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Maïs qu'est-ce que Tamom* de la vérité

D'alKird^ ce n'eat. pas la simple curiosité du vraL Cette remarque est d'autant plus importante, que beaucoup de pei^nnes, confondant ces deux sentio^nis, se croient des aoûs dé« voués de k véilté, et ne sont que de amples curieux. La curiosité diffère de l'amour,, en te sens que celui-d est un feu du cœur, tandis qtiite celle-là n'est qu'une fiamme de l'esprit* La curiosité est plutôt une saiisfaction qine l'on veut s'accorder à l'aide des charmés d'autnai, qu'un liomaiage <iu*on veut leuf rendre, L'a-

•* Caucfey, Cours inédit^ fait ^ T4nin.en 1833. 2 EMingiie selon saint Luc, cb. xviir, v. 41.

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mour est précisément le contraire. Sans doute l'amour, à son tour, est curieux ; lui aussi, il veut soulever les voiles de la vérité : mais, tandis que le curieux les soulève d'abord pour lui, celui qui aime réellement la vérité les soulève d'abord pour elle. La curiosité du vrai, qui peut être un bien en nous soutenant dans les labeurs de l'étude, peut devenir aussi un mal, en développant insensiblement dans notre esprit le goût des curiosités intellectuelles plutôt que celui des réalités, et en favorisant ainsi les points de vue systématiques et les conceptions singulières. Que de fois, en effet, le curieux, en voulant sortir de l'ordinaire, ne tombe-t-il pas dans l'étrange, soit pour . satisfaire sa propre curiosité, soit pour piquer celle des autres! L'amour du vrai ne connaît point ce péril : sans parti pris et sans préjugé personnel, il marche droitement et simplement à ce qui est, sûr d'avance d'y trouver des charmes, et des charmes d'autant moins éphémères qu'ils ne seront point le rêve de ses illusions, mais la substance même de la vérité, et, pour ainsi dire, sa parure intrinsèque et son reflet divin.

ET LA SINCÉRITÉ DE l'eSPRIT. ^ 13

L'amour do la vérité n'est pas non plus Tamour des maîtres qui sont sensés la connaître, l'enseigner et la défendre. « Il n'y a parmi vous qu'un seul maître, disait Jésus-Christ, et ce maître c'est le Christ; pour vous, vous n'êtes tous que des frères, et nul d'entre vous ne doit être appelé maître *. » Cet ordre de Jôsus- Chrîst est trop souvent oublié. Ceux-là même qui professent tant d'admiration pour la liberté de l'esprit et de la pensée, ont parfois une étrange tendance à la servitude intellectuelle. Au lieu de s'attacher à la vérité qui délivre, ils s'attachent aux hommes qui enchaînent, comme si la sagesse d'en haut était toujours avec les

sages d'ici-bas. Il faut, en effet, une intelligence peu commune et une rare vigueur de pensée, pour n'apercevoir dans les enseignements des hommes que la parcelle de vérité qui s'y trouve, pour ne se laisser ni séduire par le ton magistral de leurs affirmations, ni terrifier par les malédictions dont ils anathéma^ tisent ceux qui osent les regarder un peu comme

* Évangile selon saint Mathieu, ch. xxiii, v. 8-11.

iU l'amour I)i: VRAI

de» hommes; il faut une âme perspicace et grande pour melUe toujours les principes audessus des questions de personnes, pour accepter la vérité même de la bouche d'un ennemi et re-pousser Terreur même lorsqu'elle vient des lèvres amies, pour ne point pactiser avec ces « faux apôtres » dont parle saint Paul, « qui se transfigurent en apôtres du Christ et ne sont que des mercenaires consommés dans la foui*berie S » pour les éviter avec d'autant plus de vigilance que «Satan lui-môme se transfigure en ange de lumière *, n et pour s'élever ainsi par la sincérité de l'intelligence et par l'indépendancedes docteurs humains jusqu'au Christ, le seul Maître, et jusqu'à Dieu, la Vérité infinie.

D'autre part, si l'amour de la vérité n'est pas l'amour de ceux qui font profession dénous renseigner, ce n'est pas davantage l'amour de nousmêmes, de nos idées, de nos goûts, de nos caprices. Que de fois , h nos yeux , la vérité n'est que ce que npus croyons apercevoir, ce que nous

* //* Épitre de saint Paul aux Corinthiens , ch. xt, v. 13. 3 Jôiderfiy v. 14. Voir VÉpifre qkçc Çoiossien^x c\\, u» Y. ^8.

ET LA SLXCKRITK DE l'eSPRIT. 15

aimons, ce que nous voudrions voir se réaliser! Qui n'a lu , dans ce petit livre si simple et si gracieux qui a nom Pieciola, la scène où le prisonnier Charney, se promenant dans sa cour murée et rêvant à sa liberté, aperçoit tout à coup, devant lui, sous ses yeux , presque sous sps pieds, un faible monticule de terre légèi-ement soulevée entre deux pavés, et divisé béant h son sommet? Il s'arrête, et le cœur lui bat sans qu'il puisse s'en rendre compte. Tout est espoir ou crainte pour un captif! Dans les objets les plus indifférents, dans l'événement le plus minime, il cherche une cause merveilleuse qui lui parle de délivrance.

« Peut-être ce faible dérangement h la surface est'il produit par un grand travail dans l'intérieur de la terre!... Des conduits praticables existent sous le sol qui va s'ouvrir et lui livrer un passage à travers les champs et les montagnes!».. Peut-être ses amis ou ses complices d'autrefois emploient-ils la sape et la mine pour arriver jusqu'à lui et le rendre à la vie et à la liberté!...

«Il écoute, attentif, et croit entendre un

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bruit sourd et prolongé sortir des entrailles de la forteresse : il relève la tète, et Tair ébranlé lui apporte les tintements rapides du tocsin. Le roulement du tambour se répète le long des remparts , comme un signal de guerre. Le prisonnier tressaille et porte la main à son front mouillé de sueur.

Cl Va-t-il donc être libre? La France a-tellc changé de maître?... Illusion d'un moment! La réflexion tua le rêve. II n'a plus de complices et n'eut jamais d'amis!... Il écoute encore; les mêmes bruits frappent son oreille, mais en réveillant en lui de tout autres pensées. Ce bruit du tocsin , ces roulements du tambour, c'est le son lointaiu d'une clgche d'église qu'il entend tous les jours à la même heure; c'est le rappel accoutumé , qui ne peut mettre en émoi que quelques soldais traînards de la citadelle.

« C4harney sourit amèrement et se prend en pitié, lorsqu'il songe qu'un animal obscur, une taupe, fourvoyée de son chemin sans doute, un mulot qui a gratté la terre sous ses pieds, lui a fait croire un instant à TafTection des hommes et au bouleversement du grand empire !

Kï LA SINCÉRITÉ DE l'eSPRIÏ. 17

<( 11 voulut en avoir le cœur net. S' accroupissant près du petit monticule, il enleva légère* ment du doigt Tune des parties de son sommet divisé, puis l'autre, et vit avec étonnement que cette folle et rapide émotion dont il s'était senti saisi un instant, n'avait pas même été causée par un être agissant, remuant, grattant, armé de dents et de griffes , mais par une faible végétation, germant h peine, pâle et languissante (1). «

C'est ainsi que ce que nous appelons vérité n'est souvent qu'une chimère enfantée à notre insu par nos désirs. A force de nous illusionner, nous arrivons à nous faire une fausse et passagère poésie des choses, qui se dissipe à la première expérience et ne nous laisse de réel que notre désenchantement, et quelquefois même notre désespoir. La véritable poésie, comme la véritable félicité, ne se trouve que dans la réalité. Dans la nature matérielle le réalisme est souvent laid; mais dans la nature morale et dans le commerce des hommes, le réalisme,

> Picciola^ par X.-U. Saiotinc, 42* ^diliou, p. 31-33.

18 L'AMOi^a Dt' VRAI

lorsqu'il est chrétiennemefit accepté, ee transfigure de lai^même, devient pour notœ âme une occaflian de courage, et par suite un moyen de aornaturelle beauté. La simplicité, ce mélange de sincérité et d'exactitude dans l'esprit et dans le eorair, a plus fait pour la découverte et la dif* fusion de la v^ité que toute l'éloquence du plus beau langage.

Le véritable chrétien ne doit donc pas seule^ ment aimer dans la vérité la partie qui lui platt; il ne doit pas la sonder selon ses caprices, ni la plier i ses geàts. Agir ainsi serait la trahir, et la trahir serait , oomroe le remarque saint Augratin , se oondamner soi-n^se à Terreur. « On aime tellement la vérité, dit ce grand doct^r, q^ tous ce«x qui .aiment autre chose qu'elte^ ve«dent que ce qu'ils aiment soit la vérité. Ils aimait la vMté, lorsqu'elle leur montre sa In*mtëre, et ils la haïssent, lorsqu'elle fMtvoîr leurs déficits. Car ne voilant pas être trompés

et vtmlant bien tromper, ils Tainaent quand elle se découvre à eux , et ils la haïssent quand elfe les découvre eux-mêmes. Et Dieu permet, au contraire^ par un juste châtiment, qu'elle les

ET LA ëIN€ËaiTfi l>£ l'ëSPRIT. 19

faaae coniuiître pour œ qu'ils sont, malgré iés ^S&Tts qu'ils foDt pour l'empêcher, et qu'elle leur demeure iocoonue, quoiqu'ils s'efibrcent de h conoaiire. C'est ainsi que resjH'it de r homme, tout &ible, tout aYeugle, tout souillé et tout corrompu qu'il esl^ veut bien se cachet*, mais oe veut pas que rieo sok caché pour lut ; et il arrive, par uu événeœait tout cootraire, que la vérité le cofioalt et qu'il ne connaît pas la vérité ^ » Bossuet a (ait la même remarque^ fc Ou est heureux, a-t-il dit, quand on possède la vérité ; on ne nuit qu'à soi-o^me quand on la i^jett& i^le Csitégalemeat la béatitude et le supplice de tous les bomines : ceux qui se tournent vers elle sont rendus heureux par ses lumièref^ et ceux qui refusent de la regarder sont punis p,ar leur propre aveuglement et par leurs té^ nébri^. »

Mais la curiosité, la subordination écolière^ la satisfaction exagérée des caprices de TesîM'it, ne sont que les trois premiers semblants de l'amour de la vérité. Il en est un quatrième qui provient du motif de cet amour.

* Saint Aagustih, Confessiom, Ihr. X, di. xxiîr.

liO ' l'amour du VRA[

On peut) en effet, aimer la vérité, soit à cause de la joie qu elle procure, soit par vanité, soit encore par intérêt. Ce sont là des motifs qui vicient la nature d*un tel amour. Celui qui n'aime la vérité que parce qu'il trouve en elle de la jouissance, aime sa jouissance et non la vérité. Celui qui ne l'aime que par vanité, qui s'en fait une parure et comme un marchepied pour s'élever aux honneurs, celui-là aime sa gloire et non la vérité : « Où est le philosophe, disait Rousseau , qui pour sa gloire ne tromperait pas volontiers le genrer ^humain * ? » Pareillement celui qui n'aime la vérité que par intérêt et dans un but lucratif, est un misérable indigne de la servir.

Aimer vraiment la vérité, c'est l'aimer pour elle-même. Elle est, du reste, assez belle et assez divine pour qu'on puisse s'attacher à elle sans autre récompense que l'honneur et l'ivresse de l'aimer.

IV. — Jusqu'à présent nous avons vu que la vérité étant pour l'homme la triple source d<) la

' Rousseau, Emile, liv. I.

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