L*ESPRIT D*HUMILITÉ
à l'équité de notre vie. Saint François de Sales exprime admirablement cet enseignement en ces termes : « Il est vray que l'humilité mespriseroit la renommée, si la charité n'en avoit besoin 5 mays, parce qu'elle est un des fondemens de la société humaine, et que sans elle nous sommes non-seulement inutiles, mays dommageables au public à cause du scandale qu'il en reçoit, la charité requiert et l'humilité aggrée que nous la désirions et conservions précieusement. Outre cela, comme les feuilles des arbres, qui d'elles-mesmes ne sont pas beaucoup prisables, servent neantmoins de beaucoup, noaseulement pour les embellir, mais aussi pour conserver les fruitz tandis qu'ils sont encof tendres : aînsy la bonne renommée, qui de soymesme n'est pas une chose fort désirable, nelaîsse pas d'estre très-utile, non-seulement pour l'ornement de nostre viey mays aussi pour la conservation de nos vertus, et principalement des vertus encor tendres et foîbles *. n
V, — A ceux-là donc qui, ne Voyant Thumi-
' Introduction à la Vie dévote, lîl^ partie, ch. Viî.
ET LA GRANDEUR d'aME. 297
lité qu'à travers les préjugés de leur cœur ou les chimères orgueilleuses de leur imagination, la dénaturent et la traitent de mensonge, de bassesse, et d'obstacle au progrès de riiumanitéi il faut répondre :
Non ! r humilité n'est point un mensonge : car vis-à-vis de Dieu elle s'appuie sur la vérité la plus profonde de la philosophie, à savoir, que Dieu est le principe premier et la fin dernière deS'étres ; vis-à«vis de nos semblables, elle nous maintient dans les limites de la plus respec^ tueuse et de la plus stricte équité ; vis-à-vis de nous-mêmes, elle ne consiste ni à affirmer les défauts que nous n'avons pas, ni à nier les qualités que nous avons, mais à nous avouer tels que nous sommes, avec tout ce qui nous abaisse et tout ce qui nous élève.
Non ! l'humilité n'est point une bassesse : car elle implique la haine de nos défauts et le respect des vertus que nous tenons de Dieu. Et ils sont dans le vrai, ceux qui proclament, avec saint Isidore de Péluse, que la véritable humilité se trouve dans les âmes grandes et élevées,
i98 l'esprit d'humilité
comme l'orgueil chez les petits esprits * ; avec le pape saint Grégoire, qu'être humble ce n'est point être petit, mais seulement ignorer en quelque manière sa grandeur pour la mieux conserver 2 ; avec Albert le Grand, que celui qui ne s'estime pas lui-même et ne respecte pas sa dignité, est un insensé '; enfin avec saint Thomas, que si nous ne devons pas nous élever au-dessus de ce que nous sommes, nous ne devons pas non plus descendre au-dessous; qu'on s'abaisse au-dessous de son mérite contrairement à la vérité, lorsqu'on s'attribue des choses basses qu'on n'a point à se reprocher, ou lors* qu'on se dénie de grandes choses que l'on possède ; que se déprécier de cette manière est une humilité feinte et toujours un péché, parce que alors, comme dit saint Augustin, si Ton n'était pas pécheur auparavant, on le devient par le fait de ce mensonge *.
* Liv. m, £■/). 381.
2 Homil.y vu, in Ev., u. A.
s Ethic.,\yh. IV, tract. II.
4 Somme contre les Gentils, liv. IV, ch, lv. — De Erud» Princ.^ lib. III, c, vn. — Somme théolog.^ 2. 2, q. 113, art. 1; 109, û; 111, 13.
ET LA GAANDEUR d'AME. 299
NonI (( rbumilité chrétienne n'est pas un abattement de courage, s* écrie Bossuet; au contraire, les difficultés l'encouragent, les impossibilités l'animent et la déterminent; elle nous rend plus fervents et plus appliqués au travail. Dans l'accablement de ce coup de mort, elle ne médite que des pensées d'immortalité; elle a cela d'admirable que plus elle est faible, plus elle est hardie et entreprenante. »
NonI l'humilité n'est point un obstacle au progrès et à la perfection de l'homme : car elle a pour fonction de réfréner en nous les mouvements emportés et d'écarter ce qui peut entraver notre marche. « J'aime beaucoup le frein dans le chemin de fer, dit ingénieusement Mgr Lan^ driot, mais à la condition qu'il n'arrêtera pas la marche; de même, l'humilité, quand elle est une vraie vertu, doit laisser à l'âme toute sa vigueur, toute son ampleur, toute son intelligence, toute son activité, toutes ses aspirations : elle a pour mission d'empêcher le désordonné, d'éloigner tout ce qui viendrait à la traverse pour faire sortir le train de sa voie
300 l'esprit d*huuiuté
divine ; mais la marche elle-m6me« elle ne doit en aucune façon la gêner ^ »
Il est vrai que Thomme humble est souvent comme enveloppé d'un voile« Mais faut-il en conclure qu il est ef&cé et amoindri? Ëb quoi ! Dieu n'est-il pas plus que voilé, et ne s'appelle* t41 pas le Dieu caché? Les premiers principes de la raison, ces fondements des sciences, ne sont-ils pas entourés de mystère autant que d'évidence? Même dans l'ordre physique et palpable, les atdmes, ces éléments premiers des corps, ne sont41s pas cachés, eux aussi? Et jusque dans le ciel, cette étoile autour de la« quelle se meuvent toutes les autres, n'est-elle pas presque invisible à nos regards? En vérité, ne dirait^on pas que tout ce qui est grand et joue un rôle important en ce monde, est voilé ? Pourquoi dès lors infirmer l'humilité? Si elle recouvre les autres vertus sans plus d'apparence que la cendre de nos foyers, n'est-ce pas pour les empêcher de s'éteindre et conserver le feu sacré dans nos Ames?
Du reste, l'expérience est là pour nous en-
* !** Conférence aux Dames du monde.
seigner que la grandeur d'une âme ne doit pas être suspecte parce qu elle est humble, mais au contraire, que plus une âme est humble, plus elle est sincère, élevée, parfaite. De nos jours, comme au temps de saint Basile, Tâme humble « est pleine de bonté pour ses amis, de douceur pour ses domestiques, de patience envers les hommes violents ; elle aime à consoler les affligés, elle visite ceux qui souffrent, elle ne méprise personne, elle est remplie de suavité dans ses questions, de gracieuse affabilité dans ses réponses ; elle a un accès facile, ne raccHi* tant point ses propres louanges et ne subornant personne pour les raconter, mais voilant plutôt ses propres vertus, a — « L'humilité et la bonté sont presque une même chose, écrivait le P. Lacordaire. Quand on est bon, l'on se sent porté à se donner, à se sacrifier, à se faire petit, et c'est là l'humilité. Autant donc vous ferez de progrès dans la bonté, autant vous en ferez dans l'humilité. Ce qui fait que l'orgueil est haï plus qu'aucun autre vice, ce n'est pas seulement qu'il blesse notre amour-propre personnel, mais c'est qu'on y sent le manque de
302 l'esprit d'humilité
bonté, vertu sans laquelle il est impossible d'obtenir Tamour*. »
Nous ne saurions mieux compléter cet enseignement qu'en citant deux fragments, l'un d'un discours de saint Jacques de Nisibe, l'autre d'un ouvrage de saint Grégoire le Grand ; le premier nous montrera la 'beauté de l'humilité en ellemême, le second nous la fera voir par contraste à travers la laideur de Forgueil,
(( L'humilité, dit saint Jacques, donne la sagesse et l'intelligence; elle est une cause d'élévation. L'âme humble est caimable, ses paroles sont douces, sa physionomie toujours épanouie ; elle rit et se livre à la joie. Les humbles et les doux sont préservés de toute sorte de maux ; leur figure est heureuse à cause de la bonté de leur cœur. L'âme humble parle avec convenance, ses lèvres souriantes semblent continuer le discours commencé. Elle boit la sagesse comme l'eau, et la fait descendre comme une huile parfumée dans son. intérieur. Elle demeure aux pieds de ses frères, et cependant son cœur habite les lieux élevés. Les yeux de son
' Lettres à des Jeunes geiis, 16* loltre.
corps sont penchés, mais le regard de l'âme est fixé sur les hauteurs. Elle s'approche de l'orgueil, le soumet et le captive. Elle ne connaît point la ruse, mais elle aime la sincérité et l'ingénuité. Beaucoup aiment celui qui est humble ; l'orgueilleux est détesté même de ceux qui lui ressemblent. L'humilité est plantée sous la terre, mais l'abondance de ses fruits est proportionnée à la profondeur de ses racines ; ses fruits sont délicieux, et en rassasiant l'âme ils lui communiquent leur suavité et leur douceur*. »
Au contraire, a tous les orgueilloux* dit saint Grégoire, élèvent leur voix dans leurs paroles; ils sont tristes dans leur silence, dissolus dans leur joie, furieux dans leur tristesse, deshon nêtes dans leurs actions, honnêtes dans les apparences, fastueux dans leurs démarches, aigres dans leurs réponses. Leur esprit est toujours fort pour lancer des injures à autrui, et faible pour supporter celles qui leur sont adressées ; il est lent à obéir, et importun pour obtenir des autres ce qu'ils en désirent; il est paresseux à
* Sermon IX, de Humilttate»
304 l'esprit D'aUMlUTÉ BT LA GRANDEUR d'aME,
exécuter ce qu'ils doivent et peuvent faire, et prêt à faire ce qu'ils ne doivent ni ne peuvent pas. Rien ne saurait les persuader de se porter aux choses qu'ils ne désirent pas d'eux-mêmes, et ils cherchent à être comme entraînés vers celles qu'ils souhaitent, parce que, craignant que leurs désirs ne les fassent mésestimer» ils sont satisfaits de paraître violentés dans l^m* volonté •. »
C'est ainsi que l'humilité, au lieu de com« primer les facultés de notre âme, les dilate, les ennoblit en les rendant plus libres; et que, même dans Tordre purement naturel, se justifie cette parole de Jésus : <i Celui qui s'bu-» mille, sera exalté'. »
1 Moral., lib. XXXI V, cli. xiv.
8 Evangile selon saint Luc, cli. xiv, v. 11.