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CHAPITRE XIV

La faiaiiie du Péehé et Tamovr du Péeliear.

Si l'esprit de charité doit nous faire compatir aux malheureux, à combien plus forte raison ne doit il pas nous faire compatir aux incrédules et aux pécheurs, qui sont, aux yeux de la foi, les plus malheureux d'cntrç.les malheureux I

Comme la mort est la séparation de Tâme d'avec le corps, ainû le péché, quand il est complet, est la séparation de l'âme d'avec Dieu. Il faut donc détester et fuir le péché comme le plus grand de tous les maux.

Mais, autant nous devons avoir le péché en abomination, autant nous devons respecter et aimer les hommes que nous regardons comme pécheurs. Ce devoir est basé sur trois motifs, tirés, le premier, des exemples et des enseignements de Jésus-Christ et des Saints, le deuxième, de chacun d'entre nous, le troisième, des pécheurs eux-mêmes.

I, — Que de faux chrétiens, au lieu d'avoir de la haine pour le péché et de la bonté pour le pécheur, ont de la faiblesse pour le péché et de la dureté pour le pécheur! Ce n'est pas le péché qu'ils poursuivent dans le pécheur, c'est le pécheur qu'ils poursuivent dans le péché ; et si par hasard ils pardonnent, ce n'est pas au pécheur, mais an péché. Agit: aiasi^ c'est évi-^ demment iléplacer la vérité, là justice et la charité.

Que f£^tt Jésus-Christ? Tandis que la fausse sainteté fuit le contact des âmes déchues, de peur d'en être souillée, Jésus montre que la sainteté véritable les recherche pour les relever. Le monde lui doit le sublime spectacle de la pureté morale attirant à elle les êtres coupables, pour se communiquer à eux et. les transformer. En effet, non content d'avoir eu pour ancêtres une Moabite, Ruth, une Thamar, une Rahab, une Betzabée, n'a-t-il pas recherché la conversation des public^ns? N'a-t-il pas réservé avec u)3e.4imitié plus vive des bénédictions plus abondantes à Madeleine la pécheresse? Et §a conduite envers la femme adultère I Et son discours

ET l'amour du Pécheur. 34â

à la Samaritaine I Et ses louanges aux Samaritains! Et tant d'allégories charmantes comme sa charité : le bon pasteur qui s'en va, à travers les ronces et les sentiers pierreux , à la recherche de la brebis perdue; l'enfant prodigue qui ne trouve à son retour que le pardon sur les lèvres et dans l'âme de son vieux père, désormais bien heureux ! Ne nous a-t-il pas appris à dire à Dieu : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés » ? Ne nous a-t-il pas dit luimême : (( Ce n'est pas sept fois qu'il faut pardonner, c'est soixante dix-sept fois sept fois »? N'a-t-il pas ajouté encore : a Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font... Non, je ne veux pas la mort du pécheur, mais je veux qu'il revienne dans le chemin de la vérité et qu'il vive »?

Aussi saint Paul s' écriai t-il : « Les hommes dont la piété n'a pas défailli, ce sont les hommes de miséricorde, illi viri misericordiœ siint quomm pietates non deftierunL » Saint François de Sales, après saint Hugues de Ciuny, disait à son tour : « J'aime mieux être condamné pour

avoir été trop miséricordieux, que pour avoir été trop sévère. « Toutes les grandes âmes, celles qui ont vraiment compris Fâme de Jésus- Christ, ont senti de la sorte. Et de fait, s'il est beau de voir deux âmes justes s'aimer de manière à n'en faire qu'une, n'est-il pas divin de voir une âme juste s'attacher à une âme pécheresse, de voir un ange s'émouvoir à la vue de la bassesse d'un démon, essayer de lui rendre le ciel qu'il a perdu, et, au lieu de retourner le poignard dans la plaie qu'il s'est faite, mettre l'amour à la place de la répulsion, et lui faire comprendre ce qu'il peut devenir, en lui faisant oublier ce qu'il a été? Oui certes, un tel spectacle est divin, et les païens eux-mêmes l'ont compris, lorsqu'ils ont déclaré que c'est par la bonté qu'on appartient à la race des dieux. Comment, du reste, les vertus qui nous font aimer des hommes ne nous feraient-elles pas aimer de Dieu ?

Défions-nous, au contraire, des personnes qui voient toujours les défauts d'autrui : de même que les gens qui n'ont pas de vices, voient à peine ceux des autres, de même les gens qui

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ne voient continuellement que les vices des autres, sont ceux qui en sont d'abord remplis eux-mêmes. « L'homme converti qui n'a pas pitié, disait le P. Lacordaire, est à mes yeux une vile créature. » Il manque à la fois et de cœur et d'intelligence : car, ajoutait M"* Swetchine, « qu'est-ce qu'il faut pour être indulgent? Beaucoup de bon sens et une goutte de pitié dans le cœur. » Ainsi donc, l'exemple de Jésus- Christ et de tous les chrétiens qui ont vraiment vécu de son esprit, cet esprit de haute intelligence et de large charité, nous fait un devoir d'aimer les pécheurs ; et en nous faisant un devoir de les aimer, il nous Impose par là même celui de les respecter, car on n'aime pas vraiment ce qu'on ne respecte pas.

IL — Cette conclusion s'appuie sur un deuxième motif tiré de chacun d'entre nous, et ce motif est tout ensemble un motif d*intérêt et un motif de reconnaissance.

Que ferions-nous, en effet, si Dieu usait envers nous de notre système de sévérité? Tous, qui que nous soyons, quelle que soit l'auréole dont nous

nous plaisons à nous illustrer, quelle que soit encore la réputation de sainteté que nous nous sommes faite auprès de nos amis, tous, après avoir habité Jérusalem, la cité sainte, ne nous exilons-nous pas trop souvent sur ces rives en apparence plus riantes de TEuphrate, dont les flots, en descendant leur cours, vont baigner Babylone? Tous, ne constatons-nous pas en nous, à côté du bien, le mal ; à côté des qualités, les défauts; à côté du divin, le pervers; à côté de l'homme qui regarde le ciel, Thomme qui lui ferme les yeux? Le nier serait s'adjuger une nature que Dieu nous a refusée, et faire preuve de l'orgueil le plus aveugle. Souvenonsnous donc que l'indulgence pour autrui est aussi un pardon pour nous-mêmes. « Si quelqu'un a été surpris en quelque faute, dit saint Paul, vous qui êtes spirituels, ayez soin de le relever dans un esprit de douceur, chacun de vous faisant réflexion sur lui-même, et craignant d'être tenté aussi bien que lui *. »

La reconnaissance nous impose le même devoir que l'intérêt. Ce ne sont pas seulement

* Èpître aux Galates^ ch. vr, v. 1.

£T l'amour do fécdeur. âili

les gêna erronés et coupables qui nous rendent service, ce sont les erreurs elles-mêmes et les péchés. Aussi TEsprit-Saint ne nous a-t-il pas dit par la bouche de saint Paul : « 11 faut qu'il y ait des hérésies, oportet et hœreses esse ^ » ? £t, eii réalité, l'occasion du bien, n'est-ce pas souvent le mal 7 Les hérésies, en agitant les Intel* ligences, ne les ont-elles pas empêchées de s'assoupir? N'ont-elies pas valu à la foi des développements et des rayons plus resplendissants? Les péchés, qui ont été un poison pour nos frères, n' ont-Ils pas été un remède pour nous? De même que dans le monde matériel il y a des plantes vénéneuses dont l'usage rend la santé au corps, ainsi les pécheurs, ces plantes vénéneuses du monde spirituel, ne concourentils pas quelquefois à rendre à notre âme sa santé ? En tout cas, ne leur devons-nous pas la joie d'avoir du bien à faire, du mal à vaincre, des fautes à pallier, des torts à pardonner? Sans doute, cette joie est peu de chose pour une âme vulgaire; mais pour une âme digne de la

* /'• Epître aux Corinthiens, ch. xi, v. 19.

250 LA UAm DC PÉCnÉ

sentir, c'est une des joies les plus douces qo'il soit possible de savoarer.

UL — Enfin, ce n'est pas seulement au nom de Jésus-Christ et des Saints, ce n'est pas seulement au nom de nous-mêmes, que nous devous respecter et aimer ceux que nous traitons de pécheurs, c'est encore au nom de la charité et de la justice.

La charité, en effet, nous oblige à travailler à leur amélioration morale. Or,*ce n'est point en nous emportant contre eux, que nous les rendrons meilleurs, a Quand on pense trop mal des gens, a-t-on dit, on les rend plus mauvais qu'ils ne sont ^ » A force d'être intolérant, on devient intolérable. Alors même que le proverbe aurait raison, en soutenant qu'il n*y a que les méchantes langues qui disent les bonnes vérités, n'est-il pas certain qu'il n'y a que les bons cœurs qui les fassent accepter? Oui, a c'est en entrant dans la pensée des autres qu'on les réconcilie avec la sienne ^ » Oui, les meilleures

ï M. ThICM.

2 Madame Swctchine.

ET l'amour du Pécheur. 251

digues sont celles qui flattent, pour ainsi dire, les vagues de la mer, c'est-à-dire lés digues en talus incliné, qui, au lieu de rompre brusquement les vagues, en ralentissent par degrés le mouvement et le réduisent sans le violenter. Oui, il en est des infirmités de l'âme comme des maladies du corps : un médecin habile tentera toujours de guérir une fracture en rapprochant les membres disjoints, avant de recourir au remède extrême de l'amputation ; il sait bien que toute mutilation, si petite soit-elle, est suivie d'une fièvre qui peut enflammer l'organisme entier. Pareillement un homme habile et délicat dans le commerce des âmes, ne se départira jamais des moyens de conciliation que lui suggère la sagesse, pour user des moyens de violence que cherche à lui inspirer Tenthousiame déréglé.

Aimons donc les pécheurs, soyons bons pour eux, non pas pour devenir mauvais avec eux, mais pour qu'ils deviennent bons avec nous. Ne craignons pas, à force de bienveillance, d'exciter en eux l'affection, car « l'amour, qui corrompt souvent les cœurs purs, purifie quelque-

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fois les cœurs corrompus •. » Soyons comme ces lia parfumés et charmants, qui se laissent effeuiK 1er chaque jour, pour embellir et embaumer le gazon desséché et flétri sûr lequel ils tombent ? noup ^ussi, laissons tomber sur ces pauvres âmes qui gisent à terre et que le monde foule aux pieds, laissons tomber nos pensées les plus douces et nos meilleurs sentiments, comme des feuilles qui les relèvent à leurs yeux. Qu'y a-t-il de plus divin qu effeuiller la beauté de son âme sur la laideur d'une autre, et de la couronner en la voilant?

IV. — Mais, comme la charité, la justice réclame pour les pécheurs ce mélange de respect et d* amour qui s'appelle la bonté : — justice du côté du passé — justice du côté du présent —iet justice du côté de l'avenir.

iWéditons d'abord la justice qui doit s'appliquer au passé. Sans doute le mal, considéré objectivement, en lui-même, est mauvais, indépendamment des sentiments et des intentions de celui qui le commet : mais il n'en est pas ainsi

' De Latcna, Éhide de l'homme.

ET l'amour du féchkur. 253

de la culpabilité, La culpabilité est nécessaire* ment relative aui^ personnes ; elle dépend essentiellement du degré de leur connaissance et de leur liberté, Or, qui nous prouvera que celui que nous accusons ait eu, dans les actes moraux dont il s'agit, une intelligence parfaitement lu* cide et une liberté pleinement en possession d* elle-même? Est-il donc si étonnant que des nuages aient pu assombrir Tazur de sa raison ? Est*il donc nécessaire d*ètre fou pour n'être pas sensé ? Qu'y a-t-il d'extraordinaire qu'il se soit trouvé des instants, dans lesquels sa liberté était comme vaincue, tantôt sous les attaques incessantes du dehors, tantôt sous ces forces faussement poétiques du dedans, qui cherchaient k le jeter hors de lui, vers F idéal chi« mérique qui le trompait en le charmant ?

Dans de telles circonstances, l'âme, ailleurs si puissante, n'est plus qu'une faiblesse, Elle s'appartient encore, niais peut-elle disposer d'elle? Ellç a toujours le domaine de ses facultés, nws en a-t-elle le libre usage ? C'est ce que disait jtfsilebranche dans cette énergique et bizarre expression : « Alors Tâme n'agit pas,

elle est agie. » Or, encore une fois, c'est en vain que l'acte objectif est défectueux en luimême; si la personne, a manqué, en l'accomplissant, de la claire vue et de la pleine liberté que le bon sens et la théologie requièrent, il est évident que cette personne échappe à la culpabilité. Ses mains, il est vrai, ont mal agi, mais son âme est innocente ; or ce que Dieu regarde avant tout, ce ne sont pas les mains, mais Tâme, c'est-à-dire la raison, le cœur, la conscience. Voilà pourquoi Dieu et l'homme, au nom de la justice, doivent être miséricordieux, et pourquoi l'indulgence pour les personnes n'est pas moins un devoir que la sévérité contre les vices. En un mot, la culpabilité dépend de la conscience ; or, nous ignorons quelle a été la conscience du pécheur dans les actes de sa vie passée ; donc nous n'avons pas le droit de le déclarer coupable, et par conséquent, au nom de la justice, nous devons le respecter dans son passé. Le présent exige le même respect. Il est incontestable que le pécheur semble mauvais, puisque son action est mauvaise. Mais cette action est-elle le portrait exact de son âme ? N'est-

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ce pas un proverbe de la sagesse populaire qu*il ne faut juger personne sur son apparence? Si des dehors vertueux peuvent cacher une âme criminelle, pourquoi des dehors criminels ne pourraient-ils pas cacher une âme innocente? De ce que quelqu'un parait coupable, nous ne pouvons donc pas conclure qu il le soit : nous ne le savons pas, il le sait à peine lui-même. Dieu seul le sait exactement. Il est possible, au con traire, qu'il soit en réalité beaucoup meilleur qu'il n'en a l'air.

Nous l'accusons la plupart du temps, soit tout haut, soit en secret, d'être en état de péché mortel, comme si le péché mortel était la chose la plus ordinaire du monde. Et qu'en savonsnous? Si beaucoup de gens s'éloignent de Dieu, y en a-t-il beaucoup qui se séparent complètement de lui comme de leur fin dernière? Or, commettre un péché mortel, d'après la définition de saint Thomas et de tous les théologiens, n'est-ce pas précisément se séparer de lui comme de sa fin dernière, pour ja placer dans la créature ' ?

^ Saint Thomas, Somme Ihéologique^ 1.2., lzxii, 5>

Si notre accusation n'est pas aussi excessive, ne prétend-elle pas que ce pécheur n'a que des défauts? Or, est-ce bien exact? Encore une fois, qu'en savons-nous? Avons-nous percé à jour le' fond de sa nature? « Nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, dit Boââuet, nous ignorons les richesses que nous portons dans le fond de notre nature. » L'homme le plus indigne a beau être indigne, il est toujours un homme, et par conséquent toujours l'œuvre de Dieu. Il ressemble à ces mendiantes de Tivoli qui sont vêtues de guenilles, et qui portent à leur cou de l'or et des diamants. Oui, tout ce qui est l*œûVre de Dieu est bon, tout, jusqu'aux choses sans âme. La rose ne donne-t-elle pas du miel, à l'abeille, des parfums à la brise, des splendeurs à nos regards, et une eau calmante pour les yeux malades? A plus forte raison, l'être qui à une âme, une âme à. l'image et à la ressemblance de Dieu, une âme que Dieu a jugée digne de l'effusion du sang de Jêsus-Christ; est-il bdn et capable dé faire le bien.

Peut-être même cet homme, que nous trouvons si pervers, a-t*il dés qualités supérieures

ET l'amour du pécueur. 257

aux nôtres. « Souvent le fruit que l'insecte a piqué ou que lé bec de l'oiseau a entamé, n'estil pas le plus vermeil et le plus savoureux ? » Pascal n'a-t-il point dit : « A mesure que Ton a plus d'esprit, les passions sont plus grandes, parce que les passions n'étant que des sentiments et des pensées qui appartiennent purement à l'esprit, quoiqu'elles soient occasionnées par le corps, il est visible qu^elles ne sont plus que l'esprit même, et qu'ainsi elles remplissent toute sa capacité. Je ne parle que des passions de feu... La netteté d'esprit cause aussi la netteté de la passion; c'est pourquoi un esprit grand et tiet aime avec ardeur *. »

Ce pécheur, nous l'accusons encore d* avoir* l'esprit sceptique et le cœur impur. — Oh ! ici surtout soyons justes, et n'avançons que ce que nous pouvons démontrei\

Par un bonheur qui donne tort à nos accusations, que de fois cet homme qui refuse ses hommages à Dieu dans le temple, ne les lui offre-t-il pas dans son coeur! Que de fois n'écri-

' Fiàgincnt publié par M. Cousin, Des Pensées de PusaU, 2* édition,!». d97.

258 LA UAINË DU PECQÉ

rait-il pas, lui aussi, comme Jacobi sur laXm de ses jours à son ami Reinhold : a Je suis toujours le môme, païen par l'entendement, chrétien de toute mon âme » ! C'est ainsi que cet homme, dont les paroles lui méritent le nom de sceptique, est souvent chrétien par la racine de son âme et se rattache à Jésus-Christ par la meilleure paitie de lui-même. Il est triste de voir avec quelle facilité de raillerie certains hommes accusent les penseurs qui ne sont pas de leur avis. Quand, en effet, on ignore les labeurs et les tourments de la pensée, on est toujours tranquille. Mais lorsqu'on pense, lorsqu'on voit le pour et le contre, le nuage et le soleil se croisant, s' effaçant comme deux ennemis tour à tour vainqueurs et vaincus, comment aurait-on l'esprit toujours satisfait?

Défions-nous des gens qui ne doutent de rien : ce sont des gens qui ne pensent point. Quant à ceux qui hésitent, qui tremblent, qui, du haut des sommets où ils sont placés, aperçoivent les précipices dont ceux qui sont couchés sous les saules de la vallée ne sauraient se douter, ayons pour eux une pitié immense comme notre cœur.

ET l'amour du pécheur. 2o9

Non, rien n'est plus émouvant pour celui qui étudie la conscience humaine, que de voir un esprit sincère, tourmenté de l'amour de la vérité et la cherchant par des efforts douloureux ; rien n'excite d'aussi profondes sympathies que ces luttes intimes, ces déchirements, ces alternatives d'espoir et d'abattement, au milieu desquels une âme aussi loyale que malheureuse enfante ses convictions les plus nécessaires*. « Pour un esprit supérieur, la vie est un accident qui l'étonné; il a peine à se bien tirer de cette aventure : les aigles sont de mauvais marcheurs. » Ceux qui ne tombent jamais, sont ceux qui sont toujours à terre. Et si ceux qui n'y sont pas viennent à tomber, ne tombent-ils pas malgré eux, à cause de la situation forcée dans laquelle ils se trouvent? La supériorité s'accorde-t-elle toujours avec la vie commune, et n'y a-t-il pas des âmes si belles qu elles sont au-dessus de leurs fautes? Ahl fussent-elles, comme Lazare, des cadavres en putréfaction... soyons pour elles ce qu'a été Jésus; disons

* Voir" Les dernières luttes du Paganisme^ par M. Qi. Lé- \èque, 186Ô.

260 LA nAlNE DU pÉCHÉ

comme lui : Ce sont des amis qui dorment!... et pleurons I

V. — Mais ce qui doit plus encore nous exciter à la justice, c'est que ce pécheur dont les paroles sont si inexactes, à peut-être dans l'esprit une idée aussi exacte que la nôtre. Les mots, en effet, au lieu d'exprimer nettement les idées, ne les dénaturent-ils jamais? Il en est souvent de deux hommes en discussion Comme de deux ravons d'un même cercle : l'un se termine à droite j l'autre à gauche i ils se regardent Comme opposés l'un à l'autre, et ne s'aperçoivent pas que ce ti'est là qu'une opposition de surface, et qu'au fond, c'est-à*dire au centre, ils sont tellement unis qu'il n'y font qu'un seul pointi En religion, le centre des choses, c'est Dieu. Tous les hommes, quels qu'ils soient, sont un en lui ; ils ne diffèrent qu'à la surface. Chacun, du point de la circonférence où il est. Voit un côté de la vérité divine et agit en conséquence de ce qu'il voit. Lors donc que nous nous croyons opposés les uns aux autres, la plupart du temps nous faisons preuve d'un ju-

£T l'amour du pécheur. « 261

gement superficieU parce que nous jugeons d'à* près ce qui se passe sur les différents points de la surface, et non d'après le centre, là où tous les hommes sont un dans l'unité de Dieu, leur unique Maître et leur unique Père h tous.

VI, -^ Enfin, si nous considérons l'avenir du pécheur, n'y voyons-nous pas, comme dans son présent et dans son passé, la même obli-^ gation de le respecter et de l'aimer? « Je conçois le mépris qui s'attache aux actions, disait M"' Swetchine, mais je n'admets pas le mépris pour les hommes, et je n'en vois pas trace dansTÉcriture-Sainle. Qu'est-ce en effet qu'un homme qu'on méprise aujourd'hui ? C'est celui qu'il faudra peut-être admirer demain. Il y .a dans les ressources infinies que Dieu a mises au fond de l'âme humaine une puissance de réaction, de réparation, de réhabilitation, qui dépasse toutes lés limites du mal ; avec la grâce de' Dieu la créature la plus abjecte peut monter au r^wig des forces célestes. » Peut-être même, « sans son effroyable chute, ajoutait le P. Lacordaire , cet homme n'eût été qu'un chré-

262 LA nAlNB DU PÉCHÉ £T l' AMOUR DU PÉCnEUR.

tien médiocre. La miséricorde est une source qui jsdllit des plus profonds abîmes, et elle ne s'élève jamais plus haut que quand elle vient de plus bas K »

a Et je vous dis que plusieurs viendront de rOrient et de l'Occident, et s' assoleront avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux ; tandis que les fils du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures*. »

* Correspondance inédite.

' Evangile selon saint Mathieu, ch, vin, v. 11,12.

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