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CHAPITRE XI

lA Vie dlMlpée.

Nous avons vu en quoi consiste la vie intérieure et quelles en sont les sources. Mais que de fois ces sources ne sont-elles pas desséchées pour nous ! Ou, si elles renferment encore quelques gouttes d'eau , que de fois ces gouttes d'eau, au lieu de suffire à nous désaltérer, ne rendent-elles pas notre soif brûlante! Et cependant, n'est-ce pas là que doivent se trouver les torrents de la grâce? Ah I n'accusons point les sources de la vie, demandons-nous plutôt si nous ne sommes pas nous-mêmes ces citernes dissipées dont parle Jérémie, cistemas dissipatas quœ continere non valent aquas *. La dissipation est comme la fissure par laquelle Teau de la grâce s'échappe de notre âme ; c'est elle, par conséquent, qui produit cette aridité qui nous désole si souvent, et qui empêche les ger-

* Jérémie^ cli. ii, v. 13.

mes semés en nous par le divin Laboureur, de s'épanouir et de fructifier. La dissipation est d'autant plus dangereuse, qu'elle se multiplie elle-même indéfiniment, en ce sens qu'elle nous jette dans un vide qui à son tour nous rejette vers elle. 11 importe donc souverainement, pour la combattre victorieusement, de l'étudier dans ses causes et dans ses actes.

Les véritables causes de la dissipation sont internes : ce sont nos passions. Les objets externes n'en sont que les occasions. Très-souvent nous pensons le contraire, et nous nous déchargeons sur les choses extérieures des fautes dont nous sommes les véritables auteurs. Les objets physiques sont placés par eux-mêmes en dehors de l'ordre moral; substantiellement indifi*érents à cet ordre, ils n'y ont que la valeur que nous leur donnons : en tout cas, créés par Dieu, ils ne sauraient contenir dans leur essence aucune malice morale. C'est ainsi que, selon saint Paul, tout est pur pour ceux qui sont purs, omnia munda miindis * ; et par contre, que tout est corrompu pour ceux qui sont corrompus,

* Épitre de saint Paul à Tite^ cli. i, v. 15

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coiiiquinatis autem et infidelibus niliil est inundum * : ce ne sont pas les choses qui sont impures, c'est leur esprit et leur conscience, sed inquinatœ simt eorum et mens et conscientia^. Telles personnes, en effet, savent rester recueillies et honnêtes, au milieu des mille occasions de dissipation et de perversité qu'elles sont obligées d'affronter pour des raisons domestiques ou sociales : telles autres, au contraire, se dissipent et se pervertissent même, au milieu des occasions de recueillement et des exercices de piété dans lesquels elles vivent. Celles-là, lorsquelles sont dans la nécessité de parler de choses légères, en parlent sérieusement -, celle-ci , lorsqu'elles doivent parler de choses sérieuses, en parlent légèrement. « Regnum Dei intra ws est^ le royaume de Dieu est au dedans de

Par conséquent, quiconque veut vaincre la

. dissipation, doit d'abord combattre ses passions

mauvaises; ensuite, fuir autant que possible les

* Epitreà Tite, cli. i, v. 13.

^ Evangile selon saint Luc, cli. xvii, 21.

occasions qui pourraient l'affaiblir ; enfin, faire tourner à son profit celles qu'il ne peut éviter, c'est-à-dire, bien faire ce qui , étant mal fait, serait une occasion de dissipation.

1. — Or, la première et la plus fréquente de toutes les occasions, se trouve dans les conversations et les visites.

Un esprit aussi délicat que pieux a remarqué que le salon, cette pièce mixte qui se trouve entre les chambres consacrées à l'intimité et le dehors consacré à la vie publique, et dans laquelle les gens de la maison donnent la main aux étrangers, est d'origine toute chrétienne : l'antiquité, en effet, n'a connu que les gynécées et l'agora. De même que l'Eglise seule a émancipé la femme, de même aussi, elle seule a créé le salon *. Qui ne voit la mission que Ja femme peut y remplir, et l'influence considérablequ elle peut y exercer, soit au point de vue social, soit surtout au point de vue moral et religieux?

' Le B. p. Hyacinthe, Allocution nu catéchisme de Persevémnce des Jeunes Filles de la Madcleme^ on 1867.

L'histoire des derniers siècles nous en fournit des preuves incontestables et illustres.

Malheureusement les temps sont bien changés. Quel est le salon dans lequel les femmes, tout en restant dans le rôle gracieux que Dieu leur a réservé, savent s'occuper des intérêts de la vie publique ? « Je vois un grand nombre de celles-ci, écrivait M. de Tocqueville à M"' Swetchine, qui ont mille vertus privées, dans lesquelles l'action directe et bienfaisante de la religion se fait apercevoir... Mais quant à cette partie des devoirs qui se rapporte à la vie publique, elles ne semblent pas même en avoir ridée. Non-seulement elles ne les pratiquent pas pour elles-mêmes, ce qui est assez naturel, mais elles ne paraissent pas même avoir la pensée de les inculquer à ceux sur lesquels elles ont de l'influence. C'est une face de l'éducation qui leur est comme invisible, il n'en était pas de même dans cet ancien régime qui, au milieu de beaucoup de vices, renfermait de fières et mâles vertus. J'ai souvent entendu dire que ma grand'mère, qui était une très-sainte femme, après avoir recommandé à son jeune fils l'exer-

cice de tous les devoirs de la vie privée, ne manquait point d'ajouter : « Et puis, mon enfant, n'oubliez jamais qu un homme se doit avant tout à sa patrie ; qu'il n'y a pas de sacrifices qu'il ne doive lui faire ; qu'il ne peut rester indifférent à son sort, et que Dieu exige de lui qu'il soit toujours prêt à consacrer, au besoin, son temps, sa fortune, et même sa vie au service de l'Étal et du roi '. »

De quoi donc s'occupe-t-on? Que sont maintenant les salons les plus fréquentés et en apparence les plus animés? 11 serait trop long d'enregistrer toutes les plaintes des observateurs les plus sérieux. Qu'il nous suffise de rapporter celle-ci : « On dit que le théâtre se meurt ; non, il se déplace. Ce n'est plus le théâtre qui est vivant; c'est la vie qui est théâtrale. Ce penchant à se mettre en scène, ce perpétuel en dehors dans les habitudes et le langage, ces poses et ces attitudes arrangées en vue de la foule, ces phrases et ces mots qui semblent avoir passé par-dessus la rampe pour arriver dans le monde, cette manie de cacher l'homme

- M. ('c Tccquovillc, Lctfre du '[O sepiemb7'e \S'}t,

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SOUS le personnage, tout cela, c'est du théâtre. Le théâtre est partout, excepté chez lui, où il nous afflige de sa stérilité sénile. Il teint de ses couleurs décevantes la société, Tart elles lettres, les physionomies, les intelligences et les âmes. Son atmosphère factice s'infiltre dans notre air salubre. Ses chimères empiètent sur nos réalités, ses trappes sur notre terrain ferme, ses mensonges sur nos vérités, ses libertés sur nos servitudes. On dirait que nos fortunes, nos maisons, nos sciences, nos finances, nos vertus, nos franchises, nos dépenses, nos amitiés, nos talents, nos lois, notre politique, sont toutes affaires de théâtre, destinées à vivre comme ses œuvres entre huit heures et minuit, et à disparaître avec le rideau qui tombe et le lustre qui s'éteint *• »

Et si nous pénétrons dans les conversations et les visites ai intimité^ de quoi la plupart du temps les trouvons-nous alimentées?

Tantôt on parle trop, tantôt trop peu. « Le cœur de la femme est bavard » , a dit une femme d'esprit*. Qui n'a entendu, en effet, ces longs

^ M. A. de Ponlmartin, Correspon fiant da 25 juillet 18()5. ' Eugénie de Guérin.

récits entrepris pour répondre à cent questions qui n*ont point été posées? « C'est pitié, disait Montaigne : je Fessaye par la preuve d'aulcuns de mes privez amis ; à mesure que la mémoire leur fournit la chose entière et présente, ils reculent si arrière leur narration, et la chargent de tant de vaines circonstances, que, si le conte est bon, ils en estouffent la bonté ; s'il ne Test pas, vous estes à mauldire ou l'heur de leur mémoire, ou le malheur de leur jugement. Et c'est chose difficile de fermer un propos et de le coupper depuis qu'on est arrouté ; et n'est rien où la force d'un cheval se cognoisse plus qu'à faire un arrest rond et net *. » Et quand ce n'est pas le bavardage, c'est le mutisme et la taciturnité; tel qui sait éviter l'affectation d'un discours trop verbeux, ne sait point éviter le pédantisme d'un silence aussi inopportun que peu profond; on dirait son esprit paralysé par je ne sais quel hiver intellectuel ; ses pensées, au lieu de circuler librement et de s'écouler sur ses lèvres, se prennent dans sa tête comme des glaçons; son cœur, qui pourrait faire monter

* Montaigne, Essais^ 1. I, ch. ix.

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jusqu'à elles quelques rayons de chaleur et leur rendre leur cours, reste froid et inerte.

Et lorsqu'on ne parle ni trop ni trop peu, que dit-on? On épuise sa légèreté sur les sujets qui réclament de la réflexion, et son attention sur les choses de fantaisie. Pourvu que les futilités soient délicates, le vide élégant, les paroles faciles, tout est bien. Si quelqu'un s'efforce d'écarter les inutilités et de ramener la conversation sur des questions importantes, c'est peutêtre un homme d'esprit, mais certainement un homme d'esprit insupportable.

Aujourd'hui le vent souffle à la louange : alors ce sont partout des compliments adulateurs, des protestations métaphoriques, des assurances dérisoires de bienveillance et de sympathie qui déguisent mal un égoïame impitoyable, ou bien encore des galanteries d'autant plus fades qu'elles ne sont que la parodie de l'amitié. Demain, au contraire, le vent est à la critique, aux indiscrétions, à la médisance, voire même aux insinuations calomnieuses. On travaille son esprit à rechercher curieusement la vie des autres, cette vie qui devrait être murée, même

pour un ennemi. On se donne mille peines pour découvrir les intrigues de celui-là, les prétentions de celles-ci, les faiblesses de chacun, les circonstances dans lesquelles ont failli ceux que Ton jalouse, etc. , etc. La belle occupation ! En vérité, « la belle merveille, dit Bossuet, d'avoir trouvé des péchés dans des pécheurs, et dans des hommes des défauts humains ! »

Quelquefois on se promet d*être discret. Mais qu'est-ce que cette discrétion, sinon « un voile suspendu par en haut, non attaché par en bas, voile léger que le moindre souffle d'air dérange et qui s'écarte à chaque instant » ? D'autres fois, on dépouille toute réserve : la conversation commence sur un ton doucereusement amer, continue en s' aigrissant davantage, et finit par une de ces médisances qui mettent en lambeaux la réputation d' autrui. De telles gens sont des hyènes ; il ne leur en manque que la peau. Malheureusement elles habitent autre part que dans les. forêts, et les jours où elles sont le plus déchaînées sont quelquefois ceux où elles se sont prosternées le plus profondément au pied des autels. Les Saints disent que ce qui nous rappro-

che le plus de Dieu, c'est la bonté ; elles proclament, elles, du moins par leurs discours et par leurs actes, que le plaisir des déesses, c est la vengeance, cette vengeance qui procède de leur jalousie et de leur haine, qui leur fait nier dans le prochain les qualités qu elles ne peuvent affirmer en elles, et passer sans pitié le niveau de leur médiocritésur toute âme qui leur est supérieure. Toute cette perfidie est, du re^e, fort habilement dissimulée. « Ceux, dit saint François de Sales, qui pour médire font des préfaces d'honneur, ou qui disent des petites gentillesses et gausseries entre deux, sont les plus fins et vénéneux médisans de tous. Je proteste, disentils, que je Tayme, et qu'au reste c'est un galand homme ; mays cependant il faut dire la vérité, il eut tort de faire une telle perfidie ; c'est une fort vertueuse fille, mais elle fut surprise; et semblables petits agencements. Ne voyés-vous pas l'artifice? Celuy qui veut tirer à Tare tire tant qu'il peut la flèche à soy, mays ce n'est que pour la darder plus puissamment ^ »

* Saint François de Sales, Introduction à ta Vin dévote, Hl'par.ic, cil. xxix.

iSi les deux premiers défauts des conversations sont l'inutilité et la médisance, la légèreté, pour ne pas dire la malhonnêteté, est le troisième.

La vanité est le quatrième. On oublie ce qu'a si justement observé La Bruyère, à savoir : que l'esprit de la conversation consiste moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres, et que celui qui sort de notre entretien content de soi et de son esprit, l'est de nous parfaitement. Et alors, qu arrive-t-il? On s'essouffle à courir après l'esprit, lequel court souvent plus fort que nous ; et l'on arrive à sacrifier à un bon mot tout, jusqu'à ses amis, jusqu'à Dieu, jusqu'à soi-même. r. La jolivité de l'esprit, dit encore saint François de Sales, nous donne quelques fois bien de la vanité, et on levé plus souvent le nez de l'esprit que celui du visage ; on faict les doux yeux par les paroles aussi bien que par le regard. 11 n'est pas bon vrayment d'aller sur le bout du pied, ny d'esprit, ny de corps ; car si on choppe, la cheute en est plus rude. »

Que faul-il conclure de tout ce désordre habituel des conversations et des visites? Qu'il faut les fuir? Non. Les fuir et les rechercher

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sont deux excès blâmables : les fuir, parce que c'est dédaigner le prochain ; et les rechercher, parce que c'est s'exposer à l'oisiveté et à la dissipation ^ Il faut donc les accepter suivant le bon plaisir de la Providence qui nous les envoie, mais aussi nous efforcer, en combattant leurs défauts, de les ramener à ce qu'elles doivent être entre personnes chrétiennes.

D'abord, combattons leurs défauts, c'est-àdire :

1° Tenons-nous à égale distance de la loquacité et de la taciturnité.

2^ Sans tomber dans le pédantisme d'une discussion qui n'est pas de notre compétence, demeurons dans les choses sérieuses. « Le parler peu, tant recommandé par les anciens sages, ne s'entend pas qu'il faille dire peu de paroles, mays de n'en dire pas beaucoup d'inutiles ; car, en matière de parler, on ne regarde pas à la quantité, mays à la qualité. Et me semble qu'il fiiut fuir les deux extrémités ; car de faire trop l'entendu et le severe , refusant de contribuer

^ Saint Fraiiç<»is de Sales, voir le chap. xxiv : Des cunver" f fit tons et de la solitude.

aux devis familiers qui se font es conversations, il semble qu'il y ait un manquement de confiance, ou quelque sorte de desdain ; de babiller aussi et cajoUer tous-jours, sans donner ny loisir, ni commodité aux autres de parler à souhait, cela tient de Tesventé et du léger *. » Et ailleurs, dans une lettre à une dame, saint François de Sales donne ce sage conseil : « Soyés courte la où vous ne profiterés pas 2, »

3° N'exagérons ni les compliments que nous devons faire, ni ceux que nous devons recevoir. Rappelons-nous ce mot de Henri IV à Téchevin Myron : « Compère, j'aulneray vostre affection aux veritez que vous oserez me signaler. » Par conséquent, défions-nous des éloges et méditons les blâmes. La critique est un flambeau, la louange un bandeau, et ceux qui nous louent nous montrent le chemin à suivre, tandis que ceux qui nous adressent des reproches nous avertissent des dangers à éviter. « O homme qui me louez, s'écrie Bossuet, que voulez-vous faire ? Je

* Saint François de Sales, Introduction à la Vie dévote, UP partie, ch. xxx.

2 Lettre.^ spirituelles, CCXC*

neparlepas de vous, homme malin, qui meiouez artificieusement par un côté pour montrer mon faible de l'autre, ou qui me donnez froidement de fades, de faibles louanges, qui sont pires que des blâmes, ou qui me louez fortement peut-être pour m' attirer de Fenvie, ou pour me mener où vous voulez parla louange, ou pour faire dire que j'aime à être loué et ajouter ce ridicule, le plus grand de tous, aux autres que j'ai déjà. Ce n'est pas de vous que je parle, louangeur faible ou malin ; je parle à vous qui me louez de bonne foi, et c'est à vous que je demande : Que voulezvous faire de moi? Me cacher mes défauts, m' empêcher de me corriger, me faire fou de moi-même, m' enfler de mon mérite prétendu? Dès là me le faire perdre... Taisez- vous, ami (Jangereux *. »

4° Fuyons les médisances que peuvent nous inspirer soit la jalousie, soit la haine, soit le goût de la raillerie et de la fausse gaieté. Ne confondons pas l'esprit avec la moquerie, et sachons trouver misérable la joie qui attriste un frère. « Faire tomber l'un, dit saint François def

* Bossuet, Discours sur la vie cachée en Dieu,

Sales, noircir Tautre, picquer ie tiers, faire du mal à un fol, ce sont des risées et joyes sottes et insolentes. . . Quant aux jeux de paroles qui se font des uns aux autres avec une modeste gayeté et joyeuseté, ils appartiennent à la vertu que nous pouvons appeler bonne conversation, et par iceux on prend une honneste et aoiiable récréation sur les occasions frivoles que les imperfections humaines fournissent. Il se faut garder seulement de passer de cette honneste joyeuseté à la mocquerie. La mocquerie provoque à rire par mespris etcontemnement du prochain. » . C'est une des plus mauvaises conditions qu un esprit peut avoir que d'estre mocqueur. Dieu haït extrêmement ce vice *. »

5"* Évitons également les paroles malhonnêtes. « Ceux qui pensent estre galans hommes à dire de telles paroles en convei^sation, ne sçavent pas pourquoy les conversations sont faites ; car elles doivent estre comme essaims d'abeilles assemblées pour faire le miel de quelque doux et vertueux entretien, et non pas

' Saint François de Sales, Intro l>r:iioi, otc, III« partie cil. XX vu;

comme un tas de guespes qui se joignent pour succer quelque pourriture *. »

6** Enfin, efforçons-nous d'échapper à la vanité. Il n'est permis qu'au rossignol de s'écouter chanter. Quand l'homme s'écoute parler, les autres ne l' écoutent plus.

Mais il ne suffit pas que nos conversations ne soient pas défectueuses, il faut encore qu'elles soient chrétiennes.

Qu'y a*t-il de plus saint que la parole? Si nous voulons en découvrir l'origine, ne devonsnous pas remonter jusqu'au mystère de la Trinité ? Là, en effet, est la Parole première, éternelle, infinie ; cette Parole qui est la lumière du Père et avec le Père le principe du premier et éternel Amour, Dans notre âme, image de Dieu, se trouve une autre parole ; parole que nous pouvons garder en nous et exprimer en dehors de nous. On peut donc trouver avec saint Isidore que la parole est d'une certaine manière une chose divine •*. On peut aussi comprendre

* Saint Fralil^ois de Sales, Introduction, etc , UP panie. ch. XXVII.

^ Saint Isidore : « Divina quœdam res est aermo. a

toute la profondeur du mot causer^ employé comme synonyme de parler : c'est être cause, c est semer des germes et en préparer Téclosion, c'est en quelque sorte participer à la puissance créatrice de Dieu.

Dès lors, comment nos conversations pourraient-elles être bonnes etvraiment chrétiennes, si elles ne ilous portaient vers Dieu? Non, ne craignons point de parler de Dieu ; et si nous ne le pouvons pas, faisons du moins penser à lui, avec ce charme du laisser-aller qu'on ne suspecte jamais et qu'on pardonne toujours, et par un de ces soupirs vers le parfait qui sont, eux aussi, des démonstrations et des glorifications de Dieu. Toutefois, écoutons sur ce sujet deux conseils, l'un de Bossuet, l'autre de saint François de Sales : « Prenez gardei dit Bossuet, à l'amusement, j'oserai le dire, à la séduction des entretiens de piété qui n'aboutissent à rien ♦. w — « Ne parlés jamais de Dieu ni de la dévotion, écrit saint François de Sales,^)ar manière d'acquit et d'entretien, mais tous-jours avec attention et dévotion : ce que je dis pour vous ester

' Bossu- 1, Médit, sur la Cène, T* partio, 89

une remarquable vanité qui se treuve en plusieurs qui font profession de dévotion , lesquelz à tous propos disent des paroles saintes et ferventes par manière d'entregent et sans y penser nullement; et après les avoir dites, il leur est advis qu ilzsonttelz que les paroles tesmoignent : ce qui n'est pas *. »

Tels sont les moyens d'éviter la dissipation dans les conversations et les visites.

IL — La deuxième occasion de dissipation, c'est le jeu, la danse et le théâtre.

Aucune de ces trois choses n'est mauvaise, considérée en elle-même.

Toutes les trois peuvent être quelquefois nécessaires ou inévitables : le jeu, par suite du besoin de récréation qu'éprouve notre nature ; la danse et le théâtre, par suite d'exigences domestiques ou sociales.

Mais si toutes les trois peuvent être quelquefois inévitables, elles sont toujours, dans les circonstances actuelles, dangereuses. — Le jeu

* Saint François de Sales, Introduction, etc., Ul* paftie.

cil. XXVI.

est dangereux, parce que, avec la frivolité qui nous enveloppe de toutes parts, il nous est fort difficile de ne pas en abuser, de ne pas le laisser dégénérer, sinon en perte d'argent, du moins en perte de temps, et de ne pas en faire d'une distraction qui repose une occupation qui fa* tigue. — La danse est dangereuse. Qui ne le sait? — Le théâtre est dangereux. Au lieu d'être un mélange de rires et de larmes qui enseignent , n'est-il pas trop souvent une succession d'émotions qui dissipent? L'atmosphère qu'on y respire n'est-elle pas « une atmosphère variable, brumeuse, orageuse, où dogmatise l'ignorance, où siffle l'envie, où randpent les cabales, où la probité du talent a si souvent été méconnue, où la noble candeur du génie est quelquefois si déplacée, où la médiocrité triomphe de rabaisser à son niveau les supériorités qui l'offusquent, où l'on trouve tant de petits hommes pour un grand*? »

11 est donc évident qu'une personne pieuse qui veut conserver les élans de sa vie intérieure, dans le jeu, dans la danse et au théâtre, doit

» Victor Hugo, Préface de Cromwell,

s'entourer de mille précautions austères. Écoutons saint François de Sales : « Prenés garde, Philothée, de ne point attacher votre affection à tout cela; car, pour honneste que soit une récréation, c'est vice d'y mettre son cœur et son affection. Je ne dis pas qu'il ne faille prendre plaisir à jouer pendant que l'on joue, car autrement on ne se recréerait pas ; mais je dis qu'il ne faut pas y mettre son affection pour le désirer, pour s'y amuser et s'en empresser,.. Je vous dis des danses comme tes médecins disent, des potii'ons et champignons : les meilleurs n'en valent rien, disent-ils; et je vous dis que les meilleurs balz ne sont guère bons. Si néantmoins il faut manger des potirons, prenés garde qu'ils soient bien apprestés : si par quelque occasion de laquelle vous ne puissiés pas vous bien excuser il faut aller au bal, prenés garde que votre danse soit bien apprestée. Mais comme faut-il qu'elle soit accommodée? De modestie, de dignité et de bonne intention. Mangés-en peu, et peu souvent... Dansés et joiiés, selon les conditions que je vous ai marquées, quand, pour condescendre et complaire à l'honneste

conversation en laquelle vous serés, la prudence et discrétion vous le conseilleront ; car la condescendance, comme surgeon de la charité, rend les choses indifférentes bonnes, et.les dangereuses permises ; elle oste mesme la malice à celles qui sont aucunement mauvaises. . . Sainte Elisabeth d'Hongrie joiioit et dansoit parfois, sans interest de sa dévotion, laquelle estoit si bien enracinée dedans son ame, qu'elle croissoit emmy les pompes et vanités ausquelles sa condition Texposoit : ce sont les grands feux qui s'enflamment au vent, mays les petits s'esteignent si on ne les y porte à couvert*. »

Quant au théâtre, il ne faut point y chercher la sensation, mais l'idée: l'idée morale, l'idée patriotique, l'idée religieuse. 11 faut y faire abstraction de tout ce qui ne tient pas à l'âme un langage digne d'elle, et concentrer l'attention de son esprit, l'émotion de son cœur, l'admiration de toute son âme, sur la laideur du vice et la beauté de la vertu. Si nous sommes sérieux, nous verrons dans le comique son véritable but,

1 Saint François de Sales, Introduction^ etc., III* partie, ch. XXXI, XXXIII et xxxiv.

qui est de nous montrer à nous-mêmes comme les autres nous voient, et le grotesque lui-même ne sera qu' « un temps d* arrêt, un terme de comparaison, un point de départ d'où l'on s'élève vers le beau, avec une perception plus fraîche et plus excitée » ; et si nous sommes sincèrement chrétiens, nous verrons le bien à travers le mal et Dieu à travers la créature.

III. — Enfin, il est une troisième occasion de dissipation, à laquelle peu de personnes échappent : le goût du luxe.

Il ne faut pas confondre le goût du luxe avec le luxe. Le luxe peut être quelquefois une nécessité, le goût du luxe est toujours un défaut. Telle personne peut être fort mal vêtue et avoir pour le luxe un amour excessif; telle autre, au contraire, peut porter des vêtements trèsluxueux et ne ressentir aucun attrait pour le luxe.

Dieu n'est pas seulement le grand géomètre et le grand législateur, il est aussi le grand artiste; et s'il a voulu que le monde fût bon, il a voulu aussi qu'il fût beau. Nos vêtements

peuvent donc non-seulement nous couvrir, mais encore nous parer. « Pour moy, dit saint François de Sales, je voudrois que mon dévot et ma dévote fussent tous-jours les mieux habillés de la troupe, mais les moins pompeux et affectés*. » L'art véritable, en effet, évite les excès, parce que le beau est dans la juste mesure des charmes et dans l'exacte pondération des ornements. Le beau tient du vrai et du bien ; or le vrai et le bien excluent l'un et l'autre toute exagération, parce qu'ils sont assez grands par eux-mêmes pour n'avoir nul besoin d'être surfaits. La Bruyère avait donc raison, lorsqu'il disait : « Il y a de Torgueil à vouloir être trop bien vêtu ; il y en a aussi quelquefois à vouloir ne pas bien l'être. L'honnête homme se laisse habiller par son tailleur. »

11 faut avouer que cette modération et ce bon goût sont fort rares. Chacune veut enchérir sur sa voisine, et briller de manière à la mettre dans l'ombre. Celle qui ne peut avoir la gran-

^ Saint François de Sales, Introduction^ etc., HI* partie, ch. XXV.

deur, cherche néanmoins à la contrefais. Il

n'est pas de condition qui n'oublie ses bornes, et ne se jette dans un luxe qui la rende ridicule. « C'est en cette manière, dit Bossuet, que l'homme croit se rendre admirable. En eflfet, il est admiré et devient un magnifique spectacle à d'autres hommes aussi vains et autant trompés que lui. Mais ce qui le relève, c'est ce qui l'abaisse; car ne voit*il pas dans toute cette pompe qui l'environne et au milieu de tous ces regards qu'il attire, que ce qu'on regarde le moins, ce qu'on admire le moins, c'est luimême? tant l'homme est pauvre et nécessiteux, qui n'est capable de soutenir par ses qualités personnelles les honneurs dont il se repatt. » — c( Les hommes, dit encore saint François de Sales, qui sont si lasches que de s'amuser à ces muguetteries sont par-tout descriés comme hermaphrodites, et les femmes vaines sont tenues pour imbecilles en chasteté : au moins, si elles en ont, elle n'est pas visible parmi tant de fatras et bagatelles *. »

^ Saint François de Sales, Introduction^ etc., Ul* partie, ch. XXV.

Des expressions aussi vertes, de la part d'un homme aussi modéré, nous indiquent assei combien la vie intérieure est inconciliable avec l'amour du luxe.

Quand, en effet, on est sous l'influence de tous ces goûts mondains, de quelles distractions n'est-on pas victime? Gomment, au milieu de ces mille préoccupations de la vanité, pourrait-on vivre intérieurement, attacher solide* ment son esprit à Dieu et lui donner son cœur sans réserve? Qu'est-ce que les exercices de piété accomplis dans de telles conditions? Si Ton prie, n'est-ce pas en songeant à tout ce que les lèvres ne disent pas? Si l'on assiste à la messe, n'est-ce pas en étudiant et en jalousant les toilettes de son voisinage? — « Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. »

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