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CHAPITRE XVI

L'Esprit d'iMiinlUté et la Graadevv d'Ame*

A l'esprit de charité se lie étroitement l'esprit d'humilité. Si, en effet, l'orgueilleux n'aime que lui, comment celui qui aime les autres ne seraitil pas humble?

En quoi donc consiste la nature intime de l'humilité? Cette question est d'autant plus importante, que, d'une part, l'humilité est une des bases fondamentales et de la vie chrétienne et même de la vie sociale purement naturelle, et, que, d'autre part, elle est injuriée par ceux-là, ridiculisée par ceux-ci, et laissée par la grande majorité des esprits dans le vague et la confusion. Pour mieux dissiper ces préjugés et cette obscurité, il faut distinguer les sentiments que nous devons avoir de nous-mêmes, 1° en face de Dieu et du prochain, 2** en face de nous-mêmes.

I. — Lorsque l'homme se place en face de Dieu, il doit, pour être humble, reconnaître

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théoriquement et pratiquemen); deux choses : d'abord, que tout vient de Dieu, ensuite, que tout doit lui être rapporté.

Oui, tout vient de Dieu. Qui ne le sait ? — Donc Dieu est la source première ; et l'homme, quelque considérable qu'il paraisse, n'est qu'un misseau. Il a beau dilater ses rives et faire entendre au loin le bruit de ses eaux : ce bruit n'est qu'un écho ; ces eaux ne sont que des eaux empruntées, qui peuvent se tarir d'un jom* à l'autre, et ne laisser apparaître que des cailloux arides, là où tout à l'heure on admirait la fraîcheur et la limpidité.

Tout vient de Dieu ! Donc Dieu est la cause première ; et l'homme, quelque puissant qu'il se fasse, n'est qu'une cause seconde. Dieu est le maître; l'homme, son serviteur.

Tout vient de Dieu ! Donc la sagesse de l'homme n'est qu'une sagesse dérivée, dépendante de Dieu comme le rayon dépend du soleil. Sa vie elle-même n'est qu'un souffle qui ne lui appartient pas. « Substantia mea tanquam nihilum ante te^ ma substance est comme le néant devant vous, ô mon Dieul » L'homme n'est

qu'une faible participation de Tètre ; Dieu seul est Têtre même I o Qu est-ce qu'une créature, se demande Bossuet, sinon quelque chose qui n'est pas de soi, qui n'a rien de soi, qui est toujours à l'emprunt ? «

Reconnaître ces vérités fondamentales, en continuant avec Dieu ses relations d'origine et en lui restant uni comme à sa source et à sa cause, suivant cette belle pensée de saint Basile : « Humilis condnualurcum sua origine t super bus diseontinuatur » : tel est donc le premier élément de l'humilité envers Dieu.

Mais le principe appelle la fm. Il ne suffit pas de sortir de sa source, il faut aller à l'océan. Après avoir reconnu que tout vient de Dieu, il faut reconnaître que tout doit lui être rapporté : car il est la source et l'océan des êtres, l'alpha et l'oméga de la création.

Oui, tout doit être rapporté à Dieul Donc l'homme n'est la fin dernière d'aucune chose ; et si l'univers marche, c'est vers Dieu ; si les sociétés s'agitent, quelque divers que soient leurs mouvements, tous ces mouvements doivent converger vers Dieu ; si l'homme pense, aime, veut,

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travaille, ce ne doit pas être dans un but égoïste et superbe, pour la satisfaction et le triomphe de lui seul, mais pour la gloire de Dieu. En sorte que la première loi pratique de l'humilité consiste à agir par Dieu, cause première, et pour Dieu, fin dernière.

Et encore, n'est-ce pas seulement avec Dieu que r homme doit compter, mais il a aussi une attitude à prendre vis-à-vis de ses semblables.

Or, Thumilité, dans nos relations avec nos semblables, consiste à nous incliner devant eux, à cause de leur parenté avec Dieu.

Tout homme, si infime et si dégradé qu'il paraisse, est encore une créature et une participation de Dieu; son âme, quelque défigurée qu'elle soit, ne cesse jamais d'être une image de Dieu, par cela même qu'elle reste substantiellement identique à elle-même; ses ♦/acuités, quelque rebelles et dévoyées qu'elles semblent, sont toujours par quelque endroit en contact avec leur cause première. Par conséquent, tout homme a naturellement un côté divin. Si ce côté divin est quelquefois voilé, néanmoins il est toujours réel. Or, n'est-ce point là un titre plus que

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suffisant à la sincérité de notre respect? Et quand le respect est sincère, il est bien près d'être humble.

Il est vrai qu'en pareil cas la secrète comparaison que nous faisons de nous-mêmes avec le prochain, est facilement à notre avantage, et que, sous prétexte de ne pas manquer à la vérité, nous refusons souvent de nous humilier devant lui. — Mais cette objection n'est pas sérieuse. — D'abord, nous ne voyons que l'extérieur des choses, Dieu seul en voit l'intérieur. Comment pourrions-nous donc prouver avec certitude que notre prochain est dans ses intentions et sa conscience aussi mauvais qu'il le paraît dans ses actes? Quoi ! nous n'avons qu'une vue confuse de nous-mêmes, et nous prétendrions avoir une connaissance parfaitement exacte de notre prochain ! Il est évident qu'en définitive nous ignorons si réellement, dans le fond de son âme, il vaut moins que nous. Par conséquent, abstenons-nous de le juger, nolite judicare : c'est un devoir non-seulement de charité, mais de justice.

Même dans le cas où cet homme nous serait

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vraiment inférieur, ne pourrions-nous pas nous dire, sans nous mentir aucunement, que s'il avait reçu toutes les grâces que Dieu a daigné nous accorder, il serait peut-être meilleur que nous, et, au contraire, que si nous avions dû résister à toutes les difficultés, à toutes les tentations qui se sont élevées cQutre lui, peut^ être smona^nous pires que lui, Cette réflexion, que la simple équité devrait inspirer h tous les hommes, n' est-elle pas un motif gérieuK de nous humilier devant le dernier de m% frères? Saint Thomas va même plus loin. Il affirme que chaque homme a un côté par lequel il peut être réputé supérieur aux autres ^ Gomment donc les hommes, quels qu'ils soient, n' accompliraient-ils pas, par des prévenances mutuelles de respect, cette parole de saint Paul ; a Mettezvous par r humilité les uns au-dessous des autres ;> ?

IL — Enfin, en quoi consiste l'humilité par rapport à nous ?

Distinguons, d'une part, les imperfections et

* Somme théologique, 2.2, q. 103, art. 2, ad 8.

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les défauts, soit d'esprit, soit de cœur, soit de caractère, qui sont le propre de notre personne ; et d'autre part, les échecs, les abaissements, en un mot les humiliations extérieures dont nous pouvons être Tobjet.

Cela posé, en face des défauts qu'il sent et des humiliations qu'il subit, que doit faire l'homme humble?

Un triple devoir lui incombe.

Le premier, c'est d'en faire l'aveu avec la même sincérité qu'il avoue ses qualités et ses succès. Nos échecs, en effet, ne sont-ils pas nôtres au même titre que nos succès, et nos défauts ne sont-ils pas aussi réels que nos qualités? Si donc la vérité est le premier élément de la vertu, pourquoi affirmerions-nous de nousmêmes ce qui nous élève, et nierions-nous ce qui nous abaisse? Cela est si évident qu'au premier abord cet aveu semble aussi facile en pratique que logique en théorie. Cependant, que de fois n'essayons-nous pas de dissimuler, nonseulement aux yeux du prochain, mais à nos propres yeux, la profondeur d'une humiliation reçue, et surtout la laideur d'un défaut repro*

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ché ! Que de fois n'essayons-nous pas de donner de nos fautes des explications tellement naturelles, qu à nous en croire, ces fautes ne sont que de simples accidents, dont il faut assurément nous plaindre, mais à peine nous blâmer ! Que de fois ne travaillons-nous pas à embellir nos imperfections et à farder les difformités de notre âme, de manière à pouvoir penser à autrui, lorsqu'on parle d'un défaut, et à nous, lorsqu'il s'agit d'une vertu ! Défions-nous donc de nous-mêmes, et, si nous voulons être humbles, soyons avant tout sincères : l'humilité ne ment pas ; elle serait la sœur de la vérité, si elle n'était la vérité.même.

Puis, après avoir été sincères dans notre esprit, en observant et en avouant exactement les côtés défectueux et coupables de notre âme, soyons sincères dans notre cœur, en les détes tant et en les corrigeant. D'abord, détestons-les. Ne soyons pas du nombre de ces personnes qui se persuadent que leurs défauts ne sont pas comme les défauts de tout le monde ; que si les défauts d' autrui sont réellement détestables, les leurs revêtent des particularités, des nuances,

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des circonstances suffisamment atténuantes, peut-être même des charmes assez attrayants pour désarmer toute justice et obtenir merci. Non, ne courbons point ainsi notre haine, et ne la réduisons pas à n'être qu'une haine platonique ou impuissante. Au lieu d'effleurer légèrement nos défauts, qu'elle les frappe et les perce en ligne droite. Si notre zèle poursuit le mal jusque chez autrui, lorsqu'il ne nous menace que de loin, à combien plus forte raison doit-il l'attaquer sans pitié chez nous, lorsque ses menaces se changent en hostilités I Plus on est humble, plus on veut être parfait : la bassesse seule est à l'aise dans le mal.

Mais, autant nous devons être énergiques pour détester et combattre nos défauts, autant nous devons l'être pour accepter et même pour aimer les humiliations qui nous arrivent du dehors. Sans doute ce devoir est âpre. Mais il est plus noble qu'âpre; et en y réfléchissant bien, en se rappelant la subordination de l'agréable à l'utile, qui ne pourrait l'adoucir? Souvent l'humiliation n'est-elle pas la porte par laquelle on rentre dans l'ordre, comme le suc-

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ces a été celle par laquelle on en est sorti ? Souvent, si l'humiliation est l'œuvre de la malice des hommes, n'est-elle pas plus encore l'œuvre de la bonté de Dieu? L'humiliation est la privation de la gloire humaine ; mais n'est*elle pas, si nous le voulons, l'acquisition de la gloire céleste? L'humiliation est une affliction d'un jour ; mais ne peut-elle pas se changer en une joie éternelle? L'humiliation est un coup qui peut, il est vrai, exciter l'hilarité et le sarcasme de nos ennemis ; mais ce coup ne peut-il pas aussi réveiller nos énergies endormies, et nous rendre capables d'un courage que ni le succès ni la gloire ne nous eussent donné? L'humiliation, c'est un ami qui ne nous flatte pas^ mais qui nous rend service. Aimons-la donc, quelles que soient ses rigueurs; aimons-la d'autant plus, qu'elle est moins de notre goût et de notre caractère : la meilleure est toujours celle qu'on cherche le moins.

Aveu, correction, résignation, tel est donc le triple devoir que nous impose l'humilité vis-àvis de nos défauts et de nos humiliations.

III. — Mais nos défauts ne sont que la moitié de notce personne, et nos humiliations la moitié de notre vie. A côté de nos défauts sont nos qualités, et à côté de nos humiliations, nos honneurs, Or, quelle attitude l'humilité nous inspire-t^Ue en face de nos qualités et de nos honneurs ?

Devons*nous nier nos qualités et nos bonnes œuvres ? Nullement.

Ce n*est pas qu'il faille les contempler nous* mêmes et les exposer à la contemplation d'au*^ trui, de manière à soustraire à notre profit la gloire qui doit en revenir à Celui qui en est le principe et la fin, et à nous faire admirer comme un de ces êtres précieux devant qui tout front doit s'incliner de lui-même, qui n'ont qu'à paraître pour qu'on doive leur rendre hommage ; êtres dont la valeur intrinsèque n'a nullement besoin de rayonner au-dehors pour mériter l'estime, et tellement nécessaires par eux-mêmes qu'ils sont dispensés de travailler à se rendre utiles. Un tel excès d'orgueil est assez ridicule pour porter sa condamnation avec lui-même. Mais, de ce qu'il faut éviter cet excès, il ne

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résulte pas qu'il faille tomber dans l'excès contraire. Il n'est pas plus permis de nier ce qu'on est que d'affirmer ce qu'on n'est pas. Tout excès est condamnable, parce que la vertu est dans le juste milieu. Si l'humilité est la vérité, et si, comme telle, elle doit nous faire avouer nos imperfections et nos fautes, comment pourraitelle, sans se contredire et sans se blesser dans son essence, nous faire désavouer nos qualités et nos bonnes œuvres? Dieu nous a créés à la fois très-faibles et très-grands. L'humilité n'a point pour tâche de le. méconnaître, mais d'équilibrer notre grandeur et notre faiblesse, en corrigeant le négatif de l'une par le positif de l'autre. Dieu lui-môme ne nous touche qu'avec un profond respect , cum magna reverentia disponis nos * ; pourquoi donc prendrions-nous plaisir à nous traiter avec mépris? Ne méprisons personne, pas même nous : ne pas se mépriser soi-même est souvent le moyen de pouvoir estimer davantage les autres. Du reste, s'il y a en nous un moi orgueilleux, vain, haïssable, n'y en a-t-il pas un autre noble, rempli d'aspî-

< Livre de la Sagesse, cli. xif, r. 18.

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rations élevées, capable d'actions généreuses, celui-là même que Dieu a créé dans la toutepuissance de sa sagesse et de son amour, et qui nous constitue avant le premier? Nier les bienfaits de Dieu ou les mépriser, c'est offenser Dieu lui-même.

Jésus-Christ ne nous dit-il pas dans l'Évangile : a Que votre lumière luise, afin que les hommes voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux * »? S'il en est ainsi, n'est-il pas manifeste que l'humilité véritable ne consiste pas à s'ensevelir dans l'obscurité, mais à laisser voir simplement ses actions, de manière à en faire remonter la gloire, non pas à soi, mais à travers soi jusqu'à Dieu, qui est dans le ciel ? Le mot lucere, qui signifie luire, jeter de la lumière, éclairer, contient toute cette leçon. Tout ce qui brille n'éclaire pas, et tout ce qui éclaire ne brille pas ; c'est la différence de l'or et de la lumière. Or, Jésus- Christ ne nous dit pas : Sic fulgeat, splend^at lux vestra, que votre lumière brille et resplen-disse; mais il dit : Sic luceat lux vestra^ que

* Evangile selon saint Mathieu^ cli. v, v. 16.

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votre lumière luise ou éclaire, pour nous indiquer que notre lumière ne doit point se concentrer inutilement en nous-mêmes, mais se dilater aux yeux de nos frères, les éclairer, et leur montrer dans sa gloire l'auteur de toute bonne œuvre, notre Père qui est dans les cieux. Se montrer ainsi, c'est faire en même temps un acte de religion et un acte de charité, puisque c'est faire bénir Dieu et édifier le prochain.

L'humilité ne consiste donc pas à se déprécier soi-même et & se laisser aller sur son propre compte à des exagérations de langage, qui ne sont que sur les lèvres et qu'on est le premier à. démentir soi-même au fond de son cœur. Cette humilité, que saint Thomas appelle une ruse*» n'est qu'un orgueil mal dissimulé. Elle a l'air de se frapper, au fond elle se caresse. « Il y a, disait M. de Tocqueville, quelque chose de plus modeste que de parler de soi modestement, c'est de n'en pas parler du tout, » Quand on parle de soi, en effet, fût-ce même pour en dire du mal, on est soi*même au fond de sa pensée, et sou-

' « Humilitas est astulissimn, » De Entd, Prmc, I. III,

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