LT L*ESPRIT DE JOIE
qu'à l'avenir ils ne se priveront pas de cette mesure d'hygiène, qui nous coûte si peu et qui les préserve d'engorgement moral, peut-être même de fièvre cérébrale?
Des ennemis injustes ne sont jamais que de petits Jupiters tonnants. Us ont beau nous vouer coi*ps et âme aux dieux infernaux : leurs foudres ne sont que des fusées plus amusantes que ter- )*ibles. Loin de nous nuir, ils nous servent ; car, outre qu'ils se blessent eux-mêmes de toutes les blessures qu'ils croient nous faire, ils nous tiennent en éveil ; loin d'émousser nos facultés, ils les aiguisent ; et de la sorte, non-seulement ils nous font mériter le ciel en nous faisant pratiquer la patience, mais encore ils contribuent à donner à notre âme, même au point de vue purement humain, un développement d'autant plus sérieux qu'il est plus éprouvé. C'est sans doute pour ces raisons ou pour d'autres encore, que saint Paul disait : « De omnibus quibm accusor à Judœis œstimo me beatum^ de toutes les choses dont les Juifs m'accusent, je m'estime, moi, bienheureux » S et qu'un homme d'esprit
• Actes des Apôtres, di. xxvi, V. A.
a écrit cette parole : a Nous avon^ï tous besoin d'un ennemi extérieur ou intérieur* »
Enfin, quant aux humiliations que le monde peut chercher à nous infliger, il est également facile de les traiter comme elles le méritent, en faisane cette simple réflexion : que si le monde, en nous exaltant, ne nous ajoute aucune qualité, pareillement, en nous abaissant, il ne nous en enlève aucune.
Saint François de Sales est, sur ce sujet, plein du bon sens exquis et charmant que nous avons «déjà maintes fois constaté : « La crainte excessive de perdre sa renommée, dit-ii, tesmolgne une grande deffiancedu fondement d'icelle, qui est la vérité d'une bonne vie. Les villes qui ont des pontz de bois sur des grands fleuves, craignent qu'ils ne soient emportés à toutes sortes de desbordemens ; mais celles qui les ont de pierres n'en sont en peyne que pour des inondations extraordinaires : aiusy ceux qui ont une âme solidement chrestienne mesprisent ordinairement les desbordemens des langues injurieuses; mays ceux qui se sentent faibles s'inquiètent à tout propos. Certes, Philothée» qui
ET l'espbit de joie. 355
veut avoir réputation envers tous la perd envers tous; et celuy mérite de perdre Fbonneur, qui le veut prendre de ceux que les vices rendent vrayement infâmes et deshonorés...
u II faut estre jaloux, mays non pas idolâtre de nostre renommée ; et comme il ne faut offenser l'œil des bons, aussi ne faut-il pas vou« loir contenter celuy des malins. La barbe est un ornement, au visage de l'homme , et les cheveux à celuy de la femme ; si on arrache du tout le poil du menton et les cheveux de la teste, malaysément pourra-il jamais revenir; mais si on le coupe seulement, voire qu'on le rase, il recroistra blen-tost après, et reviendra plus fort et plus touffu : ainsy, bien que la renommée soit coupée, ou mesme tout à fait rasée par la langue des médisans, qui « est, dit David, comme un rasoir affilé » il ne se faut point inquiéter ; car bien-tost elle renaistra, nonseulement aussi belle qu'elle estoit, sdns encor plus solide. Que si tôutesfois nos vices, nos laschetés, nostre mauvaise vie nous 09te la réputation, il sera malaysé que jamais elle revienne, parce que la racine en est arrachée. Or, la ra-
cine de la renommée, c'est la bonté et la probité, laquelle tandis qu elle est en nous peut tousjours reproduire l'honneur qui luy est deu *. »
III. — Dès lors, si rien de ce qui est en dehors de nous n'est réellement capable de nous attrister sérieusement, qu'est-ce donc qui pourrait nous ébranler dans notre confiance et notre paix?
Serait-ce notre propre personne ?
Pas encore. En effet, ou nous sommes justes ou nous sommes pécheurs.
Si nous sommes justes, n'est-ce pas pour nous que cette parole des Proverbes a été dite : « Justus qmsi ko con/îdens absque terrore erit, le juste sera sans terreur, comme un lion qui a confiance 2 ; » et cette, autre : « Gaudete etexultate^ quoniam merces vestra copiosa est in cœlis^ réjouissez-vous et tressaillez, car votre récompense est considérable dans les cieux '? » Le juste! Dieu ne lui crie-t-ilpas : Euge^ serve bone
* Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, m* partie, ch. vu.
2 Ch . XXVIII, V, 1 .
^ Evangile ftelon saint Mathieu, ch. v, v. 12.
£T l'EdMfT DE JOIE. 357
et fidelis^ intra in gaudium Domini tui, courage bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton Maître »? II ne dit pas : tu entreras plus tard ; mais il dit : entre dès maintenant dans la joie de ton Maître.
Si nous avons des fautes véritables à nous reprocher, sans doute nous devons les déplorer, et les déplorer avec la même sincérité que nous avo.ns apportée à les commettre; mais nous devons également nous souvenir de ce mot si tendre de Jésus-Christ : « Je ne veux point la mort du pécheur, mais je veux qu'il se tourne vers moi et qu'il vive. » Nous devons nous souvenir qu'il veut que tous les hommes soient sauvés, vult omnes homines salvos fierL Nous devons nous souvenir avec saint Paul qu'il n'est pas venu apporter au monde un esprit de crainte, mais de vertu et d'amour, non dédit nobis Deus spiritum iimorisy sed virtiitis et dilectionis *. » Nous devons nous souvenir, enfin, que s'il est juste par son essence, nous, par notre essence nous sommes faibles, et par conséquent, que sa
« //« Epitve à Timothée^ cli, i, v. 7.
358 LA COIlFIANOi; EN DIEU
justice exigé impérieusement qu'il ait pitié de nous.
Mais, dira*ton, et nos passions ? Ces passions, qui travaillent et travailleront sans cesse contre nous, ne doivent-elles pas remplir notre vie tout entière d'une amertume profonde? ^^ Est^e qu'un guerrier, s'il est valeureux, doit s'attrister d'avoir une bataille à livrer? Et la passion, si elle est un péril, n'est^elle pas aussi l'occasion d'un triomphe, c'est-à-dire d'une gloire pour Dieu et d'un mérite pour nous? Pourquoi donc nous affligerions-nous de nos épreuves, puisque c'est Dieu qui nous les impose ? Oserions-nous pousser l'exigence, jusqu'à suspecter, jusqu'à critiquer les permissions, les volontés et les œuvres de Dieu ? Non I L'ordre établi par Dieu est bon, et vidit Deus quod esset bonum; c'est notre esprit qui est mauvais ; et si nous étions vraiment sages, à la vue du peu de chose que nous sommes, nous ferions la prière d'un prophète, et en écoutant en nous le bruit de nos passions, nous dirions : « Convertissez-moi, Seigneur, et je serai converti * » .
' Jérémie, ch. xxxi, v. 18.
ET l'esprit pe joie. 359
Mais toutes ces mortifications que les lois de rÉglise ne nous permettent pas d'éviter, cet esprit de pénitence qui doit nous animer sans cesse, ne sont-ce pas des raisons de vivre tristement? Nullement, et Jésus-Christ nous le dit lui-même : a Lorsque vous jeûnez, ne soyez pas tristes comme les hypocrites qui exterminent leur visage, pour que les hommes s'aperçoivent de leurs jeûnes. Je vous le dis en vérité, ces gens-là ont reçu leur récompense. Pour toi, lorsque tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, afin que les hommes ne se doutent point de ta pénitence; mais mon Père qui voit dans le secret, saura bien te récompenser » . Ce sont les paroles textuelles de Jésus-Christ K — Si donc Jésus-Christ est venu apporter la guerre, c'est une guerre qui ne mène pas plus à la tristesse qu'à la défaite ; et si la sainteté souffre violence, c'est une violence que ne nous met point dans les yeux des larmes perpétuelles. Par conséquent si l'Évangile est une bonne nouvelle, c'est non-seulement parce qu'il est la nouvelle de-la vérité, mais encore parce qu'il est la nouvelle de
^ Evangile selon saint Mathieu ch. vi, v. 16.
la joie. C'est du reste ce que proclamait l'ange qui vint annoncer au monde lavénement du christianisme ; « Nolite timere^ bannissez toute crainte, dit-il; ecce enim evangelizo vobis gaudium magnum^ car je vous annonce une grande joie*. »*Et, effectivement, comment pourrait-elle enfanter la tristesse, la doctrine qui vient du ciel et qui conduit les hommes au ciel ?
Mais encore, tous ces délaissements si douloureux par lesquels Jésus- Christ semble se retirer complètement de notre âme! Eh quoi! n'est-il pas dur, cruel même, de tout sacrifier à Jésus-Christ, et de sentir d'autant moins sa présence qu'on l'aime davantage ? — 0 hommes de peu de foi et de peu de courage, écoutez la réponse de Jésus-Christ lui-même : « Si dilige- 7'ettsme^gaudereiis titique^ quia vado ad Patrem^ si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez certainement de me voir m'en aller vera mon Père *, >» c'est-à-dire si vous m'aimiez, moi, le fils de Dieu, et non ce corps mortel que vous voyez de vos yeux charnels, vous vous réjouiriez de sa
* Evangile selon Siiint Litc^ ch. ii, v. 10. 2 Évangile selon saint Jean, ch, xiv, v. a8.
ET l'esprit de joie. 364
disparition, puisqu'en disparaissant et en ne laissant plus rien entre vous et moi, il vous rapproche de moi comme il me rapproche de mon Père.
Et enfin, toutes ces privations que la piété chrétienne impose, tous ces efforts, tous ces sacrifices qu'elle réclame! — Hélas! pourquoi les accepter avec un cœur si partagé ? Dieu ne rendil pas au centuple ce qu'on lui donne ? n'envoîe-t-îl pas ses eaux sur notre rivage à mesure que nous le débarrassons pour lui ? Le P. Lacordaire disait en faisant allusion aux dédommagements qu'il avait reçus de Dieu pour tous les sacrifices qu'il lui avait offerts : u Les consolations ont été croissant dans mon âme, avec la douceur d'une mer qui caresse ses grèves en les couvrant. » Pourquoi n'en est-il pas ainsi pour nous? C'est que nous faisons mal le bien que nous faisons. C'est que nous hésitons à nous livrer à Dieu, voyant des orages partout et n'osant nous mettre en campagne, aujourd'hui lui donnant de la main droite et demain lui retirant de la main gauche. Et dans notre pusillanimité, nous ne nous apercevons pas que nous soûl-
froos beaucoup plus de nos tergiversations que nous n'aurions à souffrir d'une résolution décisive. Une résolution décisive entraînerait avec elle les joies de la générosité, tandis que la tergiversation est une plaie que Ton ravive perpétuellement. L'amour partagé, en effet, ignore l'allégresse de Tamour complet, comme l'amour complet ignore les angoisses de l'amour partagé. C'est en ce sens que notre Dieu est un Dieu jaloux, et qu'il le fait sentir» en privant de ses extases les cœurs qui ne se donnent à lui qu'à demi.
Ainsi donc, soit en dehors de nous, en Jésus- Christ, dans l'Eglise, dans le monde, soit au dedans de nous-mêmes, dans nos fautes, dans nos passions, nos pénitences, nos délaissements, nos privations, il n'y aucun motif qui puisse nous porter à nous dépouiller de la joie.
Non I aucune de ces peines, par cela môme qu'elles nous sont clairement imposées par Dieu, ne saurait détruire la sérénité du fond de notre cœur. S'il en est une qui semble tout d'abord le pouvoir, c'est la mort ou l'abandon d'un être tendrement aimé. /Vh I qui n'a senti ce coup dans
ET l'esprit de joie 363
sa vie? qui n'a connu les angoisses de ces longues heures où nous n'avons autour de nous que le désert ? En vain cherchons-nous encore à nos côtés cet être qui était devenu notre être ; en vain nous retournons-nous dans notre sentier si solitaire et si triste, pour revoir son ombre à l'horizon : hélas 1 comme celle du bonheur, cette ombre a disparu, et le ciel nous semble éteint, et la terre vide. C*est alors que volontiers notre âme demanderait, elle aussi, à mourir I « O toi, qui emportes la moitié de moi-même, prends celle qui me reste, ou rends-moi celle que tu m'arraches, ou frappe-les toutes deux à la fois M. * * » Hélas ! hélas ! quel est celui qui n'a point passé par ces douleurs ?. . i
Cependant, à force de pleurer sur cette tombe bu sur ce vide mille fois pire que la mort, on finit par lever vers le ciel ses yeux mouillés de larmes, et que ne voit-on pas dans le cielj quand on le regarde ainsi? C'est alors que l'on com-
* «..,., 0 ta, chez pol'te
Pftrie teco di me, parte ne làssi ;
O prende Tuna, o rendi l'altro, o iaorte
Da Insietnè ad ambe ! »
prend cette douce vérité : que nous retrouverons un jour pour réternité ces êtres chéris que nous n'avions perdus que pour un instant.
IV. — Mais toutes ces réflexions ne sont, pour ainsi dire, qu'un argument négatif et indirect. Il est une raison directe et positive qui doit inspirer de la confiance et de T allégresse à toute âme raisonnable. Cette raison, la voici :
Dieu a trois attributs qui lui sont tellement essentiels, que, s'il pouvait s'en départir un seul instant, il cesserait aussitôt d'être Dieu. Ces trois attributs sont : la science, la puissance et l'amour. Et comme Dieu est infini, il en résulte que ces trois attributs ne sont pas en lui d'une manière limitée, mais d'une manière nécessairement infinie. Ce sont là des principes d'une certitude indiscutable. Ou Dieu est cela, ou il n'est pas.
Or, 1° si Dieu a une science infinie, il est évident qu'il sait tout; et s'il sait tout, il est évident qu'il connaît parfaitement ce qui nous est bon et utile. — 2° Si Dieu a une .puissance infinie, il peut tout ; et s'il peut tout, il est ma-
ET l'esprit de joie. 365
nifeste qu'il peut parfaitement réaliser ce que sa science infinie lui révèle comme devant nous être bon et utile. — 3* Enfin, si Dieu a un amour infini, non-seulement il sait ce qui doit nous être bon et utile, non-seulement il le peut, mais encore il le veut, parce que si, le sachant et le pouvant, il ne le voulait pas, il est clair qu il ne nous aimerait pas véritablement.
Nous, pauvres créatures humaines, si nous ne sommes pas pour nos amis une cause de félicité parfaite, certes la faute n'en est pas à notre amour, mais à notre impuissance et à notre ignorance. Ah ! si nous savions ce qui pourrait rendre heureux les êtres que nous chérissons, et surtout si nous le pouvions, comme leur bonheur serait vite réalisé 1 Eh bien, est-ce que Dieu ne nous vaut pas? Est-ce que cette dignité de l'amour que nous estimons le plus bel apanage de l'homme ne serait en Dieu qu'une chimère? Quoi! abaisser Dieu jusqu'à le faire notre égal serait un blasphème, et nous pourrions lui dénier une seule de nos qualités 1 Donc, Dieu nous aime, et il veut la réalisation de notre félicité, aussi réellement qu'il en connaît la na-
366 LA GCniFIANGE LN DIEU
ture et qu'il en peut rassembler les éléments. Par conséquent, tout ce qui nous arrive étant le résultat de sa sagesse, de sa puissance et de son amour, doit être ce qu'il y a actuellement de meilleur et de plus parfait pour nous. Sans doute, ce n'est pas toujours ce qu'il y a de plus agréable ; mais depuis quand notre agrément, à nous créatures aveugles etégoïstes» sujettes de toutes parts à Terreur et au caprice, depuis quand, dîs-je, notre agrément doit-il être pria pour la règle de notre vie et de la juste ordonnance des choses de ce monde ? Eh quoi t nous sommes au bas de la montagne,' nous n^ avons qu'un horizon borné» et encore ne Tentrevoyons*nous qu*à travers les brouillards de la vallée, et nous Voulons critiquer la conduite de Dieu, de Celui qui est au sommet de la création^ qui tient ton? les êtres à ses pieds et devant le regard de qui tout est à découvert! Non^ ne Soyons pas insensés à ce point. Défions-nous de lios impatiences de bonheur. Attendons les bombiilaisofas de la sagesse, de la puissance et de l'amour de Dieu. Si Dieu nous fait arriver moins vite, c'est pour nous faire arriver plus