CHAPITRE XIII
Ii*E«prlt de Charité : l'AmllIé» le Pardoo
et l'Aumône.
« Un docteur de la loi demanda à Jésus pour le tenter : Maître, quel est le grand commandement de la loi? Jésus lui dit: Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. C'est là le premier et le plus grand commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Ces deux commandements renferment toute la loi et les Prophètes *. »
On comprend dès lors comment la piété, par cela même qu elle est le parfait accomplissement de la loi, n*est que la délicatesse dans l'amour de Dieu et du prochain.
Si donc nous vivons réellement de la vie intérieure malgré toutes les occasions de dissipation qui peuvent nous entourer, si nous tra-
* Évangile selon saint Mathieu^ cli. xxtt, v. 35-/i1.
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vaillons sérieusement à l'œuvre de la spirilualisation et de T universalisation des âmes en Jésus-Christ, en un mot si nous opérons notre sanctification, c'est que nous sommes animés de l'esprit de Charité. « Le fruit de l'Esprit, dit saint Paul, c'est la charité, la joie, la paix, la patience, la bénignité, la bonté, la longanimité, la mansuétude, la foi, la modestie, la continence, la chasteté'. »
Or, le propre de la charité est de s'étendre k toiis, et de nous rendre aimants non-seulement en présence de nos amis, mais en présence de nos ennemis, des malheureux, des pauvres et des pécheurs.
I. — La charité envers les amis s'appelle l'amitié chrétienne.
On a dit que nous n'avons à vivre ici-bas que deux minutes et demie : une minute pour gémir, une deuxième pour rire, puis une demi-minute pour aimer. C'est une erreur. On peut aimer toute sa vie, parce que l'amour véritable peut vivre avec le gémissement et avec la joie. Com-
* Épître aux Galutes, cli. v. v. 22, 23.
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ment, en effet, Celui qui est l'amour infini et éternel, aurait-il pu destiner l'homme à des sentiments qui excluent celui de l'amour? Si l'amitié est, comme le dit l'Écriture, « une protection forte, un trésor supérieur à tous les trésors, un remède de vie et d'immortalité, et une source de béatitude* » , comment Dieu aurait-il pu condamner l'homme à en être privé?
« Tu m'appelles ta ¥ie, appelle-moi ton âme! Je veux un nom de toi qui dure plus d'un jour : La yie est peu de chose, un souffle éteint sa flamme; Mais rame est immortelle ainsi que notre amour ! »
Telle est la véritable amitié : fille de l'Éternel, elle ressemble à son Père.
Or, s'il en est ainsi, il est évident qu'elle peut et doit se concilier avec ce qui doit nous occuper sans cesse, le travail de la sainteté. Bien plus, s'il est vrai, comme le dit Dante, que plus on s'élève, plus les empreintes de toute beauté deviennent plus vives*; également, plus on monte dans les régions de Tordre surnaturel, plus les ardeurs de l'amitié doivent être géné-
• Ecclésiastique, ch. vi, v, 14-17; ch. xxv, 12. 3 Dante, le Paradis,
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reuses. Nous n'avons donc point à défendre l'amitié contre le faux rigorisme qui la condamne : elle se défend d'elle-même. Oui, a c'est une divine chose que l'amitié, le signe assuré d'une grande âme et la plus haute des récom* penses visibles attachées à la vertu. Aussi ne pouvait-elle être étrangère au christianisme, qui a élevé les âmes et créé tant de vertus*. » Qui ne sait combien saint Paul fut aimé*, et combien lui-même s'attacha à Timothée'^? Saint Anselme de Cantorbéry, à la mort de son ami Osberne, n'éprouva-t-il pas une telle douleur, que tous les jours il monta à l'autel de Jésus- Christ, le cœur toujours plein du souvenir de son ami? Qui ne connaît la lettre de saint Bernard à Robert? « Je suis malheureux, lui dit-il, d'être privé de toi, de ne plus te voir, de vivre sans toi. Mourir pour toi, c'est pour moi la vie ; vivre sans toi, c'est pour moi la mort... Je ne puis oublier mes propres entrailles ; une moitié de moi-même m'a été retranchée : comment
' Le p. Lacordaire, Sainte Madeleine, cb. i.
' Actes des Apôtres, ch. xx, v. 37.
• Epitre de saint Paul aux Philippiens, ch. ii, v. 20.
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l'autre moitié ne serait-elle point désolée?... En t' enlevant, ils ont enlevé la joie de mon cœur, le fruit de mon esprit, la couronne de mon espérance, et, je le sens trop, la moitié de mon âme. » Du reste, Jésus-Christ, notre divin modèle, n'a-t-il pas eu des amis, et saint Jean ne s* est-il pas appelé «celui que Jésus aimait)» ?
Mais, si l'amitié sainte existe, c'est à la condition qu'elle sera toute pénétrée de la pensée et de l'amour de Dieu. Et comme la nature précède la grâce, il est clair que cette pénétration surnaturelle de notre amitié par la pensée et l'amour de Dieu, doit être précédée de dispositions naturelles préparatoires.
La première de ce?, dispositions , c'est cette pudeur pleine -de noblesse, qui sait préserver l'affection des démonstrations orageuses et passagères de la passion grossière ; cette timidité fière, qui trahit tout sans rien avouer, qui répand sur notre vie un charme si délicat, et nous enveloppe de la plus pure et de la plus douce des atmosphères ; en un mot, ce langage contenu et voilé, qui se tait non par indifférence, mais par impuissance d'exprimer le sentiment éprou-
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vé, et par crainte de ne reproduire qu'à demi la beauté des choses que le cœur voudrait tant reproduire tout entière! 11 y a, en effet, des sentiments que Tâme exprime beaucoup mieux par le silence que par la parole. Gomment Tâme, cette force si mystérieuse dans sa substance et même dans ses actes, n'aurait-elle pas, en se donnant, une prédilection pour le mystère? I/âme n'aime pas l'inconnu, mais elle aime ce qui peut être connu sans être dit.
La seconde disposition, c'est l'amélioration morale. Elle n'est que la conséquence logique de la première : car, lorsque deux âmes se respectent avec cette pudeur délicate^ elles ne s'approchent l'une de l'autre qu'en se perfectionnant toutes deux.
C'est alors que l'on commence à sentir le voisinage de Dieu. Ce sentiment est encore fort vague, il est vrai. Mais, comme l'écrivait M. de la Ferronnays, le cri de l'âme, après s'être ébattue, après avoir tout traversé, n'en arrive pas moins jusqu'à Dieu, et si, absorbée dans ce qui la ravit, elle semble ne plus le chercher, c'est qu'elle croit le posséder.
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Heureux ceux qui comprennent toute la religion qu'il y a dans l'amour ! Ils voient ef aiment Dieu clans leur ami et leur ami en Dieu. Cette union de l'un avec Vautre divinise F homme sans trop humaniser Dieu, et répand une teinte céleste sur tout ce qui auparavant ne paraissait que terrestre. Dieu est le cinaent de ceux qui s'aimentenlui : de même que de tels amis s'aident mutuellement à trouver Dieu plus aimable et à l'aimer davantage, de même Dieu, à son tour, les aide à rendre leur union plus étroite, leur félicité plus profonde, leur fidélité plus 'inébranlable. Tout ce qu'ils donnent à Dieu leur revient au centuple ; et quand ils semblent se sacrifier pour lui, ils ne font que se fortifier dans leur amitié : le sang de leur âme ainsi versé , loin de les épuiser, les arrose et les fait fleurir.
Notre cœur ressemble à une montagne dont la base est consacrée à l'amour du prochain en général, et le sommet à Dieu. Nos amis^sont ceux que nous détachons de la base et que nous faisons monter à une place spéciale, plus élevée et plus pure. Plus notre amitié les distingue de la multitude, plus elle les porte vers le sommet,
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qu habite Dieu. En sorte qu'il est vrai de dire que plus r amitié est vive, plus elle se divinise, et aussi que plus elle se divinise, plus elle devient vive. Elle est parfaite, sublime, quand nos amis sont au sommet, transflgurés par la présence du Dieu qui nous les a donnés. C'est alors que nous sommes tous en Dieu et que Dieu est en nous tous \ et cette union de Dieu avec nous et de nous avec Dieu, qu est-elle sinon le ciel qui commence à s'ouvrir sur nos têtes, et à nous laisser entrevoir les joies de l'éternelle extase?
tt Vous avec dit : Mon Dieu ! Mol, fai dit : H vont aime!... Noas n'avons pu trouver quo ce» deux mots —le même! »
Aimer chrétiennement quelqu'un, c'est faire par sa pensée, sa prière et toutes les ressources de son âme, ce (|u'un peintre de ce siècle faisait avec son pinceau, lorsque, détorant une église, il inscrivait dans l'épaisseur d'un pli de la draperie du Christ et à la hauteur du cœur les noms de son père et de sa mère, de ses frères, de sa femme et de ses enfants, de tous ceux qu'il avait perdus ou que Dieu lui avait laissés, de tous ceux qui avaient fait ou faisaient encore vivre son cœur;
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IL — La charité chrétienne est universelle. Si en présence des amis elle s'appelle l'amitié, en présence des ennemis elle se nomme le pardon.
« Vous avez entendu, dit Jésus-Christ, qu'il a été dit : Vous aimerez votre prochain, et vous haïrez votre ennemi. Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient *. »
Qu'est-ce qu'un ennemi ? Un homme qui nous refuse son amitié, inimicos; qui nous charge de sa haine, qui oderunt vos; qui dirige contre nous toutes les ressources qui sont à son service, persequentibiis ; qui non-seulement nous poursuit dans notre être physique, mais dans notre être moral, notre réputation et notre honneur, calumniantibus vos* Tels sont tous les degrés de l'inimitié : son premier acte, c'est de nous priver de l'amour auquel nous avons droit, et son dernier, de nous ravir le bien le plus précieux, l'hoimeur.
Or, que doit faire un chrétien devant un tel homme? — Premièrement, il doit l'aimer. Dili-
' Evangile selon saint Mathieu, ch. v, v. k^hk*