‹ La foiChapitre 41 sur 88 · L ESPRIT D OBÉISSANCE · texte numérisé non relu

L ESPRIT D OBÉISSANCE

Il est manifeste qu'un règlement détaillé est d'une absolue nécessité dans une communauté. Quant aux personnes isolées qui vivent dans le monde, il est également évident qu'il peut leur être fort utile, lorsque des habitudes de vie capricieuse peuvent faire courir des périls à leur âme. Mais il leur devient inutile et même nuisible, dès qu'il arrête en elles les saintes inspirations de Dieu et engendre ce malaise si fréquent qui mène au découragement. Les lois sont faites pour les hommes et non les hommes pour les lois. Celui qui souffre de la faim, à neuf heures, attendra-t-il que midi sonne, parce qu'il a fixé à midi l'heure de son repas? Celui qui se sent disposé au travail, repoussera-t-il toute idée sérieuse, parce que c'est le moment auquel il a résolu de se distraire? De même, laisserat-il échapper l'occasion de rendre service à son frère qui est dans le besoin, sous prétexte que d'après son règlement l'heure présente doit être consacrée à la méditation? Ce serait manquer du bon sens de la vie.

« Certes, dit le P. Faber, si les personnes qui .vivent dans le monde et dans la société dési-

rent mener une vie dévote, qu'elles n'aillent pa§ s'imaginer qu'une vie monastique, plus ou moins déguisée, plus ou moins tronquée, soit le genre de spiritualité qui leur convient. Leur position et leurs devoirs leur ôtent le libre usage de leur temps ; elles ne peuvent diviser leur journée en demi-heures, en quart d'heures, comme si elles étaient dans un paisible cloître, n'ayant d'autre obligation que d'obéir à la cloche du couvent. C'est pourquoi, dans neuf cas sur dix, dire aux personnes de cette catégorie de se tracer une règle et de s'astreindre à la suivre ; les forcer à s'assujettir à des heures fixes pour vaquer à leurs exercices de piété, équivaut à dire aux personnes qui composent la société moderne, qu'elles ne doivent pas aspirer à mener ce qu'on appelle une vie dévote.

« Combien de gens ont abandonné entièrement la piété, parce qu'ils avaient essayé de suivre une règle, et qu'ils ont trouvé impossible d'y rester asservis! Combien de gens se sont attachés uniquement à avoir des heures fixes, à faire les choses en temps donné, à suivre de point en point leur chronomètre dans l'accom-

324 l'esprit d'obéissance

plissement de pratiques divisées à rinfini, et dont ensuite le zèle s* est ralenti, parce qu'une santé faible, un changement d'occupations, ou les plaisirs de la saison sont venus déranger leurs heures fixes et rendre impossibles leurs plans tracés sur le papier ! Si le vêtement de la spiritualité se dessèche, il n'est pas d'un long usage. Il éclatera en une douzaine d'endroits différents, dans le cours d'une semaine, comme l'habit de peau dont se revêtent les Patagons. Les gens du monde ne tarderont pas à le jeter de côté avec dédain et à se contenter d'une piété moins qu'ordinaire. Ils ont essayé de la spiritualité, mais ils n^ont pas réussi : leurs efforts ont échoué, et comme le genre de spiritualité qu'ils ont tenté, n'a point été couronné de succès, ils ne veulent pas croire qu'un autre pourrait être plus heureux.

« Or, le mauvais succès de cette piété d'ordonnance, aussi bien que le préjugé qui repousse toutes les autres comme peu sûres ou peu solides, provient du manque de hberté d'esprit. Où règne la loi de Dieu, où souffle l'esprit du Christ, là est la liberté...

ET LA LIPERTÉ. 325

a D'après ces rigides auteurs, tous les jeunes gens doivent mener une vie de séminaristet ou renoncer entièrement à la dévotion. Chaque demoiselle doit être, en quelque sorte, une religieuse, moins Thabit, ou sinon abandonner tout espoir de devenir tant soit peu meilleure que la plupart de ses compagnes. Oh ! quels obstacles une pareille doctririe apporte à l'amour, h un amour sage, à un amour tel que Jésus en demande à chacun d'entre nous ! Faire du monde un immense couvent plus ou moins relâché, ce tfest pas là le moyen de servir les intérêts de notre aimable Maître. Les règlements spirituels peuvent produire ja confiance en soi-même. Ils ne sont que d'une médiocre utilité à la véritable, simple et constante piété. L'esprit de la religion catholique est un esprit facile, un esprit de liberté... Les écrivains modernes ont cherché à tout circonscrire, et cette déplorable méthode a causé plus de mal que de bien. En effrayant le mende, ils diminuent la dévotion ; en outrepassant les bornes, ils l'abaissent K »

De tels conseils sont pleins de sagesse, parce

' Le P. Faber, Tout pour Jésus ^ ch. viii, p. 355-358,

326 l'esprit d'obéissance

que la conscience n'est pas un rouage, et que les vertus qui ne reposent que sur un chronomètre ne valent jamais celles qui reposent sur le cœur.

IV. — Quant à la Direction, elle a toujours été pratiquée dans l'Eglise. Saint Jérôme a dirigé les dames romaines, saint François de Sales M""" de Chantai, Bossuet la sœur Cornuau, Fénelon M"" Guyon, et tant d'autres si célèbres dans Thistoire. De tels saints et de tels hommes répondent suffisamment par eux-mêmes à ceux qui ont fait de la direction une machine de guerre contre l'Église.

Leibnitz lui-même, tout protestant qu'il était, n'a-t-il pas écrit cet aveu : a Je regarde un confesseur pieux, grave et prudent, comme un grand instrument de Dieu pour le salut des âmes : car ses conseils servent à diriger nos affections, à nous éclairer sur nos défauts, à nous faire éviter l'occasion du péché, à dissiper les doutes, à relever l'esprit abattu, enfin à enlever ou mitiger toutes les maladies de l'âme ; et si l'on peut à peine trouver sur la terre quel-

ET LA LIBEATÉ. 327

que chose de plus excellent qu'un ami fidèle, quel bonheur n'est-ce pas d'en trouver un qui soit obligé par la religion inviolable d'un sacrement divin à garder la foi et à secourir les âmes ? »

C'est donc méconnaître la faiblesse humaine, se faire de notre nature une conception chimérique, et révéler un cœur à la fois superbe et cruel, que de prétendre que « quiconque ne peut être à soi-même son unique médecin, ne mérite pas que Dieu lui donne la force de guérir *. »

Toutefois, de quoi les hommes ne peuventils pas abuser, eux qui ont abusé de Dieu?

Si donc on veut sauvegarder dans la direction l'obéissance et la liberté, il faut s'efforcer, avec une grande vigilance, d'éviter les écueils qui peuvent tôt ou tard précipiter soit dans la révolte soit dans la servitude.

Le premier de ces écueils, c'est de ne voir dans le directeur que l'homme. Effectivement, dans ce cas, l'obéissance perd vite son carac-

< Mnd:iu.o C. Snnd.

328 l'£SPRIT D0B£ISSANG£

tère chrétien , les choses divines s'humanisent, l'affaire du salut tombe au second rang, et Dieu n'est plus sur les âmes qu un soleil couchant*

Le second écueil, c'est, au contraire, de ne voir dans le directeur que Dieu. Dieu ne s'est incamé qu'une fois, et tout autre que Jésus- Christ ne peut dire sans mentir : Je suis la Sagesse de Dieu. Sans doute, chez les chrétiens, personne n'est tenté de faire de Jésus-Christ son Dieu idéal pour l'éternité, et de son direc» teur son Dieu réel pour le temps. Une telle exagération, outre qu'elle serait impie, rappellerait avec trop de ridicule ces folies de langage, dont se servent les Musulmans pour parler à « Tami de Dieu » : « La première essence qui a reçu la beauté de la forme, lui disent-ils, s'est levée ; elle a brillé et a communiqué au monde la lumière émanant de la sphère dii séjour de TÉ* ternel, et cette essence est la vôtre..* Sans vous, rien n'aurait connu Allah ; sans vous, rien n'aurait honoré Allah ; sans vous, rien n'aurait glo^ rifié Allah ! Allah vous a consolidé sur sofa trône ; il vous a doniié son verbe; il vous a désigné pour distribuer à chacun le lot, le sort qui lui

ET LA LIBEftTÉ. 329

est destiné ; il vous a élu pour transmettre leur destin à tous ceux qui sont soumis à la Providence ; etc. » Les effusions orientales ont toujours abouti à la divinisation de la sottise humaine.

Le directeur est simplement un homme, mais un homme de Dieu, c/est-à-dire un homme chargé par office de faire connaître Dieu, de le faire aimer et de le faire servir. CaB n'est pas un maître, « car il n*y a qu'un seul maître, le Christ*; » mais c'est un ami du Maître et de nous, envoyé par le Maître et choisi par nous, pour être notre conseiller dans les choses de notre salut.

Or, quand doit-on prendre conseil? Lorsqu'on ne se suffit pas soi-même, pour éclairer sa conscience et la déterminer à agir chrétiennement. En effet, lorsque Fesprit est baigné dans l'évidence et que la volonté est en possession de la certitude pratique, tout conseil du dehors devient superflu. Il est bon de remarquer que généralement, soit par paresse, soit par besoin d'occuper quelqu'un de soi-même, on recourt volon-

* Évangile selon saint Mathieu, ch. xxm, v. 10.

330 L ESPRIT d'obéissanck:

tiers à une évidence et à une certitude d'emprunt. Au lieu de descendre en soi, de scruter sa conscience, de s'imposer le rude labeur d'une discussion impartiale, à la suite de laquelle on pourrait être dans la noble, mais douloureuse nécessité de condamner ses propres goûts et de porter de ses propres mains le fer et le feu dans les blessures saignantes de son cœur, on préfère réserver cette tâche à son directeur. Sans doute il peut nous guérir; mais, alors même qu'il nous guérirait, il ne saurait faire bénéficier notre âme des exercices fortifiants auxquels nous avons refusé de nous astreindre ; il nous a.ura préservés de la mort, mais il n'aura pas augmenté la vigueur de notre vie. La raison d' autrui peut aider la nôtre, mais non la remplacer; pareillement, les consolations de nos frères peuvent sécher momentanément nos larmes, mais non en tarir la source. C'est en nous qu'il faut, autant que possible, chercher la lumière et le courage de la vie, parce que, comme disaient les anciens, la vie est un mouvement qui part de l'intérieur, vita est motus ab intrinseco».

(( Il y a, disait Bossuet, beaucoup de choses à traiter entre Dieu et soi, sans y admettre un tiers qui souvent fait un embarras. » Au rapport de la sœur Cornuau, ce directeur prudent n'improuvait pas la conduite de ceux qui règlent jusqu'aux moindres pensées et affeciions dans les retraites, et veulent qu'on leur rende compte jusqu'à un iota de tout ce que l'on a fait ; mais pour lui, il ne pouvait goûter cette pratique à l'égard des âmes qui aimaient Dieu, et étaient un peu avancées dans la vie spirituelle.

Tel est donc le troisième écueil que nous devons signaler : consulter son directeur à propos de tout et à propos de rien, comme si l'on était soi-même complètement dépourvu de raison et de sens pratique. Il en est un quatrième, qui consiste à diminuer ou à grossir outre mesure la valeur des conseils qui sont donnés.

En général, on est fort disposé à considérer ces conseils sous un jour qui les rend suspects, lorsqu'ils contrecarrent un désir, un caprice ou une douce habitude. On commence par s'irriter ; puis on s'apaise, mais pour n'accorder à la ma-

Page 1