LA MÉDITATION
réflexion qui ne reculerait devant une épée nue? Dans les sentiments religieux, la réflexion a sa grande part ; car sans des réflexions habituelles sur les craintes et les espérances de l'autre vie, qui sacrifierait au ciel ce dont il peut jouir sur laterre*? »
Si les âmes qui font silence en elles-mêmes, qui lisent et réfléchissent sérieusement, sont rares dans la société actuelle, combien y en a-t-^il qui inéditent véritablement ? On s'arrête avec ses pensées, on se penche même sur elles comme pour les respirer avant qu'elles s'évaporent : mais cherche-t-on à pénétrer au fond de leur calice et à voir à travers leur beauté la sagesse de Dieu? Si quelques âmes se frappent, se travaillent quelque peu, et parviennent à découvrir en elles quelques filons d'or, qu'en font-elles, après les avoir ramassés? Ont-elles le courage de les tailler, de les polir, et surtout de ne pas se complaire frivolement en eux, mais de les faire servir à leur utilité plutôt qu à leui* vanité? Que de méditations se changent, après quelques minutes, en rêveries! Nous voulions
* 3ladame Guizot.
rechercher les choses nettes et vraies, et nous nous amusons aux choses vaines I
Dieu nous demande des résolutions pratiques; et nous ne lui offrons que des soupirs fiévreux et des velléités maladives. Dieu veut que nous allions en ligne droite, jusqu'à cette partie de notre âme de laquelle il faut déraciner tel ou tel défaut ; et nous, au lieu de marcher énergiquement au but, nous courons, comme des enfants, après la brise qui se joue à nos côtés, dans le feuillage des arbres. Dieu, pour jouir de nous, veut que nous nous corrigions de nos défauts ; et nous , préoccupés de jouir de lui, nous oublions de travailler à devenir meilleurs. Nous consentons volontiers à contempler Dieu, à suivre Jésus-Christ de sa crèche au Calvaire; mais, l'idéal une fois regardé, nous renvoyons au lendemain, à ce lendemain qui n'arrive jamais, le soin de nous rendre conformes à notre divin modèle. Inquiets des choses de la terre, cloués à l'accident du jour, nous nous emprisonnons dans nos petits amours-propres, au lieu de prendre le large et de nous envoler à la considération de ce qui divinise; et nous n'employons
ainsi notre méditation qu'à abaisser Dieu jusqu'à nous, au lieu de nous en servir pour nous élever jusqu'à lui.
Cela tient à deux causes. La première, c'est que nous ne sommes point pratiquement convaincus de cette maxime des anciens, que, pour parvenir à la sagesse, le premier conseilàsuivre est celui-ci : « Tecum habita, demeure avec toimême. » La seconde, c'est que nous ne savons pas lire chrétiennement. Lire chrétiennement, c'est laisser la divine figure de Jésus-Christ s'interposer entre notre livre et nos yeux : il est la lumière, il est la beauté; dès lors, comment ne nous rendrait-il pas la vérité plus lumineuse et plus belle?
II. — La bonté de Dieu, pour nous aider à vivre intérieurement et nous faciliter l'œuvre de notre sanctification, nous a ouvert une quatrième oource : les sacrements.
Dieu a fait trois mondes : le monde de la matière, le monde de l'esprit et le monde de la grâce. Dans chacuu de ces mondes, il nous parle et nous excite à l'aimer; et son moyen,
c'est le sacrement. Les êtres matériels sont les sacrements du premier, et la parole soit parlée soit écrite, celui du deuxième. Le monde de la grâce, étant surnaturel, contient des sacrements surnaturels.
Parmi ceux-ci, il en est deux auxquels nous avons plus souvent recours : la Pénitence et r Eucharistie.
Afin que ces sacrements soient réellement pour nous des moyens d'amélioration morale, il faut, comme l'enseigne saint Thomas, ne pas s'arrêter aux signes et aux actes extérieurs qui les constituent dans leur matière et dans leur forme, mais pénétrer jusqu'à leur vertu.
Trop de personnes confondent le sacrement de Pénitence avec la confession : la confession, en effet, n'est qu'une des parties du sacrement. Ce qui importe par-dessus tout, c'est la contrition, c'est-à-dire le regret d'avoir offensé Dieu et le ferme propos de ne plus l'offenser à l'avenir. Au lieu de favoriser en soi l'épanouissement de ces deux sentiments, la plupart du temps on perd toute sa ferveur à se préoccuper de sa confession, à
« picoter sur sa chère conscience » , comme dit saint François de Sales, à entrer dans des détails parfaitement inutiles, à mesurer la longueur de Tépée avec laquelle on a blessé son prochain, à se tourmenter pour savoir si Ton a bien tout dit, tout raconté; de telle serte que, lorsque \ient' le moment d'exprimer à Dieu sa douleur pour le passé et sa résolution pour l'avenir, on a l'âme épuisée, et, au lieu de faire vraiment avec son cœur un acte de contrition, on ne fait que réciter une formule avec des lèvres émues. D'autres fois, l'idée qui domine notre esprit, c'est de jeter, sans mentir, non pas un voile, mais une gaze à demi transparente sur nos fautes, de manière à atténuer autant que possible l'opinion peu favorable que nous pourrions donner de nous-mêmes à notreconfesseur. Alors, dit Bossuet, a c'est quelqu'un qui nous a entraînés, ou quelque rencontre imprévue qui nous a engagés contre notre gré ; tout autre que nous aurait fait de même. Que si nous ne trouvons pas hors de nous sur quoi rejeter notre faute, nous cherchons quelque chose en nous qui ne vienne pas de nous-mêmes, notre humeur, notre
inclination, notre naturel... Nous sommes tombés comme des feuilles, mais cest que nos iniquités nous ont emportés comme un vent *. »
Une autre illusion, plus générale encore et plus subtile, consiste à détourner notre contrition de son véritable objet. Pour la bien comprendre, il faut savoir que dans Tâme il y a, après la faute commise, la peine qui en est la conséquence : cette peine, c'est, dans Tâme imparfaitement chrétienne, la crainte de Tenfer et le trouble que cette crainte fait naître, et, dans Tâme plus pieuse, le réel chagrin d'avoir offensé Dieu et les larmes que ce chagrin fait souvent couler. Or, il arrive que la contrition, au lieu de porter sur la faute commise, porte davantage sur la peine ressentie; et nous allons au confessionnal pour nous décharger plutôt du malaise que du mal, parce que c'est moins le bien de Dieu que le nôtre, que nous cherchons. Et comme ces nuances sont délicates, l'illusion n'en est que plus facile; ei c'est ainsi qu'au lieu
* haïe^ cil. Lxiv, ?. 6 : aCecidimusquasi foliuin universi, et iniquitates iiostroî quasi ventus abstulerunt nos. »
d'aller jusqu'à l'esprit, nous végétons dans la lettre.
Quant à la communion, elle est sujette aux mêmes périls, surtout lorsqu'elle est fréquente.
Avec saint François de Sales, nous pensons que deux sortes de gens doivent souvent communier : les parfaits, parce que, étant bien disposés, ils auraient grand tort de ne point s'approcher de la source de la perfection; et les imparfaits, afin de pouvoir justement prétendre à la perfection : les forts, de crainte qu'ils ne deviennent faibles; et les faibles, afin qu'ils deviennent forts *.
Mais aussi, avec saint François de Sales, nous pensons que dans F Eucharistie nous devons chercher moins l'homme que le Dieu. N'est-ce pas là, du reste, ce que proclame le sacrement lui-même, lorsqu'il nous cache jusqu'au nioindre vestige de l'humanité de Jésus-Christ? N'est-ce pas ce que nous enseigne Jésus- Christ, lorsqu'il dit : « C'est l'esprit qui vivifie; la chair ne sert
* Saint François de Sales, Introduction à la Vie dévote, II* partie, ch. ixi.
ITO LES SOrftCIS HE Là TIE INTÉRIEURE.
de rïen : les paroles que je tous ai dites sont esprit ei \ie* »?
(Test renseicnement formel des Pères de rÉtrlise.
Éœuions saint Jérôme : « Nous mangeons la chair du Christ et nous buvons son sang, nonseulement sous la forme sacramentelle, mais dans la lecture des Ecritures; car la parole de Dieu est vraiment une nourriture et un breu- \"age'. »
Saint Augustin : o Qu est-ce que manger le Christ? Ce n'est pas seulement recevoir son corps dans le sacrement, mais c est demeurer en lui et le posséder en soi par l'amour... Le pain et le vin peuvent aussi se prendre en un sens spirituel : le pain et le vin, c'est la justice et la vérité, et le Christ c'est la vérité... Quand vous lisez la parole de Dieu, quand vous l'entendez, quand vous la ruminez, vous mangez le pain... C'est le Verbe de Dieu qui est le pain de l'âme *. »
' Evangile selon saint Jean, ch, vi, v. 64.
' Saint Jérôme, Comment, sur VEcclésiaste.
» SaÎDt Augustin, sur le Ps, CIIl, Serm, iir, n. lu;
LES SACREMENTS. 17i
Saint Thomas : a C'est manger spirituellement le Christ que de croire en lui et de raimcr, alors même qu'on ne songe pas au sacrement *. »
Innocent III : « Celui qui croit en Dieu, mange Dieu 2. »
Clément d'Alexandrie : « Il y a deux sangs du Christ : l'un charnel, qui nous rachète de la mort ; l'autre spirituel, qui nous parfume =^. »
Origène : « Il y a deux manières d'entendre l'Eucharistie : il v a le sens ordinaire du sacrement ; mais il y a le sens plus profond de la vérité qui est l'aliment de l'âme... Le sang du Christ, c'est la parole qui nourrit l'âme... La vie du juste est une Eucharistie perpétuelle, car il mange sans interruption le pain de la vie, le Verbe de Dieu, la Sagesse éternelle *. »
Albert le Grand : « On devient membre du
Ps. AX\T/, Serrn. m, n.5; Serîu. lvii, n. 7; Ps. Cly Serm. i, n. 5.
^ Saint Thomas, IV Sent., Dist. 9, q. 1, a. 2.
2 Innocent HI, De Sac, ait. myst.^ 1. IV, c. xiv.
^ Clémeni d'Alexandrie, Pedag.^ 1. II, c. n.
* Origène, In Joan.y t. XXXII, n. 10; in Math.; in Leviiic. hom. xvi, n. 5.
Christ, lorsqu'on le mange spirituellement par la foi et par l'amour, car alors on se change véritablement au corps de Jésus-Christ pour vivre éternellement *. »
D'après ces textes, il est évident que lés Pères de l'Eglise exigent moins la manducation corporelle que la manducation spirituelle, celle qui s'opère par l'esprit et par le cœur et nous fait participer au Verbe de Dieu. « 0 divine Eucharistie, ô sacrement de l'amour ! s'écrie Mgr Landriot, je n'enlève rien à la vérité de vos mystères en parlant ainsi. Non, je crois en vous, comme je crois à l'Incarnation. Mais c'est le Christ luimême, ce sont les amis du Christ, qui m'ont appris que, tout en demeurant vérité, vous n'étiez vous-même qu'une préparation, qu'un escabeau, qu'un moyen de monter plus haut, de monter aux régions de l'invisible. Vous êtes la voie pour arriver ; mais le terme du voyage, c'est le Verbe avec ses splendeurs divines ^. »
Que chacun examine sa conscience, et voie s'il se laisse absorber par les choses de l'ordre
' Albert le Grand, De Sacram, alt.^ c. xix. Mgp Landriot, VEucharistie, /'* Co7if,
l'esprit de prière. 173
sensible, ou s'il élève son âme dans les hauteurs de r éternelle Sagesse !
III. — Enfin, la vie intérieure s'entretient et s'accroît encore par l'esprit de prière.
Il y a une grande différence entre la prière et Fesprit de prière. Faire sa prière, c'est se mettre à genoux le matin et le soir, réciter la formule de son manuel, s'efforcer de penser à Dieu pendant quelques minutes dont le nombre est fixé à Tavance, puis, s'en aller soit au travail soit au sommeil. Cet exercice est excellent. Mais il est souverainement insuffisant à quiconque veut pratiquer la piété, parce que agir ainsi, c'est donner à Dieu quelques parcelles de sa vie et lui soustraire le reste. Or, l'âme pieuse doit donner à Dieu sa vie tout entière, quelles que soient les occupations qui la remplissent : « Il faut toujours prier et ne jamais cesser », dit Jésus-Christ *. Mais comment prier toujours? Saint Paul nous l'apprend : Priez en tout temps, nous dit-il, en esprit, orantes omni tempore in
* Evangile seioû saint Luc, ch. xviii, v. 1.
474 LES SOURCES DE LA VIE XNTÉaiEURE.
SPiaiTu *. » C'est donc l'esprit de prière que nous devons nous efforcer d'acquérir.
Or, l'esprit de prière ne se fait point l'esclave des prières vocales : il sait que c'est aimer peu que de pouvoir dire combien l'on aimQ ^, et que, si les sentiments ordinaires parlent, les grands se taisent ^. Il se contente de peu de paroles : « Je voudrais, dit saint François de Sales, que le matin, au lever, vous pliassiez les geuoux devant Dieu, pour l'adorer, faire le sfgne de la croix et luy demander la bénédiction pour toute la journée : ce qui se peut faire au temps que Ton diroit un ou deux Pater noster. Si vous avez la messe, il suffira qu'avec attention et révérence vous Tescoutiez, ainsi qu'il est marqué dans Y Introduction^ en disant vostre chapelet. Le soir avant souper ou environ, vous pourriez aysement faire un peu de prières ferventes, vous jettant devant nostre Seigneur, autant comme on diroit un Pater : car il n'y a point d'occasion, qui vous tienne si subjecte, que vous ne puissiez
' Épître aux Ephésiens, ch. vi, ?. 18.
' Chî pùo dir com' egU arde, è in picciol fuoco. ■
» « Gurœ levés loquuntur, ingénies stupent.»— Sénèquc.
l'esprit de l'UIÈRE. 173
dérober ce petit bout de loysir. Le soir avant qu'aller coucher vous pourrez, faisant autres choses, en quelque lieu que ce soit, faire la reveuë de ce que vous aurez faict parmy la journée de gros en gros, et allant au lict vous jetter briefvement à genoux, demander pardon à Dieu dés fautes que vous avez commises, et le prier de veiller sur vous, et vous donner sa bénédiction; ce que vous pourrez faire courtement comme pour un Ave Maria. »
L'esprit de prière ne cherche point non plus à faire de belles prières, bien apprêtées : est-ce que le cœur a de l'esprit? « Le secret des secrets en Forayson, dit encore saint François de Sales, c'est de suivre les attraicts en simplicité de cœur... Le vray amour n'a gueres de méthode... C'est une règle générale que toujours il faut suivre ses attraicts, et se laisser aller où l'esprit nous mesne. » .
L'esprit de prière ne se tourmente point, et surtout ne se laisse point abattre, lorsqu'il se sent muet et que Dieu se plaît à le faire passer par la sécheresse du cœur : il sait que les statues qui ornent le palais d'un prince, contribuent
à la gloire de ce prince, bien qu elles ne disent rien ; et que la plus touchante prière des mendiants, c'est d'exposer silencieusement leur misère à nos yeux.
Avoir Tesprit de prière, c'est respirer Dieu dans notre âme, comme notre corps respire l'atmosphère matérielle qui nous entoure. De même que respirer l'atmosphère est une condition de la vie corporelle, ainsi respirer Dieu est une condition de la piété : de même encore que, tout en respirant l'atmosphère, notre corps peut vaquer, sans distraction, à ses différents travaux, ainsi notre âme, pour respirer Dieu, n'est point obligée de suspendre ni de mal faire ses actions.
Avoir l'esprit de prière, c'est voir Dieu en toute chose et toute chose en Dieu. De même que nous ne voudrions pas habiter une maison, dans laquelle il n'y aurait pas de fenêtre qui pût nous laisser entrevoir le ciel; ainsi, dans la demeure spirituelle de notre âme, devons-nous avoir une perspective sur l'éternité et comme une ouverture sur Dieu. La pensée de Dieu est la lumière dans laquelle nous apercevons tout
l'esprit de prière. 177
le reste : alors même que nous ne la verrions pas plus que la lumière, du moins verrions-nous toute chose en elle.
L'âme qui vit de Tesprit de prière, sait donc faire planer sur les plus beaux spectacles, soit de la grâce, soit de la nature spirituelle, soit même de la nature matérielle, la grande pensée de Dieu.
Cet acte, qui semble n'être qu un acte d'amour, est en même temps un acte de haute sagesse.
Chaque créature, en effet, est une théophanie, c'est-à-dire une révélation de Dieu *. La création est comme le poëme de Dieu, et chaque être, si grand ou si petit qu il soit, est un mot exprimant ridée divine. Qu'est-ce que Focéan, sinon l'empire visible du Dieu invisible? L'homme n'y peut laisser sa trace ; tous ces sillons qu'il essaye d'y creuser en le traversant en tout sens, ont à peine le temps d'exister, et disparaissent aussitôt devant l'infini, qui seul est assez grand pour l'habiter. La petite fleur des champs, l'insecte
^ « Theophaniae sunt omnes creaturœ. » — J. Scot, in Etang, Joan,
178 LES SOURCES DE L.V VIE INTÉaiEURE.
qui bourdonne dans Tair, eux aussi, nous parlent de Dieu. « Tous les petits détails de la vie privée, dit le P. Faber, sont autant de sacrements, autant de présences réelles, car Dieu est au fond de chacun *» : le hasard qui exclut Dieu, n'est admis que par les volontés paresseuses ou par les intelligences courtes.
Avec Tesprit de prière, rien n'est donc plus facile que d'agrandir ce qui semble petit, de transfigurer l'humain dans le divin, de surnaturaliser les actions les plus humbles, et de faire servir les circonstances les plus vulgaires de la vie matérielle au triomphe de la grâce et à l'acquisition de la vie éternelle : nous pouvons tous être ce Mercure dont parle Plutarque, et qui arrachait les nerfs de Typhon pour en faire des cordes à la lyre divine.
Qu'il me soit permis de citer des exemples, qui, par leur naïve simplicité et leur fraîcheur de sentiment, nous apprendront cet art si vrai d'arriver au ciel par la terre, en se tenant en la présence de Dieu.
(( Je considérais l'autre jour, dit saint Fran-
* Le P. Faber, Le Saint-Sacrement, t. 1, p. 235.
l'esprit de prière. no
cois de Sales, ce que quelques autheurs disent des alcyons, petits oyselets qui pondent sur la rade de la mer. C'est qu'ils font des nids tout ronds et si bien pressés, que Teau de la mer ne peut nullement les pénétrer ; et seulement audessus il y a un petit trou, par lequel ils peuvent respirer et aspirer. La dedans ils logent leurs petits, afin que la mer les surprenant, ils puissent nager en asseurance, et flotter sur les vagues, sans le remplir, ny submerger, et Tair qui se prend par le petit trou sert de contrepoids, et balance tellement ces petits pelotons en des petites barquettes que jamais elles ne renversent... Ha! que j'ayme ces oyseaux, qui sont environnés d'eauës et ne vivent que de l'air; qui se cachent en mer et ne voient que le ciel : ils nagent comme poissons et chantent comme oyseaux ; et ce qui me plaist, c'est que l'ancre est jettée du costé d'en haut, et non du costé d'en bas pour les affermir contre les vagues. Le doux Jésus nous veuille rendre tels, qu'environnés du monde et de la chair, nous vivions toujiours au ciel; et que l'affermissement de nos espérances soit toujours en haut et au paradis. »
Cet aimable Saint écrit une autre fois à M™* de Chantai le récit suivant : « Il avait fort neigé, et la cour estoit couverte d'un grand pied de neige. Jean vint au milieu, et balaya certaine petite place emmy la neige, et jetta là de la graine à manger pour les pigeons, qui vinrent tous ensemble, en ce réfectoire là, prendre la réfection avec une paix et respect admirables; et je m'amusay à les regarder. Vous ne sçauriez croire la grande édification que ces petits animaux me donnèrent ; car ils ne dirent jamais un seul petit mot, et ceux qui eurent plus tost faict leur réfection s'envolèrent là auprès pour attendre les autres. Et quand ils eurent vuidé la moytié de la place, une quantité d'bysillons qui les regardoient vinrent là autour d'eux; et tous les pigeons qui mangeoient encor se retirèrent en un coin, pour laisser la plus grande part de la place aux petits oyseaux, qui vinrent aussi se mettre à table, sans que les pigeons s'en troublassent. J'admirois la charité; car les pauvres pigeons avoient si grand peur de fascher ces petits oyseaux, auxquels ils donnoient l'aumosne, qu'ils se tenoient tous rassemblés en un bout de
l'esprit de prière. 181
la table. J'admiray la discrétion decesmendians, qui ne vinrent à Taumosne que quand ils veirent que les pigeons estoient sur la fin du repas, et qu'il y avoit encore des restes à suffisance. En somme, je ne sceus m'empcscher de venir aux larmes, de voir la charitable simplicité des colombes, et la confiance des petits oyseaux en leur charité. Je ne sçay si un prédicateur m'eust touché si vivement. Geste image de vertu me fit grand bien tout le jour. »
Qui n*a savouré également les charmantes pages du journal d'Eugénie de Guérin?
« H avril 1836. — Voilà sous ma plume une petite bête qui chemine, pas plus grosse qu'un point sur un i. Qui sait où elle va? de quoi elle vit? et si elle n'a pas quelque chagrin au cœur? Qui sait si elle ne cherche pas quelque Paris où elle a un frère? Elle va bien vite. Je m'arrête sur son chemin : là voilà hors de la page ; comme elle est loin ! Je la vois à peine, je ne la vois plus. Bon voyage, petite créature, que Dieu te conduise où tu veux aller I Nous reverrortsnous? T'ai-je fait peur? Je suis si grande à tes yeux sans doute ! Mais peut-être, par cela même
je t'échappe comme une immensité. Ma petite bête me mènerait loin, je m'arrête à cette pensée : qn ainsi je suis aux yeux de Dieu, petite et in finiment petite créature qu'il aime, »
« 12 juillet 1838. — C'est joli de laver, de voir passer des poissons , des flots, des brins d'herbe, des feuilles, des fleurs tombées, de suivre cela et je ne sais quoi au fil de l'eau. Il vient tant de choses à la laveuse qui sait voir dans le cours de ce ruisseau ! C'est la baignoire des oiseaux, le miroir du ciel, l'image de la vie, un chemin courant, le réservoir du baptême. »
« 4 avril 1838. — 11 fait froid, il pleut, il neige. Un vent langoureux chante à ma fenêtre et me donne envie de lui répondre; tnaisque dire au vent, à un peu d'air agité? Hélas ! que nous ne sommes pas souvent autre chose. »
« 1" mars 1838. — Je regardais tout à l'heure deux petits mendiants qui passaient avec extase sous le grand peuplier. Ils ne pouvaient assez lever la tête et les yeux; et je pensais qu'ainsi tout ce qui est haut attire notre intelligence..., quand un tout petit oiseau, allant seposer sur la cime du peuplier, m'a fait sentir l'impuissance
l'esprit de prière. 183
de notre pauvre nature et tomber l'orgueil de mes pensées. »
« 6 mai 1837. — J'ai cousu un drap de lit, et je cousais bien des choses dans ma couture. Un drap prête bien à la réflexion : il va recouvrir tant de monde, tant de sommeils si différents ! peut-être celui de la tombe. Qui sait s'il ne sera pas mon suaire, si ces points que je fais ne seront pas décousus par les vers ! »
Et le 10 : « Comme je descendais un chaudron du feu, papa m*a dit qu il n'aimait pas de me voir faire ces choses ; mais j'ai pensé à saint Bonaventure, qui lavait la vaisselle de son couvent, quand on alla lui porter, je crois, le chapeau de cardinal. En ce monde il n'y a rien de bas que le péché qui nous dégrade aux yeux de de Dieu. Ainsi mon chaudron m'a fait faire une réflexion salutaire, qui me servira à faire sans dégoût certaines choses dégoûtantes, comme de me noircir les mains à la cuisine. Bonsoir; demain matin, je vais me confesser. »
C'est ainsi que le Seigneur est près de nous, iJorninifs prope est, même lorsque nous sommes dans tous les tracas de la vie matérielle. Heu-
reux ceux qui ont le cœur assez pur pour sentir sa présence !
« Les mariniers qui voguent à Taspect et conduite (les estoilles ne vont pas au ciel pour cela, mais en terre ; aussi ne visent-ils pas au ciel, sinon pour cercher la terre. Au contraire, les chrestiens ne respirans qu au ciel, où est leur trésor et le port asseuré de leurs espérances, regardent bien souvent aux choses d'icy-bas, mais ce n*est pas pour aller à la terre, ains pour aller au ciel ^ »
' Saint François de Sales.