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CHAPITRE XV

Kou Devoirs envers les Péeheiirs.

La bonté que nous devons avoir envers les pécheurs doit, pour n'être pas illusoire, ne pas rester purement spéculative : car, ce qui nous est imposé par l'exemple de Jésus-Christ et des Saints, au nom de la charité, de la reconnaissance et de la justice, doit non-seulement s'accepter dans Tordre des idées, mais encore se réaliser dans Tordre des faits.

Or, nous pouvons pratîcjuer cette bonté envers les pécheurs, soit d'une manière négative, en nous abstenant des fautes que commettent si souvent contre eux ceux qui passent pour innocents , soit d'une manière positive , en accomplissant directement les actes de générosité dont ils sont dignes, par leur situation difiicile et peut-être même par leur mérites cachés.

I. — Au point de vue négatif, trois devoirs s'imposent à nous.

D'abord, nous devons être bons dans nos pensées et nos jugements, en ne nous pernaettant jamais de soupçonner de mal de qui que ce soit.

Soupçonner, c'est déjà mépriser, et comment aimer celui que Ton méprise? Du reste, une telle manière d'agir ne compromet pas seulement celui qui en est l'objet, elle compromet suitout notre personne et notre religion : notre personne, car, c'est un fait qui s'opère tous les jours et qui a rarement tort, le soupçon accuse aussi souvent celui qui le conçoit que celui qui en est l'objet ; notre religion, car combien d'hommes l'ont jugée dépravée et sont devenus incrédules, en voyant ses prétendus serviteurs préjuger défavorablement des intentions et de la conduite des personnes qui ne partageaient pas leurs opinions ! Aussi Jésus-Christ a-t-il dit : « Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés. ))

Ce n'est pas à dire pour cela que nous devions nous mentir ix nous-mêmes sur la conduite des autres. Non, nous ne devons pas nier le ml lorsqu'il s'affirme lui-même avec éviçlenoé;

mais du moins devons-nous toujours croire au bien tant que nous ne sommeiei pas forcés par révidence du mal. Et encore ne devons-nous affirmer que ce que nous voyons; et comme nous ne voyons que le fait, ne jugeons jamais rintention. Croyons qu'une mauvaise action peut procéder d'un bon sentiment, et, à plus forte raison, ne soupçonnons jamais qu'une bonne action puisse procéder d'un mauvais sentiment. En un mot, ayons un esprit qui sache avoir confiance dans autrui; nous n'y perdrons rien, car la confiance donnée devient toujours une confiance rendue. La confiance donnée est l'estime de soi étendue jusqu'aux autres, et la confiance rendue est cette même estime des autres étendue jusqu'à nous.

Ensuite, si la force des choses extérieures est telle que nous m puissions pas ne pas soupçonner le mal, du moins ne cherchons pas à le constater; efforçoos-nous, au contraire, de le voiler aux yeux des autres et même à nos propres yeux, etf si son évidence s'obstiue à passer à travers les voiles que nous avons jetés sur lui, marchons à reculons et par charité imposons-

lui l'avantage et la gloire de rester inconnu. Enfin, si, malgré nous, nous n'avons pu éviter ni de soupçonner ni de constater le mal, du moins ne le disons pas. Ne soyons pas de ces personnes qui se croient douées de la meilleure piété, qui se regardent, soit à titre de naissance, soit h, titre d'éducation ou d'entourage, comme infailliblement engagées dans le chemin du ciel, et qui cependant semblent prendre plaisir à ruiner la réputation de ce qu'elles appellent, devant Dieu, leur prochain, et, devant le monde, leur antipode. Elles pleurent leur petit oiseau mort, et elles déchirent leui*s semblables avec tressaillement. Gomme ce chevalier des ballades d'Uhland, elles pourraient dire : « Amies de Dieu, ennemies de tous les hommes. » Pour nous, ayons des paroles que 4)ieu puisse écrire dans le ciel, quand nous les prononçons sur la terre. D'une main respectueuse et amie, écartons les personnes et ne touchons qu'aux choses. Avec cette délicatesse habile que donne la charité vraie, séparons les pécheurs de leurs péchés. AUime jusqu'à voir dans leurs péchés le bien qui s'y trouve plutôt que celui qui ne s'y trouve pas.

Plaisons-nous à reconnaître dans leurs erreurs des rayons obscurcis de la vérité ; et, au lieu d'insister malicieusement sur le côté ténébreux qui résulte de ces obscurcissements, recueillons pieusement tous ces rayons dispersés et pâlis, pour en faire une gerbe de lumière.

Cette triple manière d'agir, qui n'est encore que le côté négatif de la charité, nous ^cilitera singulièrement la pratique des devoirs positifs qui incombent à tout chrétien vis-à-vis des pécheurs.

IL — Ces devoirs positifs se réduisent à sept : la prière, la pitié, l'affabilité, le discernement, le conseil, la patience et le courage. Voici, en effet, l'enchaînement des milieux par lesquels il faut passer, d'abord pour arriver jusqu'aux pécheurs, ensuite pour les conduire jusqu'à Jésus- Christ.

Nous devons prier les uns pour les autres. « Priez les uns pour les autres, afin que vous soyez sauvés » , nous dit saint Jacques *. Ne sommes-nous pas, en effet, les créatures d*un même Dieu, les fils d'un même Père, les mem-

* Épître de saint Jacques^ cb. v, v. 16.

bres d'une même famille? N'est-ce pas pour nous tous que Jésus-Christ s'est fait homme, qu'il a souffert, et qu'il est mort? Ne nous recommande*-t-il pas de nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés lui-même? Or, ne nous a-t-il pas aimés jusqu'à prier sans cesse pour nous, jusqu'à prier pour ses bourreaux? Après le besoin de prier, le sentiment qui doit s'élever dans notre âme à la vue d'un pécheur, c'est le sentiment de la pitié, Malheur à celui qui n'a pas pitié : il ne sera jamais un apôtre, 11 pourra vivre avec les heureux, s'il en trouve ; mais qu'il n'essaye pas de vivre avec les malheureux, il les rendrait plus malheureux encore, « Oh! quelle douleur, s'écriait une âme généreuse, quelle douleur de voir s'égarer de si belles intelligences, de si nobles créatures, des êtres formés avec tant de faveur, ou Dieu semble avoir mis toutes ses complaisances comme en des fils bien-aimés, les mieux faits à son image! Ahl qu'ils sont à plaindre! que mon âme souvent les pleure avec Jésus venu pour les sauver M »

< Eugénie de Guérin, Journal^ 92 août 1830.

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Cette compassion, lorsqu'elle est sincère, ne saurait être stérile. Elle cherche à se faire sentir à celui qui en est à la fois la cause et Tobjet, à le toucher à son tour et à provoquer en lui sur nous des regards qui ne soient pas indifférents. C'est dans ce but qu'elle s'enveloppe d'affabilité, cette grâce du cœur plus encore que de l'esprit, et qu'elle met sur nos lèvres et dans nos yeux tous les attraits dont notre charité est capable. Là compassion sans T affabilité est un trésor qui rend malheureux celui qui le possède, et qui laisse dans sa misère celui qui en aurait besoin. Que de personnes dont les farmes sont inutiles, parce que, tout en étant pleines de compassion, elleâ manquent d'affabilité! « Votre fils est malade, disait une mère à une autre mère, c'est une grande inquiétude ; mais la mienne est plus grande encore i mon fils se porte bien, et il ne me parle jamais. » Cette pauvre mère était peutêtre sans affabilité pour son fils, et son fils, hélas ! le lui rendait;

« N'avez-vous pas pleuré, est-il dit dans un livre sataniqne qui contient des pages célestes, n'avez-vous pas pleuré chaque fois que vous

avez lu rhistoire de cette jeune fille , qui , voyant marcher à la mort un illustre infortuné, fendit la presse des curieux indifférents, et ne sachant quel témoignage d'intérêt lui donner, pauvre et simple enfant qu elle était, lui offrit une rose qu elle avait à la main, une rose pure et suave comme elle..., et qui fut le seul, le dernier témoignage d'affection et de pitié que reçut un prince marchant au supplice? N'êtesvous pas touché aussi, dans la sublime histoire du lépreux d'Aoste, de l'action naturelle et simple du narrateur qui lui tend la main? Pauvre lépreux, quf n'avait pas touché la main de son semblable depuis tant d'années !.. » Or, ce pécheur n'est-il pas à la fois un roi qui va au supplice et un lépreux? Donnons-lui donc toutes les roses que Dieu a plantées dans notre cœur, et toutes les tendresses qu'il a déposées dans nos mains.

Lorsque le pécheur, gagné par la délicatesse et, si Ton peut parler ainsi, par la beauté de notre bonté, consent à se laisser approcher, voire même à nous approcher, alors notre quatrième devoir consiste à l'étudier sans qu'il s'en

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doute, et à discerner en lui le point pan lequel il est saisissable. Non, en soi F homme n'est pas une méchante créature, et tous les jours l'histoire prouve que le plus pervers a conservé dans son âme un coin de bonté et de tendresse. Or, c'est cet endroit béni par lequel cet être misérable est encore un être divin, qu'il faut découvrir; c'est par là qu'il faut le prendre, et non par l'endroit où il est coupable : ici, nous le heurterions, parce que l'homme, quelque vicieux qu'il soit, conserve toujours assez de pudeur pour refuser de descendre publiquement sur le terrain de ses vices; là, au contraire, nous lui plairons, et, en lui plaisant, nous le disposerons à agréer le bien que nous voulons lui faire. Si nous le saisissons par ses défauts, il nous échappera et nous n'aurons fait que diminuer les qualités qu'il avait conservées; si, au contraire, nous le saisissons par ses qualités, il nous restera et nous pourrons facilement diminuer ses défauts. En général, ce n'est pas en attaquant directement les défauts qu'on les détruit, c'est en développant les qualités. Le mal n'est si puissant que parce qu'on le

considère jusqu'à lui faire Fhonneur de combattre avec lui face à face. Si quelqu'un mettait à faire le bien tous les soins qu'il consacre à éviter le mal, il aurait deux fois moins de vices et deux fois plus de vertus. Pareillement, si nous voulons guérir les défauts d'autrui, ne les lui reprochons pas, mais développons tellement ses qualités qu'elles finissent par absorber ses défauts. A nous de faire le bien et de le favoriser dans les autres ; le bien à son tour tuera le mal. Tandis que, si nous voulons le tuer directement, nous ne ferons que le blesser. En un mot, cherchons dans les hommes le point qui unit et non celui qui divise*

Ce point, délicat étant découvert, versons par lui dans ces âmes pécheresses la lumière et l'amour : la lumière , pour les éclairer , et l'amour, pour les fortifier, comme on expose au jour et à la chaleur les plantes menacées dont on veut conserver la vie. Ne dédaignons aucune de leurs objections , quelque petite qu'elle nous paraisse : souvent les petites objections contiennent de grandes difficultés. Répondons par des arguments et des conseils,

et non par des injures. L'injure ne prouve rien ni ne corrige personne, et, tandis que l'insulte méprise, la raison éclaire.

Et ce travail, dans lequel la sagesse doit le disputer à la bonté, faisons-le avec patience et courage. TertuUien s'écriait dans son Apologé-tique * : « Fiunt, non nascuntur christiani, on ne naît pas chrétien, on le devient », c'està-dire que la vie chrétienne ne jaillit pas dans l'homme mûr comme un flot subit, mais qu'elle s'y forme peu à peu sous la double action de la grâce et de la liberté. Il faut donc savoir attendre l'heure de l'une et de l'autre, et ne pas mettre en péril les travaux antérieurs par une impatience intempestive. Mais surtout il faut savoir être courageux. Que de fois ces hommes, pour qui tious nous dévouerons, ne nous ferontils pas souffrir par leurs emportements, par leurs infidélités, par tous les vices qu'ils ont contractés dans l'habitude d'une vie mauvaise I Mais n'est-il pas écrit qu'il y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur converti, que pour cent justes persévérants? Sachons donc tout sup-

* c. I et xviir. !

porter : ce fardeau qui nous pèse tant aujourd'hui, sera demain si léger! Aujourd'hui c'est la terre, demain ce sera le ciel!...

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