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CHAPITRE XII

L'Imagination et le Sentimentallame dans la Piété.

La dissipation a des complices contre nous, non-seulement dans les choses extérieures, mais jusqu'au dedans de nous.

Il est en nous, en effet, une faculté très-vive, généralement très-tourmentée, qui marche difficilement sur le terrain des réalités quotidiennes ; qui se donnerait des ailes, si la nature ou les circonstances osaient lui en refuser ; qui aime à s'envoler dans ces régions qu elle dit être célestes, sans doute pour faire oublier qu elles ne sont que nuageuses ; qui se plaît à y construire ces mille palais, plus ou moins féeriques, que n habita jamais le sens commun, mais qui sont loués bien cher, pendant la première partie de la vie, à Tillusion, et pendant la seconde, au désespoir : cette faculté, qui est tellement faite pour être servante que, lorsqu'elle veut être la

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reine du logis, elle n'en est que la folle, c est l'Imagination.

Comment peindre cette faculté toujours remuante, alors même qu elle semble assise ; cette faculté qui tient à la fois du corps et de l'âme, et se joue en même temps sur les confins de l'un et de l'autre, toujours suspendue entre la grossièreté et la délicatesse ? Nous ne l'essayerons pas. Qu'il nous suffise de savoir qu'elle peut faire beaucoup de bien et beaucoup de mal.

Elle peut faire beaucoup de bien, si elle sait obéir à la raison et s'appliquer à n'idéaliser que les sujets fournis par le bon sens. Dans ces limites, il faut lui laisser une certaine liberté d'allure, liberté qui ne doit jamais dégénérer en licence, mais qui doit faciliter son travail, tout en l'empêchant d'être irrégulier. La prison lui serait aussi funeste que la licence. Laissons-lui donc une porte ouverte, par laquelle elle puisse prendre l'air, sans sortir pour cela des domaines de la raison.

D'autre part, l'imagination peut faire beaucoup de mal.

D'abord, elle peut paralyser nos efforts et rendre notre activité complètement stérile, soit en développant en nous cette mobilité d'esprit qui nous fait esquiver la réflexion comme une ennemie ou tout au moins comme une amie ennuyeuse ; soit encore en favorisant cette légèreté de cœur qui nous fait envisager la fermeté de caractère comme une ténacité inhumaine; soit surtout en allumant dans notre âme cette demi-lumière qui plaît quelquefois plus que la lumière complète, et qu'on appelle le rêve.

Sans doute le rêve est quelquefois utile. « Rêver, a-t-on dit, n'accomplit et ne termine rien, mais commence beaucoup de choses; rêver, ce n'est pas encore le bien, mais ce n'est déjà plus le mal dans son action impérieuse et grossière ; rêver, c'est le premier acte de l'imagination en conflit avec de vulgaires réalités; c'est l'état intermédiaire entre l'attrait et le dégoût; c'est le déclin de l'orgie et l'aurore de l'amour. Rêve-t-il celui qui ne connaît encore que les aiguillons de sa chair? Rêve-t-il celui qui se précipite dans toutes les frénésies du jeu et dans tous les raffinements de la sen-^

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sualité? Non, et vous soulèveriez son dédain, probablement sa colère, si vous lui parliez de ces horizons indécis qui ne sont plus la terre et qui ne sont pas encore le ciel, de ces pensées incertaines et flottantes qu'on peut nommer lassitude ou regret, mais pas encore remords ou repentir. Combien de temps saint Augustin a-t-il rêvé avant de croire, avant de s'incliner et de prier? Demandez-le aux larmes de sainte Monique, elles seules pourraient vous répondre. Mais si, par malheur, vous enleviez au pauvre cœur humain cette halte passagère entre le mal et le bien qui s'appelle la rêverie, vous auriez rompu le pont entre les deux mondes invisibles que presque tout homme doit traverser pour arriver à sa propre valeur et s'établir dans son état définitif *. n

Mais si le rêve est utile à ceux qui sont absorbés par la vie extérieure, il est facilement nuisible à ceux qui vivent déjà de la vie intérieure. Souvent, en effet, qu' est-il autre chose qu'une évaporation de leur âme, un écoulement secret

* M. dn Falloux, De la Musique, Correspondant du 10 août 18G8.

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de leur force, un aliment de cette flamme inquiète dont le propre est de réduire en cendres sans consomption apparente? Qui ne connaît ces papillons aux ailes diaprées, qui ne sucent les fleurs que pour s'en nourrir eux seuls? Us sont brillants, mais inutiles aux autres. Il en est de même des âmes qui rêvent : elles ne se reposent sur la plus divine de toutes les fleurs, Jésus-Christ, que pour puiser dans ses parfums une ivresse égoïste ; tandis qu'à l'exemple des abeilles elles devraient être actives et fécondes, et, tout en se nourrissant, composer des rayons de miel pour leurs frères.

L'imagination désordonnée nuit encore plus profondément. De même qu elle peut, en restant dans l'ordre, rendre la vérité plus radieuse et la vertu plus attrayante, de même elle peut, en en sortant, les assombrir et les enlaidir, en prêtant leur éclat et lejir charme à l'erreur et au vice.

Le premier dommage qu'elle nous cause, c'est de nous empêcher de nous connaître exactement nous-mêmes.

Eflectivement, lorsque nous cherchons à nous

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considérer avec notre raison, elle se glisse entre notre raison et nous, avec d'autant plus d'habileté qu elle y dissimule mieux sa présence. Là elle remplit Toflice de ces milieux réfracteurs qui font dévier le regard sans que l'œil s'en doute ; et joignant la perversité à cette déviation, elle nous empêche de nous voir tels que nous sommes, laissant dans l'obscurité ce qui ne nous flatte pas, et mettant en évidence ce qui nous trompe. Et c'est ainsi qu'elle nous rend le mauvais service de nous faire passer à nos yeux pour des chefs-d'œuvre de la création, tandis que le monde, qui nous connaît, se demande si nous sommes toujours dignes d'occuper une place au bas de l'échelle des êtres sérieusement raisonnables.

Et ce qu'elle fait pour nous, elle le fait également pour le prochain.

Si, par exemple, une personne ne nous aborde jamais qu'avec des compliments sur les lèvres, c'est une personne que nous trouvons charmante. Notre imagination l'orne à son tour de toutes les belles choses qu'elle nous a dites, et lui attribue, sinon tous, du moins quelques-uns

des mérites dont elle nous a gratifiés, et que nous ne possédons, hélas! pas plus qu'elle.

Si, au contraire, il s'agit d'une personne qui nous aime assez pour nous révéler nos défauts et s'exposer à notre défaveui-, afin de mieux arriver à augmenter notre vertu, immédiatement notre imagination s'élance pour retarder le jugement favorable qu'allaient prononcer notre bons sens et notre équité. Si notre charité s*offusque de cet élan de notre imagination, notre imagination répond aussitôt qu'elle ne vient pas en ennemie, mais en amie exacte et prudente. Introduite sous ce masque, elle se prépare à agir. Elle- ne tarde pas à donner au caractère de cette personne des teintes fort som-

bres ; puis elle lui suppose des sentiments qui ne font d'abord qu'altérer la franchise et la générosité de sa physionomie, mais qui bientôt 1/ défigurent complètement.

Tels sont les deux premiers désastres produits par les dérèglements de l'imagination.

Il en est un troisième plus pernicieux encore : c'est le dégoût de son devoir.

L'imagination déréglée, en effet, ne se trouve

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satisfaite nulle part. Pour elle, le bonheur est toujours là où elle n'est pas ; en sorte que, si nous la laissons prendre empire sur nous et traiter notre raison en pays conquis, immédiatement elle se met à décrier les réalités qui nous entourent, les détails de notre vie pratique, les charges de notre position. Elle les accuse d'abord de monotonie, puis d'inutilité. En même temps, elle fait briller devant nous les inanités d'un rêve sans consistance, nous dégoûtant de ce que nous avons, par lapensée faussement embellie de ce que nous n'avons pas, et creusant ainsi sous nos pieds ces abîmes d'ennui et d'abattement au fond desquels bien des âmes, destinées à êtœ grandes, n'ont su être qu'inutiles et désolées. Al'encontre des Saints, qui, dans la pratique, sont avant tout les hommes du présent et semblent déjà vivre par avance dans le nunc de l'éternité, les personnes emportées par leur imagination se bercent tantôt dans le passé, tantôt dans l'avenir, entiie des regrets amollissants et des espérances décevantes, se faisant de la vie une idylle, un opéra ou un jeu, mais jamais une affaire. Dans de telles dispositions.

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leur unique occupation est de changer leurs caprices en prétendue poésie de cœur et de leur adjuger le droit de mépriser la prudence. Elles croient se passionner pour Dieu, et, sous prétexte d^ardeur, elles ne veulent plus subir le frein vulgaire de la loi. Ce qui les caractérise dans leurs beaux jours, c'est un besoin d'héroïsme que rien ne satisfait, si ce n'est l'orgueil de fouler à leurs pieds, au nom de quelque sentiment supérieur, les obligations les plus rigoureuses. Comme on fa remarqué, elles font considérer la vertu tout entière dans les beaux sentiments dégagés des préceptes positifs. Pourvu qu elles aient conscience d'admirer ce qui est grand et sublime, sans trop se soucier de pratiquer ce qui est bien, elles se trouvent toujours assez honnêtes, et ne s'aperçoivent pas que les plus profonds précipices sont voisins des cimes les plus ardues.

a L'avantage du tour d'esprit romanesque, c'est de repousser quelques vices; son inconvénient, c'est de faasser les vertus. Les qualités, élevées sont des pièges qui disposent à s'en laisser séduire. Pour une imagination suscep-

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lible d'illusion romanesque, il se forme un idéal d'élégance et de noblesse qui devient l'objet principal de la pensée ; les choses se dépouillent de leur nature réelle, pour s'assujettir à je ne sais quelles vaines combinaisons de formes imposantes, qui troublent la raison et désorientent la morale. Dans l'attrait qu'inspirent ces apparences factices, on croit sentir quelque chose qui appartient à une nature élevée, dont il n'est pas permis de dédaigner les inspirations, et l'on en vient à repousser avec un profond dédain la se* vérité des principes qui s'opposeraient à une noble faute. Alors se déploient des vertus ima-^ ginaires qui apprennent trop facilement aux âmes honnêtes à se passer des vertus réelles, et enseignent aux autres.de trop faciles moyens pour étaler des vertus qu'elles n'ont pas. Le désordre des idées subsiste sous des mœurs qui semblent devenir plus régulières, et le défaut de principes ne laisse pour base à la conduite que l'habitude de certains sentiments moraux devenus, pour ainsi dire, de règle et de décence dans les classes heureuses de la société *; »

^ iMadamc Guizot.

Cette prédominance du caprice sur la raison et ■ du romanesque sur le positif engendre bientôt, avec la mauvaise humeur, un besoin d'autant plus impérieux d'échapper à ses devoirs, que ces devoirs sont plus humbles et plus cachés. C'est alors que les liens ée la famille commencent à se relâcher. En vain se rappelle-t-on ce mot effrayant de saint Paul : n Si quelqu'un n'a pas soin des siens et particulièrement de ceux de sa maison, il a renié la foi, et il est pire qu'un infidèle * » ; on prend à dégoût son intérieur, et au lieu d'y faire fleurir la religion, on travaille indirectement, sans le vouloir, à en ébranler les racines. « Prenés garde soigneusement, écrivait saint François de Sales à M"*® la présidente Bru* lart, que M. vostre mary, vos domestiques et messieurs vos parents ne soyent point offensés par des trop longs séjours aux églises, des trop grandz retiremens et abandonnemens du soin de vostre mesnage ; ou, comme il arrive quelques fois, vous rendant contreroUeuse des affaires d'autruy, ou trop desdaigneuse des conversations où les règles de dévotion ne sont pas

' /'« ÉpHre à Timothée, cil. V, v. 8.

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si exactement observées... Vous ne devés pas seulement estre dévote et aymer la dévotion, mais vous la devés rendre aymable, utile et agréable à un chacun... Vostre famille aymera la dévotion, si elle vous reconnoist plus soigneuse de son bien, plbs douce aux occurrences des affaires, plus aymable à reprendre, et ainsy du reste; M. vostre mary, s'il voit qu'à mesure que vostre dévotion croist, vous estes plus cordiale en son endroit, et souëfve en l'affection que vous lui portés ; messieurs vos parents et amis, s'ilz reconnoissent en vous plus de franchise, de support et de condescendance à leurs volontés qui ne seront pas contraires à celle de Dieu *. »

Quatrièmement enfin, l'imagination déréglée ruine jusqu'à la piété elle-même en en faussant la notion.

Les personnes qui ne se plongent en Dieu qu'avec leur imagination, sont d'abord vagues dans leurs pensées et indécises dans leur conduite; elles ressemblent à ces coquilles niarines qui ne reproduisent que confusément à nos

* Saint François do Sales», Lettres spirituelles^ I. xxvi.

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oreilles le majestueux murmure de Tocéan. Ce vague et cette indécision les troublent bientôt de manière à leur faire confondre les choses secondaires avec les choses essentielles : c'est alors qu'au lieu de laisser leur amour se tourner à la pratique de la loi de Dieu, elles se remplissent l'esprit de ciel azuré et de formes plus ou moins aériennes qu elles appellent leurs anges. Mais les anges de Dieu ne sont pas des vapeurs dorées par Timagination, et le ciel véritable est tout autre chose que du bleu d'azur.

Ainsi que des cieuz, où son vol se déploie,

L'aigle soayent trompé redescend sans sa proîe, Dans ces vastes hauteurs où mon œil s*est porté Je n'ai rien découvert que donte et vanité *.

Au lieu de profiter de ce premier désenchantement comme d'une leçon, elles s'en font un point d'appui pour s'élancer dans de nouveaux rêves. Sans prétendre aux miracles, elles aspirent à l'extraordinaire. Attribuant tous leurs mécomptes passés à leur indignité, elles redoublent de cette ferveur mal entendue qui détruit aveuglément la santé et laisse vivre les défauts,

* Lamartine, Premières Méditations, xx* Méditation.

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se jettent dans toutes les maximes, pourvu qu'elles soient impraticables, et demandent à leur directeur la permission d'aller nu- pieds, a Changez votre tête, répond saint François de Sales, et gardez vos souliers. »

Alors, qu'arrive-t-il? Leurs nerfs se fatiguent, leur sensibilité revêt un caractère de susceptibilité et même d'irascibilité que développent encore les moindres contrariétés ; et comme il est facile de se persuader que la sainteté consiste dans ce que Ton croit et dans ce que Ton aime, elles se font bientôt une sorte de christianisme nerveux qui, au lieu de chercher à se cor» riger daôs des idées claires et substantielles, ne s'alimente que dans les émotions, les larmes, les cris, la fièvre. Peu leur* importe d'être éclairées, elles veulent sentir; ce n'est pas tant Tamoiir qu'elles réclament que les secousses de l'amour ; selon elles, toute pratique de piété qui ne décharge pas d'électricité, tout conseil qui n'est point Tapprobation de leurs élans, ne procèdent ni du cœur ni de la sagesse de Dîeii.

cVest ainsi que l'imaginatioti déréglée, après avoir dissipé l'intelligence par l'illusion, dissipe

le cœur par le sentimentalisme, cet énervement d'autant plus dangereux pour les âmes pieuses qu'il est une contrefaçon plus parfaite de Tamour.

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