‹ La foiChapitre 38 sur 88 · C. VII · texte numérisé non relu

C. VII

ET LA GRANDEUR d'AME. 289

vent on y est d'autant plus que Ton se donne extérieurement plus de peine à se décrier. Ces doux acharnements contre soi-même sont d'un héroïsme trop subtil et trop calculé pour n'être pas généralement suspects, et la plupart du temps leurs auteurs se trouveraient eux-mêmes beaucoup trop châtiés» s'ils avaient la mauvaise fortune d'être crus sur parole.

Le P. Faber a écrit sur ce sujet une page dans laquelle la fmesse de l'esprit est tout à fait au service de la véritable piété : « Il y a malheureusement, dit-il, des Saints à qui il est arrivé de dire du mal d'eux-mêmes. Là-dessus on veut en faire autant, sans croire un mot de ce que l'on dit, et surtout sans permettre aux autres de le prendre au sérieux, II n'est pas jusqu'à l'insecte qui n'ait ses parasites, et chacun dans ce monde a son petit cercle de flatteurs, assez sots ou assez peu sincères pour l'admirer dans le mal qu'il dit de lui-même, avec d'autant plus de prodigalité qu'il trouve que son héroïsme ne coûte rien. Mais cette habitude de dire du mal de soi a une tendance extraordinaire à produire l'aveuglement spirituel. C'est moins une

290 l'esprit d'humilité

maladie superficielle qui obstrue la vue de Tâme que la destruction même de sa puissance visuelle. L'aveuglement est complet, quand à la fin on vient à croire ce que Ton dit contre soi, bien que d'abord on ne Tait dit que par une ruse d'amour-propre. Dans cet état on ignore le point de vie spirituelle qui serait le plus utile à connaître, savoir, son manque de courage. La fausse humilité ne permet pas que Ton s'essaye ; et cette modestie artificielle qui finit par devenir sincère dans son erreur, fait que l'on croit ne devoir rien entreprendre de généreux pour Dieu; mais que l'on reste bien au-dessous de ce que l'on pourrait, sans essayer de connaître son niveau, ni ce qui le dépasse. Tout en devenant de plus en plus pusillanime, on n'est pas exempt d'une certaine complaisance dans sa sagesse et dans une discrétion dont on ne voit pas l'odieuse bassesse. Toutes les âmes trompées seront bien surprises au jour du jugement : mais de toutes les surprises, les plus grandes et les plus pénibles sont peut-être celles qui attendent l'âme qui s'est laissé tromper par une fausse humilité*. »

' Le p. Fabcr, Conférences, ch. m, p. 186.

Ainsi pensait également saint François de Sales : « Je n'appreuve pas, dit-il, qu'on faille pour donner mauvaise opinion de soy : c'est toujours faillir, et faire faillir le prochain ; au contraire, je voudrois que, tenant les yeux sur Nostre-Seîgneur, nous fissions nos œuvres sans regarder que c'est que le monde en pense, ny qu elle mine il en faict. On peut fuir de donner bonne opinion de soy, mais non par rechercher de la donner mauvaise, surtout par des fautes faictes exprès... De dire qu'on n'est pas ce que le monde pense, quand il pense bien de vous, cela est bon ; car le monde est un charlatan, il en dit toujours trop, soit en bien soit en mal. » Et ailleurs il ajoute : « La vraye humilité ne fait pas semblant de l'estre, et ne dit guère de paroles d'humilité, car elle ne désire pas seulement de cacher les autres vertus, mais encor et principalement elle souhaite de se cacher soymesme *. »

Il faut donc être- humble jusque dans son humilité et ne point en faire étalage. C'est pourquoi la perfection de l'humilité, c'est de s'ou-

* Introduction à la Vie dévote, Ul' partie, cIj. v.

t »<,.>»,.« rv*.

292 l'esprit d'humilité

blier, d'être à ses yeux comme si l'on n'était pas. Et encore faut-il que cet oubli soit sincère et le paraisse ; car, pour peu qu'il renferme d'affectation, il confine à l'orgueil. Serait*il bien humble, celui qui d'un côté s'efforcerait de s'oublier lui-même, et de l'autre se rappellerait sans cesse, à titre de dédommagement et de consolation, cette pensée bien connue que ce n'est pas l'éclat qui donne le mérite, et que les tableaux des grands maîtres sont quelquefois ceux qui se font le moins remarquer? On l'a observé fort judicieusement, les gens qui affectent avec ostentation de ne jamais parler d'euxmêmeSj sont punis en y pensant toujours.

IV. — Quant aux honneurs, il est quelquefois bon d*y renoncer, soit pour une raison de justice, âoît pour une liaison de calme intérieur, soit enfin pour un motif de ressemblance avec Jésus-Christ.

D'une part, sommes-nous dignes des bonheurs auxquels nous aspirons ou dont nous Sommes l'objet? La charge, dont ils ne sont que la dissimulation brillante, n'est-elle point trop

loui-de pour nos épaules? « Pour pouvoir désirer sans trouble et sans bassesse la faveur de la fortune ou des honneurs, il faut être en état de s'en passer « ; or, est-ce là Tétat de notre âme ?

D'autre part, la vie bruyante est-elle plus heureuse que la vie humble et simple? Si le fleuve large, majestueux, superbe, pouvait sentir et parler, se préférerait-il toujours à ce petit ruisseau tranquille, qui se fait un lit sous les feuilles, et roule avec un doux murmure ses eaux limpides à Tombre des bois, se contentant de quelques fleurs des champs épanouies sur ses bords? Que de fois n'en est-il pas ainsi de la vie!

Enfin, si nous élevons nos regards vers Jésus- Christ, notre divin modèle, sans doute nous voyons qu'il accepte l'entrée triomphante à Jérusalem, mais ne voyons-nous pas qu'il refuse la royauté, au point de s'enfuir sur les montagnes? Qui ne reconnaît Jésus à cette fuite généreuse, qui lui fait chercher dans le désert un asile contre les honneurs qu'on liii prépare? « Celui qui venait se charger d'opprobres, dit Bossuet, devait éviter les grandeurs humaines.

294, l'esprit d'humilité

Mon Sauveur ne connaît sur la terre aucune sorte d* exaltation que celle qui l'élève à sa croix, et comme il s'est avancé quand on eût résolu son supplice, il était de son esprit de prendre la fuite pendant qu'on lui destinait un trône. »

Mais, s'il est bon quelquefois de renoncer aux honneurs, il est vrai aussi que l'humilité ne défend pas de les désirer modérément. Saint Thomas n'en condamne pas la recherche, mais seulement la recherche désordonnée *, à savoir, cet empressement fiévreux qui n'est autre qu'une des formes multiples de la concupiscence humaine. Et peut-être même, en certaines circonstances, y a-t-il plus d'humilité réelle à accepter certains honneurs qu'à les refuser. « Les humilités que l'on voit le moins, sont les plus fines » , dit saint François de Sales. Du reste, les honneurs peuvent être reportés vers Dieu ; et se glorifier en Dieu, loin d'être un acte d'orgueil, est un acte de véritable humilité *.

* Somme théologique, 2.^ 2 , q. 162, art. 2, ad 3; q. 161, art. 1, ad 3.

2 V. saint Thomas, in Ep» I ad Corinth,^ c. iv, lect. 2.

ET LA GRANDEUR d'aME. 295

Au-dessus des honneurs plane Thonneur, non cet honneur mondain qui n'est que le masque de l'orgueil, mais ce véritable honneur, inséparable de la probité, dont il est la parure et l'éclat. Autant le premier répugne à l'humilité chrétierine, autant le second s'harmonise avec elle. « J'ai porté, nous dit Dieu par la bouche de Zacharie, j'ai porté un sceptre qui s'appelait l'honneur *. » — « O Dieu, s'écrie David, éloigne de moi l'opprobre et le mépris *. » — Saint Paul, à son tour, écrit à Tite : « Que personne ne te méprise '. » — Et le Saint-Esprit, dans le livre de Y Ecclésiastique y nous impose le précepte d'avoir soin de notre bonne renommée *.

Ce n'est pas que Tesprit du christianisme nous incline à faire grand cas de l'estime du monde. Jésus-Christ et les Saints nous ont appris ce que vaut le monde et ce que valent ses jugements. Néanmoins,, soit à cause de nos frères, soit à cause de nous-mêmes, nous devons faire rendre justice à la loyauté de notre âme et

^ Zacharie, cb. xr, v. 10.

« Psaume CXVIII, v. 22.

3 Epitre à Tite, cli. ii, v. 15.

4 Ch. XLi, V. 15.

Page 1