livres qu'avec leurs auteurs. Je me défie un peu de ceux-ci. pour l'agrément de la vie, tandis que des livres sont des gens de beaucoup d'esprit qui n'ont pas de vanité, pas d'humeur, pas de caprice, nul besoin de parler d'eux-mêmes, paa le moindre regret d'entendre dire du bien des autres, des gens d'esprit enfin qu'on peut quitter et reprendre à volonté. »

La lecture n'est pas seulement agréable, elle est surtout utile.

D'abord, nous dit un auteur qui réunit si bien l'utile à l'agréable, « elle orne la mémoire, elle nousi révèle les temps anciens, elle nous fait vivre dans le passé, et nous fait profiter de toutes les leçons qui ont été données aux hommes dans les (afférents siècles. Elle nous enseigne les

* Joubert, TiU XXIIU n. 308.

iA2 LES SOURCES DE LA VIE INTÉRIEURE.

maximes de sagesse et de prudence des anciens, elle met à notre disposition le résultat de leur expérience et quelquefois de leurs fautes. Il semble qu elle les interroge les uns après les autres, et les oblige à déposer même contre eux en faveur de la vérité ; et en parlant des morts, elle donne des leçons aux vivants *. »

Elle nous prémunit aussi contre la frivolité et agrandit F horizon de notre âme. t Tous, tant que nous sommes, dit le P. Faber, ne remarquons-nous pas en nous une tendance à tomber dans la vulgarité, à nous intéresser à des petitesses, à trouver nos récréations dans des niaiseries, et à nous laisser entraîner à des poursuites ignobles? On dirait qu'en s'évaporant, la joyeuse liberté de T enfance et sa vivacité naïve nous ont laissé un dépôt, un fond de puérilité, espèce de bas-fond sur lequel nous allons de temps en temps nous ensabler... Heureusement, le goût de la lecture élève et développe notre nature, il nous donne de la gravité et agrandit tout ce qui nous entoure ; il nous aide à tempérer notre humeur et à gagner surnaturellement la

* Mgr Landriot, XF/* Conférence nux dames du monde.

paix intérieare. Quand nous sommes dans Tagitalion et trop faibles pour nous en tirer par des moyens héroïques, nous avons toujours sous la main la ressource de la lecture pour nous tranquilliser. Et n'est-ce pas chaque jour que nous en avons besoin, et que nous perdons des grâces •en nous, laissant aller à l'agitation ! Quand je dis que le goût de la lecture est une nécessité spéciale de notre temps, j'ajoute que c'est surtout pour les gens qui veulent mener une vie pieuse dans le monde ; car ce sont là les âmes qui ont le plus besoin de paix et qui la trouvent le moins... Tout en nous éclairant sur notre œuvre à nous-mêmes, la lecture élargit notre charité à juger l'œuvre des autres... La bonté qui n'est pas en même temps la grandeur, est un triste spectacle; elle sauve, il est vrai, l'âme où elle se trouve, mais elle ne veut pas permettre aux autres d'en faire autant ; elle vient à bout, en proportion de son influence, de mettre un bâton dans la roue de tout progrès, et l'on peut dire qu elle a un talent spécial pour se mettre à la traverse dans tout ce qui se fait pour le salut des âmes... Combien d'esprits étroits la lecture

n*a-t-elle pas agrandis ! Combien de cœurs renfermés, étouffants, n'a-t-elle pas ouverts au soleil et à Tair de la montagne, et transformés en nobles salles de réception pour le Seigneur, qui ne pouvait y entrer auparavant *. »

Et cependant, combien de personnes lisent maintenant? Combien pourraient répéter sansmentir ce mot de M"*"^ de Sévigné : « Enfin, tant que nous aurons des livres, nous ne nous pendrons point » ? Ou, si on lit, que lit-on ? Tout, excepté les livres. Ou, si on lit les livres, comment les lit-on? Celui-ci, comme disait Montaigne , s en va en les escorniflant ; cet autre s'en fait lire des passages, pendant qu'il regarde les chinoiseries de son écran; ou s'il daigne les lire lui-même, il laisse ses yeux errer vaguement sur la page ouverte, sans apercevoir ridée derrière les mots ; il lit comme on lit, lorsqu'on n'attend que l'occasion de fermer le volume. Et cependant, écrivait le P. Lacordaire, « quand on peut lire Homère, Plutarque, Cicéron, Platon, David, saint Paul, saint Augustin, sainte Térèse, Bossuet, Pascal et d'au-

' Lu P. Faber, Conférences, p. 318-320:

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très semblables^ on est bien coupable de perdre le temps dans les niaiseries d'un salon. Le malheur des gens du. monde est de vouloir faire de toute lem^ vie une distraction, tandis que la récréation ne doit être qu'un moment donné au repos pour rafraîchir l'esprit et lui donner du nerf *. »

Toutefois, quelques règles doivent nous guider dans le choix de nos lectures.

D'abord, il faut non-seulement repousser les livres mauvais, il faut les fuir ; parce que, loin d'être le vêtement visible de l'incorporel et de l'impalpable, ils ne sont que la violation hideuse de la pudeur, le mépris de la morale et de la raison, le délire de l'imagination, le dévergondage des sentiments, des idées et du langage, triste résultat du désordj*e des mœurs, de l'irréligion et de l'ignorance.

Il faut aussi fuir les livres frivoles, parce que généralement ils manquent de goût et détournent tôt ou tard de la vérité et de la vertu. On l'a dit avec un grand sens pratique, a à force

* L« t>. Lacordaire, Con^espondance inédite.

de lire ces choses violentes et malsaines, la finesse de Tesprit s'émousse, la délicatesse du coeur s'altère, et Ton est bien près de transporter dans les habitudes de la vie pratique la mauvaise tenue du style. Ne croyez pas que ce s(wt chose indifférente que de manquer de goût. La conscience littéraire a plus d'une affinité avec la conscience morale; quiconque est insensible au beau n'est pas loin de se méprendre sur le bien... Ce n'est pas impunément qu'on fait son aliment de ce persiflage amusant, de ces menus propos qui étonnent par leur imprévu et étourdissent par leur originalité, de tout cet artifice de style qui ne se compose que de traits vifs, de mots piquants, d'allusions frivoles et d'anecdotes futiles. Ces faciles lectures ont le tort de dispenser de réfléchir, et finissent par dégoûter des occupations et des lectures sérieuses. 11 n'en reste rien que le vide, ou quelques traits recueillis avec un soin puéril, qui serviront d'aliment à des conversations plus puériles encore, ou provoqueront F émulation de cette escrime légère dans laquelle les facultés se dépensent en détail et l'esprit s'amincit

en croyant s'aiguiser ^ » En vain voudrait-on prétexter que les ouvrages frivoles ont quelquefois (les qualités enchanteresses, Diderot, qui n'est point suspect en pareille matière, n'a-t-il pas prononcé contre eux cette sentence : « Gardez-vous bien d'ouvrir ces ouvrages enchanteurs, lorsque vous aurez quelques devoirs à remplir » 7 La seule exception que Ton puisse se permettre, doit être motivée par un devoir de position ; et alors, il faut les lire avec tant de ce miel intérieur qu'on appelle l'amour de Dieu, que leur poison ne nous fasse aucun mal.

Quant aux livres de sentiment, quelle règle faut-il suivre? Des voix austères les interdisent à la jeunesse, alors même que le christianisme y est vénéré. Ces livres, dit-on, ne sont pas écrits pour les jeunes filles, a II est vrai, répond un esprit aussi chrétien que délicat, que Ton appelle écrits pour les jeunes filles des livres dans lesquels elles pourraient apprendre à lire à leurs belles poupées. Faut-il donc, parce qu'on est chrétien, baisser les yeux et rougir, quand on prononce l'un de ces trois mots sa-

* M. r;«bb(; roulop, Discottrs pronoua'' à Pans en 1860.

148 LES SOURCES DE LA VIE INTÉftIEURË,

crés : raison, liberté, amour? Que serait la vie sans ces trois mots? Laissez, laissez sans crainte vos filles lire ces pages brûlantes, à condition de les tourner, et d'aller jusqu*«iu bout, pour apprendre la fragilité de nos désirs, la durée de nos peines, le charme consolateur de nos croyances, et la beauté de la sainte alliance de la tendresse avec la pureté, sous les regards de Dieu *. »

Ce qu il faut lire de préférence, ce sont les livres solidement bons, les livres excellents, ceux qui « désenseignent la sottise » et enseignent la sagesse pratique : car, comme disait Montaigne, on nous apprend à vivre, quand la vie est passée. N'exclure aucun des livres qui peuvent nous instruire, parce que tout livre qui contient la science glorifie Celui qui s* est appelé le Dieu des sciences; en régler le choix, d'après notre caractère, nos aptitudes, notre vocation, nos charges, non de manière à satisfaire nos caprices, mais à perfectionner sérieusement notre âme; surtout lire parfaitement^ ne fût-ce

* M. A. Cochin, la Littéraire intime^ Corresp, du 2^ juin I86G, p. 291.

qu'une seule pensée par jour, à Texemple d* Appelle, ce fameux peintre de rantiquité qui ne passait aucun jour sans donner sur la toile un coup de pinceau : tels sont les cortseils que nul ne devrait oublier.

Le premier des livres dont nous devons faire notre nourriture, c'est le Livre de Dieu, la Bible.

— Pourquoi la république américaine est-elle si grande? Parce qu'elle a un esprit profondément religieux. Pourquoi a-t-elle cet esprit si profondément religieux ?Parce qu elle lit la Bible.

— La parole de Dieu comprise avec intelligence est une épée à laquelle nul vice ne saurait long* temps résister, a L'Évangile n'est pas un livre, disait Napoléon, c'est un être vivant, avec une action, une puissance qui envahit tout ce qui s'oppose à son extension... Je ne me lasse pas de le lire, et toujours avec le môme respect... On éprouve à lé contempler le même plaisir qu à contempler le ciel. « Oui, l'Évangile est un être vivant ; c'est le Christ lui-même qui se révèle» — Un livre, c*est l'écriture universalisée? l'écriture, à son tour, c'est la parole immortalisée; et la parole, c'est le verbe extériorisé : en sorte

130 LES SOURCES D£ LA YI£ INTÉAIEUBE.

qu'un livre est ooe idée devenne sensible, immortelle et universelle. Si donc TÉvangile a pour fond Jésus-Christ, on peut dire que TÉvangile est Jésus-Christ rendu sensible aux esprits, Jésus-Christ immortalisé dans les cœurs, Jésus-Christ universalisé à travers les lieux et les siècles. Dès lors, comment la lecture de l'Évangile ne serait-elle pas un devoir pour tous les amis de Jésus-Christ? Ne pas lire la Bible, c'est passer à côté de Dieu et fermer les yeux. Après la Bible, ce sont les ouviages des Docteurs de l'Église qui doivent être l'objet de nos lectures. Les lire, en effet, c'est parcourir ces forêts vierges du nouveau monde, dont on sort tout imprégné de parfums. Qui n'a ouvert, par exemple, Y Imitation^ ce livre si plein de piété, dont (( une demi-heure de lecture rend heureux pour toute la journée, heureux de cette paix intérieure qui est le plus délicieux des biens* » ? Qui n'a lu, sans devenir meilleur, quelques pages de saint François de Sales, cet esprit d'une sagesse si exquise, ce maître à la fois si

* M. s. de Sacy, Débats du 20 décembre 1867.

LA LECTUAE. 151

sûr et si gracieux, si aimable et si profondément intériem*?

Viennent ensuite les vies des Saints, ces vies si pleines de sacrifices, et qui nous montrent à chaque page Théroîsme chrétien en action. Toutefois, cette lecture doit se faire avec discernement. « Dieu laisse quelquefois des défauts chez les Saints, dit saint Grégoire le Grand, afin de les maintenir davantage dans Thumilité; et tout n'est pas toujours imitable en leur vie *. >r — « Il arrive même, dit saint Thomas, que T Écriture Sainte loue chez les Saints des choses qui ne sont pas toujours louables en elles-mêmes ; mais r Esprit-Saint leur tient compte de leurs bonnes intentions^. » — Bossuet, dans des lettres à la sœur Cornuau, exprime le même avis : « Vous ne vous trompez pas, dit*il, de croire qu'il y a beaucoup de choses dans la vie des Saints, que l'on y a mises avec peu de choix., • On n'est pao obligé de tout croire; mais il est bon de laisser passer ce qui choque, en prenantsoigneusementce qui édifie. Eprouvez

* Moral., 1. IV, c. xxiv; Pastor,^ k* partie.

• Somme Ihéoiogique, 2.2 , 110, 3, ad 3.

tout, dit saint Paul, et retenez ce qui est bon... Il est bon ordinairement de se conformer à ce que Dieu a révélé, et non pas xJe se perdre dans ces suppositions qu'on sait bien qui ne seront pas et qui ne peuvent être. Quand quelques Saints les ont faites, il faut regarder ces mouvements comme de pieuses extravagances d'un amour que sa violence rend insensé ; mais du reste il est dangereux de s'y laisser emporter. » En général, il est plus utile de lire les vies écrites dans les derniers siècles, que les vies écrites anciennement. Celles-ci, en effet, sont quelquefois plutôt des légendes et des poèmes que des histoires. Les Saints y jouissent d'une humanité si constamment h&*oïque, qu'il est difficile, après les avoir contemplés quelque temps, de regarder à terre et d'entrer dans les réalités ordinaires de la vie. On leur prête souvent une espèce d'âme qui n'est plus la nôtre; souvent aussi le chapitre des défauts manque totalement : et cependant^ serait-ce le moins intéressant, non pas au point de vue du plaisir secret et malin que Ton peut éprouver à surprendre en défaut des gens parfaits» mais au

LA LKCTUaE. 153

point de vue de la stratégie spirituelle, de la correction et du progrès? N'y a-t-il pas utilité à savoir comment saint François de Sales a dompté son irascibilité, et sainte Térèse sa légèreté ?

Ces défectuosités des vies anciennes nous sont signalées par les Bénédictins de Saint*Maur, en des termesqu'il faut savoir: » Non*seuIement, disentr-ils, nos Français qui s'appliquèrent à l'histoire, ne l' étudièrent point par principes; mais ils manquaient même du bon goût et de la critique nécessaires pour y devenir habiles. Ils n'avaient presque aucune idée, et ne pouvaient par conséquent faire presque aucun usage de cette ingénieuse sagacité, sans laquelle on ne peut juger sainement des choses, démêler le vrai d'avec le faux, le certain d'avec le douteux, faire choix entre l'un et l'autre, peser la valeur des différentes opinions, préférer celles qui le méritent, et se borner à ce qui fait au sujet qu'on entreprend de discuter. Malgré tous ces défauts, on vit s'élever en ce siècle une nuée d'Historiens, dont U plus grande partie fut composée de Légendaires. C'est qu'alors on eut

un nouveau motif de travailler aux vies des Saints. Les anciennes légendes étant perdues, ou péries dans la destruction et Tincendie des églises et des monastères, on se trouva dans l'obligation de les renouveler : car on ne pouvait s'accoutumer à honorer les Saints et à conserver leurs reliques sans avoir quelque chose de leur histoire, ou qui passât pour leur histoire. Il est à remarquer qu'il s'agissait le plus souvent de Saints morts depuis plusieurs siècles et de reliques venues de fort loin, sur quoi l'on n'avait presque que des traditions orales. De là on préjuge sans peine, que ceux qui travaillèrent à ces légendes se trouvant privés de tous les secours nécessaires, n'ont pu réussir à nous donner des histoires exactes et certaines. De sorte qu'au défaut du mauvais goût de leur siècle, ils y ont le plus souvent réuni les vices de l'incertitude, de la confusion, et quelquefois de la fausseté. Us y ont aussi donné dans les visions et laissé le simple et le naturel, pour s'arrêter au merveilleux et à l'extraordinaire. Il est même trop souvent arrivé qu'ils se sont cru permis d'y mêler des mensonges; ce qu'Hériger,

abbé de Laubes, qui s'en plaint, exprime en ces termes fort énergiques : Pro pieiate mentiri^ mentir pour la piété •• »

Quant à ces petits livres dont l'ignorance et le mercantilisme inondent TEglise, il faut les proscrire à jamais. Par leur patois et leur bana lité, ils sont la honte de l'esprit humain, et par leur absence de doctrine, la ruine de la piété. Ils sont, en effet, d'autant plus corrupteurs, qu'ils semblent moins corrompus; et l'opium qu'ils distillent est le moindre de leurs poisons. Rien n'y est défini ; les affirmations y sont aussi vagues que hasardées ; aux preuves suppléent les images, les fleurs, les exclamations; à la place de l'onction se fait sentir une religiosité à à la fois sensuelle et fade, qui, d'une part, met les nerfs en excitation, et, de l'autre, âllanguit le cœur, l'habitue à l'afféterie , et provoque bientôt en lui des spasmes nauséabonds. Ce serait leur faire trop d'honneur que de les comparer à ce que saint Pierre appelait « des

* Histoire littéraire de la France par les Bénédletins de Saint-Maar; édit. Palmé, 18C7, t. Vf, p. 60-61.

fables savantes^ »; appelons-les plutôt avec saint Paul « des fables, ineptes et séniles '. » Si de tels livres . plaisent k la foule, c'est que la lumière des bougies fait briller les couleurs fardées. Du reste, la foule cherche ce qui passionne et non ce qui a raison; peu lui importe si Tidée est décharnée, quand le style est drapé ; elle aime la déclamation et l'emphase, et croit que celui qui parle, à plus forte raison celui qui crie, dit toujours quelque chose. Il n'y a que le petit nombre qui ne veuille plus de perles fausses, et qui ait le bon sens de trouver que K le moindre grain de mil ferait mieux son aifaire. »

Déjà Fénelou lui-même s'écriait deson temps : u II n'y a rien de plus noble que la religion : rien n'est plus bas ni plus méprisable que l'idée qu'en ont communément tous ceux qu'on appelle dévots *. »

Mais écoutons les évêques de nos jours.

w Défiez-vous, écrit Mgr Dupanloup, môme

* //• Epître de saint Pierre^ ch. i, v. 16.

î /'« ^pitre de saint Paul à Timothée, ch. iv, v. 7.

^ FéneloD, Essai sur le Gouvernement^ ch. x.

de certains livres de piété. La librairie, la meilleure librairie, hélas ! trop peu surveillée aujour* d'hui sous ce rapport, jette chaque année dans le monde, dans les maisons religieuses, dans les bibliothèques paroissiales, dans les distributions de prix, des milliers de petits livres de piété, sans valeur, sans doctrine, sans solidité, pleins d'une quantité d'idées inexactes* d'exagérations ridicules et de sentiments faux, qui altèrent et abaissent la religion, dénaturent la dévotion, rebutent les hommes sérieux, scandalisent les chrétiens éclairés, et sont comme une sorte de corruption subtile pour les âmes *• »

« Avouons-le franchement, dit à son tour Mgr Landriot, la manière dont certains petits auteurs photographient les vertus, en en prenant le modèle en eux-mêmes, est bien propre à faire naître les préjugés qui existent dans le monde : sans s'en douter, quand ils peignent, ils posent devant leur propre esprit ; et, au lieu de consulter les admirables originaux qui existent dans l'Église catholique, ils se prennent eux-mêmes très-innocemment pour modèles,

* Lettre de Mgr d'Orléans à son clergé, 8 oofti 1863,

et ce qu'ils nous donnent ainsi est tout simplement l'esquisse de leurs mesquines pensées. Nous croyons nécessaire d'opposer à toute cette génération d'idées rachitiques, les belles et larges idées des Docteurs *. »

« Chacun ne fait-il pas son Christ à sa manière? Chacun a son moule, dont la forme et la capacité sont en rapport avec l'esprit de l'artiste; chacun, dans une série de méditations plus ou moins intelligentes, construit quelquefois un Christ de faataisie, qui est simplement le reflet de celui qui parle ou de celui qui écrit. Aussi que de fois le Christ n'est-il pas défiguré par ces petits esprits! Cognitio parva in parvis^ magna ver à in magnis 2. On prête souvent à Notre-Seigneur des sentiments que certainement il n'a jamais eus, et des pensées qui sont presque opposées à la saine théologie. De ces conceptions étroites, mesquines et assez souvent ridicules, il résulte pour les fidèles un enseignement regrettable, qui entretient parmi eux une génération de petites idées, et des traditions

* 17* Conférence aux dames du monde ^ t» I, p. 159-160. 2 Saint Cyrille.

LA LECTOBE. IS9

de caractères pusillanimes. Rien de grand, d'élevé, de noble, de généraux. Ces déplorables conséquences tiennent en partie à toutes ces falsifications de la noble figure de Jésus-Christ, falsifications que Ton rencontre dans ces petits livres dont les auteurs ont oublié la parole de l'Ange de l'École. « S'il est savant, qu'il nous instruise; s'il est simplement pieux, quil se borne à prier. » Aussi, «les grands et imiifenaes caractères de la Divinité ne sont pas imprimés sur les âmes, donec magni atque immensi Di^. vinitatis ejus caractères paulatim in earitm mentibus imprimantur ^ n . C'est la vulgarité recouverte de mots vénérables, ce sont trop souvent toutes ces petites passions qui croissent naturellement dans les natures mesquines et dans les caractères abaissés... Alors le chrig* tianisme, cette religion magnifique où l'immense donne la main à l'éternel, nous apparaît comme une collection de choses puériles et sans valeur, espèce d'avorton des esprits faibjes. De là un éloignement chez les hommes intelligents qui n'ont pas la foi, parce qu'ils ne voient

« Saint Cyrille.

IfiO LES SOURCES DE LA VIE INTÉRIEURE.

plus chez nous ces grands et immenses caractères de la Divinité dont parle saint Cyrille *. » Terminons ces sages réflexions par ce mot du P. Faber ; « J'oserai dire que Texagération, ce ver rongeur des livres spirituels, dans laquelle tant d'écrivains sont tombés, a fait infiniment plus de mal aux âmes des lecteurs, par les soupçons mal fondés quelle y a fait nattre, que n'aurait pu en faire une de ces illusions qui viennent de Satan ^. >»

< Mgr Landriot, le Christ de la traditionf vu* conféreDCC. 2 Le P. Faber, Progrès^ t. .II, p. 251.

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