ET LA S^LNGÉRITÉ DE L^ESPRIT
splendeur dont leurs yeux sont avides. L'homme privé de la vérité est un homme plongé dans les ténèbres. Qui ne connaît les angoisses nerveuses dont notre corps est torturé, lorsque la nuit s'obstine à peser sur nos paupières fatiguées d'insomnie, et qu'aux gémissements par lesquels nous appelons le lever du jour le jour ne répond point ?
« Oh ! que la ntiil est loiigiie à la doolcnr q«i veille 1 ■
Cependant qu'est-ce que les ténèbres matéridles, si on les compare aux ténèbres intellectuelles? Celles-là n'irritent que des facultés inférieures ; celles»ci des facultés plus délicates et par conséquent plus sujettes à la douleur* De là cet indescriptible tourment auquel est en proie toute intelligence élevée, tant qu'elle n'a pas aperçu la lamiëre $ et par contre^ de là cette a^ Ivresse de l'esprit ^ lorsque la vérité a resplendi devant lui»
De ploS) en édairàht^ là vérité délivre^ La liberté est fille de la vérité et sœur de la lumière i n Veritas tiberabitt>os\ c'est la vérité qui vous don-
l'amolr uu vrai
nera la liberté» » dit Jésus-Christ*. N'est-ce pas l'aurore, en effet, qui disperse et fait rentrer dans leurs repaires les animaux que la nuit avait amenés jusque dans le voisinage de l'homme? De même c'est la vérité qui met en fuite les passions mauvaises, contient les instincts dépravés et réprime tous ces vices que l'ignorance soulève et entretient dans l'humanité. Si l'homme privé de la vérité est un homme plongé dans les ténèbres, l'homme plongé dans les ténèbres est un captif, quelquefois même un esclave. Chacune de ses passions est une chaîne, chacun de ses vices un tyran. En dehors de la vérité, l'homme ne saurait ouvrir son âme qu'au caprice et à l'erreur : or, qu'y a-t-il de plus assujetissant que le caprice, et de plus nécessairement oppressif que l'erreur? La vérité, au contraire, par cela même qu'elle est inaccessible k la cupidité, étrangère aux passions, hostile à Terreur, reste fidèle à elle-même, proclame sans acception des personnes les devoirs de tous et les droits de chacun, maintient la jus*
< Evangile selon saint Jean^ ch. viir, T. 32.
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lice, entoure Thonneur de respect et de gloire, couvre de son bouclier les petits comme les grands, et sauve ainsi la liberté.
Enfin, la vérité, qui donne la lumière et la liberté, donne aussi la vie. Le Verbe, qui est la splendeur du Père et le libérateur des hommes, n'est-il pas appelé aussi le Verbe de vie? Si en Dieu, et par conséquent dans l'essence idéale des choses, la vie est lumière, suivant ce mot de saint Jean : In ipso vita erat lux^^ comment à son tour la lumière ne serait-elle pas vie? S* il est impossible de comprendre qu'une intelligence puisse vivre san^ la vérité, n'est-il pas également impossible de comprendre que la vérité puisse ne pas faire vivre l'intelligence? Évidemment, ce sont là des choses identiques, ou tout ou moins solidaires. Quand l'esprit nage dans la lumière, le cœur dans la liberté, l'âme tout entière nage aussi dans la vie, dans cette vie morale qui procède de la lumière et de la liberté. Qui ne le conçoit? Autant la lumière fait ressortir la laideur du mal pour nous aider
* Évangile se'on saint Jian^ di i, v A. Voir aussi ch. xvif, V. 3, et Psaume xxxv, v. ly.
C lA\MOUR DU VRAI
à secouer ses chaînes et à nous délivrer de ses étreintes, autant elle fait resplendir les charmes du bien pour nous déterminer à nous l'assimiler et à nous en vivifier.
Ainsi donc, c'est de la vérité que découlent les biens les plus essentiels à l'homme. C'est pourquoi Montaigne a dît avec raison : « La vérité est chose si grande, que nous ne debvons desdaigner aulcune entremise qui nous y conduise ^ » Dès lors il est facile de voir les rapports que l'homme doit entretenir avec la vérité.
II. — Avant tout, il ne doit ni la haïr, ni la craindre, ni lui être indifférent.
Haïr la vérité, c*e3t aimer le néant. « Non, dît Bossuet, le soleil éteint tout à coup ne jetterait pas la nature étonnée dans un état plus horrible qu'est celui d*une malheureuse âme où la vérité est éteinte. »
Craindre la vérité^ c*est la croire capable de huire. Il y a des hommes qui» tout en se disant
' MOntiiigi.c^ Esints^ 1. ÎIÎ, ch. xlii.
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les amis et les défenseurs de Dieu, craignent la diffusion de la vérité dans le monde. Qu'est*ce donc que leur Dieu et leur religion, si la vérité, quelle qu elle soit, peut leur porter ombrage? La lumière ne saurait nuire qu'à Terreur; et quand on possède la vérité, loin de craindre la lumière, on doit l'invoquer et la bénir. Agir autrement, c'est s'attaquer à la nature même de la vérité. Voilà pourquoi l'obscurantisme est plus opposé et plus nuisible à la vérité que la haine même de la vérité.
Quant à l'indifférence, si elle est moins outrageante et moins impie que la haine et la crainte, elle renferme assez de mépris pour suffire elle-même à sa propre condamnation. Eh quoi ! Dieu nous aurait donné la faculté de voir et la faculté d'aimer, il placerait en face de ces deux facultés une lumière et une beauté capables de les jeter l'une et l'autre dans le ravis* sèment, et nous, au lieu de nous laisser aller à cette extase, nous resterions inertes I Dieu aurait étendu dans notre âme ce ciel intellectuel, où brillent, plus resplendissantes que les étoiles du Ormament^ les idées éternelles, et
8 l'amour du vnAi
notre esprit ne daignerait pas les contempler I et il n'éprouverait pas ce noble tressaillement que ressent tout esprit élevé au contact de la lumière! Etre indifférent, ce n'est point cesser d'exister, mais c'est discontinuer de vivre. Quiconque a l'intelligence de la vie et la conscience de la dignité qui en est inséparable, éprouve le besoin d'aimer la vérité et de contracter avec elle une indissoluble union.
Il faut donc aimer la vérité*
Il le faut au nom du christianisme : car tout homme qui se complaît dans les ténèbres, ne saurait être vraiment le disciple de Celui qu'on a appelé la splendeur de Dieu, de Celui dont le nom est Orient S de Celui enfin qui est la lumière des nations*, et qui s'est déclaré luimême la vérité et la lumière du monde '. Tout chrétien, comme dit saint Paul, est fils de la lumière et du jour *.
* « Ecce vir Oriens nomen ejus. » Zachurie, ch. vi, v. 12. Voir ch. Jii, V. 8; Évangile selon saint Luc, ch. i, v. 78.
* Isaïs, ch. XLix. V. 6.
' Évangile selon saint Jean, ch. xiv, v. 6; ch. ix, v. 5.
* /'« Épiti^e de saint Paul aux The*saloniciens, ch. v, v. 5.
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Il liiut encore aimer la vérité au nom de la nature que Dieu nous a faite« C'est dans la pensée qui cherche la vérité, que se trouve la racine même de la dignité humaine. « Lors même que F univers écraserait l'homme, dit Pascal, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue : car il sait qu'il meurt, m Oui, la pensée imprime à la nature humaine un caractère indélébile de majesté. Cet être qu'on appelle l'homme et qui, au point de vue de la grandeur d'étendue, n'est qu'un raccourci d'atome perdu dans l'immensité de l'univers, est, au point d^ vue de la grandeur de dignité, le roi même de la création. « C'est un être complexe et énigmatique, qui fait pitié quand on le regarde ramper, mais qui fait envie et gloire quand on le regarde penser *. » Et ce qui constitue la gloire de l'homme est en même temps son bien le plus solide. Le philosophe Schelling disait à la fin de sa vie : « La connaissance de la vérité, accompagnée d'une entière conviction, est un bien si grand qu'à côté d'elle ne peuvent être comptées pour rien ni
^ Lamartine.
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Testiaie du monde, ni Topinion des hommes, ni aucune des vanités d'ici^bas, »
Du reste, la vérité est pour Thomme plus encore qu'une gloire et qu'un bien, e!le est un besoin dont il ne peut heureusement s'aftanchir. Son esprit, créé pour la posséder, ne peut trouver de repos hors de sa lumière. Elle est une des conditions de son existence comme Tair qu'il respire ou le pain dont il se nourrît. Elle lui est tellement nécessaire, que ceux-là même qui s'arment contre elle, ont besoin, pour se faire des sectateurs, de laisser croire qu'ils se proposent uniquement d'étendre son règne; et c'est toujours au nom des lumières que sont proclamées ces doctrines qui ft'appent de mort les intelligences ou les plongent dans l'abîme du doute universel, « La vérité, disait un savant illustre, est un trésor inestimable, dont TacquisîtîDn n'est suivie d'aucun remords et ne trouble point la paix de Fâme. La contemplation de ses célestes attraits, de sa beauté divine, suffît pour nous dédommager des travaux que nous aurons entrepris, des sacrifices que nous aurons faits pour la découyj'ir ; et le bonheur du ctel même
I3T L\ SIXGKMTK DE L*ESPR1T. Il
n*est que la possession pleine et entière de riiîsmortelle vérité*. »
Comme l'aveugle dont il est parlé dans TÉvangile, et qui, en entendant la. foule se précipiter au-devant de Jésus, s'écriait : Domme^ ut vidmm^ Matti*e, que je voie* I » nous aussi, â])pelons la vérité, deiiumdoQS de la lumière et enc(H« de la luoii^.