ET LA SINCÉRITÉ DE L^ESPRIT
lumière, de la liberté et de la vie, Thomme ne devait ni la haïr, ni la craindre, ni lui être indifférent, mais Taimer, et cela au nom du christianisme et de la nature humaine. Ensuite, considérant Tamour de la vérité au point de vue négatif, nous avons montré ce qu'il n'est pas, et nous avons conclu que, pour aimer vraiment la vérité, il faut l'aimer pour elle^ même.
Mais qu'est-ce qu'aimer la vérité pour ellemême? Pour le bien comprendre,* il faut examiner les différents actes que nous impose un tel amour.
Or, avant tout, il est manifeste que cet amour suppose en nous la disposition de souffrir pour la vérité toutes les fois qu'elle l'exigera ; car autrement nous aimerions la vérité pour nous et non pour elle. C'est bien le moins, disait un théologien du douzième siècle, que l'amour de la vérité soit aussi efficace en nous que l'a été dans les philosophes l'amour de la vanité*. Du reste, alors même que nous n'aurions pas, pour nous encourager dans celte voie de la souffrance, l'exemple des philosophes incrédules eux-mêmes, n'avons-
'Richard de Saint- Victor.
Î2 L*AMOrR DU VRAI
nous pas, nous chrétiens, le meilleur et le plus sublime de tous le» exemples, celui de Jésus- Christ mourant sur Ja croix pour la vérité?
Ne soyons donc pas de ceux qui s'écrient : « Heureux ceux qui vivent ?ans penser, prenant le pain de chaque jour sans se demander d*où vient la sève des plantes, la vîe qui fait battre nos cœurs f » A la vue des ténèbres qui pèsent actuellement sur Thumanité Jusque dans les régions civilisée», sachons nous dévouer à cette grande mission du radiât du monde par Texpansion de la lumière et de Tamour. Rappelonsnous, en en augmentant le nombre, qu'il faut c des Aofies avides de connaître, tourmentées du génie de la science, indifférentes à toutes les autres jouissances, n3 comptant pour rien la ' fortune, insenables à la misère, âpres au travail, insatiables de science, sans cesse tournées vera la vérité comme l'aimant vers l'étoile po • laire, la cherchant à travers les fatigues et les périls, sans trêve pi repos, sans défaillance, gardant en elles le feu sacré malgré les découragements du dehors, pleines de cet ardent enthousiasme qu on respire en travaillant poar les
ET LA ftlN'CÉRITK DR l/KSPniT. S3
siècles, et en voyant s'ouvrir enfin devant son esprit des horizons qu'aucun œil humain n'a entrevus*. »
La première souffrance que nous devons en* durer pour témoigner k la vérité la sincérité de notre aniour« c'est le combat de nos ^passions. Si, en effet, nous voulons sérieusement marcher vers la vérité, la première chose à fidre n'est^elle pas de vaincre les obstacles qui peuvent embarrasser notre route? Or, nos premiers obstacles sont nos passions. Par un étrangerenversement des choses, il se trouve que les facultés qui devraient nous faciliter l'acquisition de la vérité semblent vouloir empêcher notre raison de l'atteindre, comme si elles étaient jalouses de la sentir heureuse. Que de fois rimagination, au lieu de pi'éparer les voies à la raison, ne lui trace-t-elle pas des sentiers capricieux et détournés, dans lesquels la perspective change à chaque pas et qui ne lui laissent ainsi apercevoir la vérité que grossie ou diminuée ! Que de fois le cœur, avec ses mille préjugés, ses préfé* rences et ses antip«tthies, n*embellît-îl pas les
^ M, Jules Siir.o3,
2 A l'amour du vbai
faussetés qu'il aime, et ne voile-t il pas les réalités quil déleste! Que de fois notre amourpropre, au lieu de nous faire accepter les vérités douloureuses qui nous rendraient meilleurs, ne nous les fait-il pas repousser au bénéfice de Terreur I.Que de mensonges, en un mot, qui se commettent en nous tantôt par la cupidité et Tambition, tantôt par la sensualité et Torgueil !
a Nous fuyons la correction, disait Montaigne ; il s'y fauldrait présenter et produire. A chaque opposition, on ne regarde pas si elle est juste ; mais, à tort ou à droit, comment on s'en desfera : au lieu d'y tendre les bras, nous y tendons les griffes '. »
A quoi il ajoutait, avec sa franchise et sa finesse habituelles, cette leçon qu'on fte saurait trop méditer: « le souffrirois estre rudement heurté par mes amis : Tu es un sot, tu resves. l'aime, entre les galants hommes, qu'on s'exprime courageusement, que les mots aillent où va la pensée : il nous fault fortifier Touïe, et la durcir contre cette tendreur du son cérimonieux des paroles. l'aime une société et familiarité
* Montaigne, E usais, liv. IIÏ, ch viir.
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forte et virile; une amitié qui se flatte en Taspreté et vigueur de fton commerce, comme Famour aux morsures et aux esgratigneures sanglantes : elle n'est pas assez vigoureuse et généreuse, si elle n'est querelleuse, si elle est civilisée et artiste, si elle craint le hurt, et a ses allures contrainctes. Quand on me contrarie, on esveille mon attention, non pas ma cholere ; ie m'advance vers celuy qui me contredict, qui m'instruit ; la cause de la vérité debvroit estre la cause commune à l'un et à Taultre. Que respondra il ? la passion du courroux lui a desia frappé le iugement; le trouble s'en est saisi avant la raison. 11 seroit utile qu'on passast par gageure la décision de nos disputes; qu'il y eust uue marque matérielle de nos pertes, à fin que nous en teinssions estât, et que mon valet me peust dire : Il vous cousta l'année passée cent escus, à vingt fois, d'avoir esté ignorant et opiniastre. le festoyé et caresse la vérité en quelque main que ie la trouve, et m'y rends alaigrement, et luy tends mes armes vaincues, de loin que ie la veois approcher ; et, pourveu qu'on n'y procède point d'une trongne trop im-
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perieusemeot magistrale, îe prends plaisir h estre reprins... le cherche, à la vérité, plus la fréquentation de ceulx qui me gourment, que de ceux qui me craignent : c'est un plaisir fade et nuisible d'avoir affaire h gents qui nous ad-mirent et facent place. Antisthenes commanda à ses enfants de ne scavolr iamals gré ni grâce à homme qui les louast. le me sens bien plus fier de la victoire que îe gaigne sur moy, quand, en l'ardeur mesme du combat, ie me fais pKer soubs la force de la raison de mon adversaire, que îe ne me sens gré de la victoire que ie gaigne sur luy par sa foîblesse *. «
V. — Toutefois, ce n'est pas nmez de scmflHr pour détruire les obstacles, il faut encore savoir souffrir pour maixJiervers la vérité, Tatteindre et Fembrasser*
Dante a dépeint dans le ciel de Mercure des esprits qui « se faisaient leur nid dans la lumièi'e** » Tels devraient être tous les esprits sur la terre, et tels ils seraient en effet, s'ils
* Montaigne, Essais, 1. iïl, cb, viii.
î Le Paradis, ch . v.
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compiienalent toute la grandeur ^ toute la beauté» toute la puissance de la vie intellectuelle. D* après la philosophie de Platon, la contemplation des idées est la noumtore ^es dieux et des âmes qui ne sont point encore tombées dans un corps mortel ; c'est le festin où ils s*enivrent do vérité et de beauté, au mifieu des plus pures et des plus chastes délices. Le philosophe doit travailler à retirer son àme de Fesclavage des sens, i briser ses fers et à la ramener pure de toute souillure au banquet des immortels. C'est pourquoi il veut que le philo^ sophe s*exerce à mourir chaque jour et que la mort ne lui paraisse nullement redoutable, car iBOurir c'est se délivrer des amours, de» désirs, des craintes de mille chimères et de mille sottises qui troublent la tranquillité de l'âme et qui obscurcissent rintelligence, qui sont comme ces brouillards épais qui s'élèvent du fond des vallées huipides, qui se placent entre le ciel et nous et dérobent à nos regards les rayons du soleil *. Or, si un païen a pu, au nom de la
» Voir le Fhédon,
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simple raison, imposer à F homme l'obligation de s'exercer tous les jours à cette mort morale, que notre nature trouve mille fois plus douloureuse que la mort physique, à combien plus forte raison un chrétien doit-il se résigner au travail de la pensée et revêtir, comme dit saint Paul, les armes de la lumière '.
Une de ces armes, la plus importante après la sincérité de l'esprit dont nous avons parlée c'est la réflexion, non pas cette réflexion superficielle et légère qui joue avec la vérité comme les enfants avec les bulles de savon, et ne produit que des pensées d'autant plus vides qu'elles sont d'une coloration plus tran3parente, mais cette réflexion sérieuse qui s'applique à la substance des choses, qui aime à se replier sur elle-même, qui descend jusqu'au fond des questions et ne s'arrête qu'après avoir atteint son objet et l'avoir mis en lumière.
« Un chêne antique s'élève, écrivait Montesquieu, l'œil en voit de loin les feuillages ; il approche, il en voit la tige, mais il n'en aperçoit
* Épitre de saint Paul aux Romains^ cli. xiri, ¥• lî.
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point les racines; il faut percer la terre pour les trouver *. » C'est là toute l'histoire de Tintelligence humaine. Il y a, en effet, trois classes d'esprits : les uns ne regardent que de loin et ne voient que les feuillages, ce sont les esprits superficiels ; d'autres regardent de plus près et voient la tige, ce sont les esprits sérieux, mais ordinaires; les autres enfin creusent jusqu'aux racines et les découvrent, ce sont les esprits profonds. Aucun des amis delà vérité ne devrait appartenir à la première catégorie ; et tous ceux qui ont place dans la deuxième, devraient s'efforcer de passer dans la dernière. Tout en se défiant de soi-même, pourquoi ne tendrait-on pas à la perfection ?
(V( st donc un devoir de réfléchir, de développer tous les germes intellectuels que Dieu a déposés en nous, de favoriser leur croissance, pour ainsi dire, comme celle des plantes, en les soumettant à Faction bienfaisante des éléments extérieurs. La réflexion, en effet, n'est point une concentration de l'esprit qui détériore la pensée,
* Montesquieu, Eypn'f des loUy 1. XXX, cli. i.
3d L*AMOUR DU VRAI
mais une fécondation de la pensée par Faction combinée de notre propre esprit et de Tesprît d'autrui. Bien qae Tesprit d'autnit ne soit pas toujours supérieur au nôtre, cependant, par cela même qu'il ne se place pas à notre point de vue, il est capable de nous faire voir une nuance de la vérité que nous n'aorions peutêtre pas saisie nous-n)ômes. Nous ne saurions être trop respectueux pour îa pensée dés autres. Presque toutes les grandes intelligences ont pratiqué cette maxime, a Toys journellement dire à des sots, disait MontaignOt des mots non sots*. »
On le voit, il y a à profiter partout, et Ton peut trouver des perles jusque dans le fumier d*Ennius. Toutefois, c'est à la condition qu'on sera perspicace et qu'on aiguisera son attention ; car la science verbale ressemble tant à la science réelle, le faux approche de st près du vrai, l'exagération se; donne si bien les apparences de l'exactitude, le mensonge sait si parfaitement se dissimuler et même se farder, qu'on
1 Montaigne, Essais^ \ in, ch. viii.
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risque fort d*ôtre dapè toutes les fois qu on laisse son regard s*émoasser et sa paupière s'appesantir. Nous ne saurions trop sur ce point citer Montaigne : « La vérité et le mensonge, dit-il, ont leurs visages conformes; le port, le goust, et les allures pareilles; nous les regardons de mesme œil. le trouve que nous ne sommes pas seulement lasches à nous défendre de la pi« perie, maïs que nous cherchons et convions à nous y enferrer : nous aymons à nous embrouiller en la vanité, comme conforme à nostre estre^ »
C'est pourquoi notre réflexion doit être encore hardie. La témérité est un défaut ; niais la hardiesse de Tesprit mise au service du vrai est une vertu, comme la hardiesse du cœur mise au service du bien. A Texemple de Josaphat qui poussait sa piété jusqu'à Taudace, pour enlever les hauts lieux aux adorateurs des faux dîeux^, nous devons pousser aussi jusquà l'audace la sincérité de l'esprit et l'amour de
1 Moatîugne, Essais, I. III, ch« xi.
2 a Cumque sumpsisset cor ejus audaciam propter vias bomini. > II* livre des Paralipomènes^ ch. xvir, v. 6.
32 l'amour nu vrai
la vérité, pour enlever à Terreur les hauteurs qu elle habite et desquelles elle domine et tyrannise le monde.
Enfin, notre réflexion, pour être parfaite, doit être opiniâtre autant que profonde, attentive et hardie. Nous sommes tous comme le prisonnier de Picciola, lorsque, cherchant la vérité avec passion, il la voyait fuir à son approche, s'évanouir sous ses pas, et, moqueuse, voltiger à ses yeux comme un feu follet qui attire pour égarer. 11 la contemplait, lumineuse, devant lui, et elle s'éteignait sous son regard pour renaître où il ne la soupçonnait pas. Infatigable et tenace, s'armant de patience, il la suivait avec une prudente lenteur pour la forcer dans son sanctuaire, et rapide elle s'éloignait. Il voulait hâter sa course pour l'atteindre, et dès son premier mouvement il l'avait dépassée. Il croyait enfin en êire maître : elle était sous sa main, dans sa main ; et elle glissait entre ses doigts, se divisant, se multipliant sur des points opposés. C'est ainsi que nous poursuivons la vérité, et que la vérité nous échappe; et plus elle est précieuse, plus elle exige d'efforts.
ET LA SINCÉRIT3É DE l'eSPRIT. 33
Soyons dpnc des chercheurs infatigables. Écrivons dans notre âme ce qu on lisait sur la chaumière de Jeanne d*Arc: Vive labeur! On raconte que saint Anselme de Cantorbéry, sur son lit de mort, était triste de n'avoir pu terminer un ouvrage de métaphysique sur Torigine de Tâme. Sublime et naïve tristesse! La recherche de la vérité passionne encore ce grand esprit au moment où il va à elle; il préfère l'amour à la possession, et sur le seuil du ciel il regrette de la terre le travail et l'espérance*. Puissent de tels sentiments vivifier tous les cœurs!
VI. — Mais découvrir la vérité, ce n'est que la moitié de l'œuvre à laquelle nous sommes appelés, il faut encore la partager avec autiui ; car la vérité n'est qu'un dépôt, comme la richesse; nous n'en sommes que les trésoriers, nous ne l'amassons que pour la répandre, et ceux qui la retiennent captive dans leur esprit, non -seulement l'insultent en la croyant assez
1 Voir Saint Anselme de Cantorbénj, par M. Ch de Rémusat .
Zà L*AMOUR W TUAI
petite pour y demearer à Taise, maisputmgent Dieu dont la vie extérieure n'est qu'une manifestation finie de son infinie vérité, et se flétrissait eux-mêmes en se rendant coupables,
. par lâcheté ou par égoïsme, de ce silence odieux qui est h la fois un mensonge et une trabison.
Oui, c*est un devdr de dire la vérité, et de la dire à tous, aux pauvres comme aux riches, aux petits comme aux grands. Les philosophes païens, qui.méprisaient le peuple jusqu'à dire : a Ceci est juste, car le peuple le trouve mau • vais *, )) regardaient la vérité comme la propriété exclusive de leur caste et de leurs affidés. Mais depuis que Jésus-Christ est venu annoncer la vérité aux ignorants et aux humbles, depuis qu'il
• a ordonné à de pauvres pêcheurs de prêcher sur les toits ce qu'il leur avait dit dans le secret, et d'apprendre à toutes les nations les vérités qu'il leur avait enseignées, depuis ce jour la vérité, délivrée de l'esprit de caste, est devenue catholique et se nomme à bon droit le
' Epicure.
ET LA SII^CKttlTK DR l'eSPRIT. 55
patriakoine de tous* Chaque chrétien doit donc être un :^tre ; et puisque la vérité est comi»e ces eaux qui se répandent d'autant mieux et dont le jet a d'autant plus d'étendue que la source en est plus élevée, le véritable apAtre devra tenir toujours élevée la vérité qu'il préch^u» et fuir ce terre à teire et ce réalisme grossier qui» sous prétexte de rendre sen^ble la vérité, la souillent dans sa pureté et la blessent dans son idéal.
Dès lors, qui ne voit combien la sincérité du langage est oéces»aire? Autant la sincérité est nécessaire dans Tesprit pour atteindre la vérité, autant die est nécessaire sur les lèvres pour la donner aux autres. Que la vérité soit donc aussi pure en soitant de notre bouche qu en entrant dans notre esprit. Ne connaissons jamais ces démarches souterraines, cette tactique caute<* leuse, ces détours pleins de ruses et de mensonges, cet art de flatter et de dorer les surfaces, cette déloyauté de langage si formellement réprouvée par ce mot de Jésus-Ghrist : « Que votre discours soit oui , oui , non, non*. » C'est
* Évangile selon faint Mathieu^ t\u r, v. Oî.
26 l/ AMOUR DU VRAI
avec raison que saint Jean Chrysostome dit que « rien ne nous fait perdre la noblesse de Fâme, que rien ne nuit à TÉglise comme la duplicité, » el que saint Thomas place la fausseté avec T homicide parmi les crimes qui sont horribles par eux-mêmes K Sovons vrais avec les autres comme avec nous-mêmes; sortons de toutes les duplicités qui composent notre civilisation malsaine, dans laquelle personne n'a le courage d*être complètement soi-même. Soyons vrais partout et toujours, puisque nous devons être fidèles à la vérité partout et toujours. Augmentons avec courage le petit nombre de^ceux dont on a dit : « La logique est plus qu une loi de leur esprit, elle est une passion de leur cœur. >
Mais ici uiie objection nous est faite : &i la sincérité du langage est une vertu, dit-on, la prudence est la reine des vertus. Par conséquent, toutes les fois qu il sera prudent de s'abstenir de dire la vérité, cette abstention sera licite.
Il faut répondre qu'il y a deux sortes de pru-
1 (c Homîcidium et falsitas sunt secundum fe ipsa Iiorribilia. » Siiint Thomas, Somme théologiqHe,\-2y 100, 5, ad 5.
i:t la sincérité de l'esprit. 37
dence : Tune qui procède de Tégoïsme, l'autre de la cbfirité.
La prudence de Tégoïstne nous conseille naturellement de manquer de franchise, lorsque la franchise doit nous attirer des désagréments. Mais ce n'est point ainsi qu'ont agi les amis de la vérité. Persuadés que la vérité est la première des forces qui peuvent sauver le monde, ils ont estimé que leur propre félicité, pendant les quelques jours de leur passage sur la terre, était trop peu de chose pour la tenir en échec ; et, comme ils avaient eu un esprit sincère pour chercher la vérité, un cœur noble pour l'aimer, ils ont eu aussi des lèvres hardies pour la proclamer. A l'exemple des Athanase, des Chrysostome, et de mille autres que la postérité a dédommagés au centuple, ils ont pratiqué cette maxime de saint Jérôme : « La vérité ne peut être vaincue ; contente du petit nombre de ses défenseurs, elle n'est point effrayée de la multitude de ses ennemis*. »
* « Veritas vicci nnn po'est, que et suorum paiicitato contenta est, et iniiltitudiiie hostium non terreiur. » Saint Jcrôrr.e, Prœf, 5 in Jet^em,
oft L*AMOtR bV VllAI
Lameooaig, cet esprit si iaipitident, mais quelquefois si juste, écrivait, à propos d'un ouvrage qu'il préparait sur les Mmix de C Église eideia SoeiÂié : « J'y dirai bien des vérités, et par oofiséqueot je soulèverai bien des haines : mus ou laisse les haines sur la terre, et la vérité vous emporte au ciel^. » Et le 13 décem* bre 1839 il écrivait à son ami le msu*quis de Co« riolis : « Depuis que le monde est monde, il y a uo frère et une sœur que Dieu créa ioséparaUes, la vérité et riuconvénient; or, je ne crois pas qu'à cause du fr^e, il soit bou d'étrangler la soeur : on l'a essayé souvent, et mal en a pris à tous ceux qui Tout essayé. »
dépendant, si c'est un devoir de parler mal^ gré le conseil de la prudence égoïste, de ceite prudence qui v<mdrait nous faire sacrifier l'hon^ neur de la vérité à nos petUs avantages per-^ sonnels, c'est également an otevoir de se taira quand la charité divers le prochain l'ordoone.' Cette prudence qui procède <te la charité, oe nous permet jamais de mentir et par conséquent
' Lettre du ^9 avril 183*2, datée de Friiseaii .
£T LA iMN€fiaiT£ DE L^ESPRIT. 3Û
nous ordonne toujonTS de respecter la .vérité ; mais, d'autre part^ si elle nous impose Tobligation de ne jamais rien dire eonti*e la vérité, eiie ne noùfl impose pas celle de dire toujours toute la vérité. Jésus -Christ agissait de la sorte, lorsqo*!! se contentait de parler à ses apôtres en paraboles etqu* il leur disait : «J'ai encore beait^ coup de choses à vous dire, mais vous ne pou«vez pas les porter maintenante » La vérité, en eifet, ^t un glaive qui, tout en étant destiné à tuer Teireur, peut blesser gravement ceux dont les mains inhabiles ne savent point s'en servir; c'est une nourriture, excellente en elle-même, mais que sa force peut rendre nuisible aux estomacs malades ou trop faibles pour la digérer ; c'est un soleil qui éclaire les yeux valides, mais qui blesse les yeux débiles.
11 est donc manifeste que la charité nous met dans. la nécessité de tempérer 1* éclat de la vérité, d'en alléger le poids, d'en adoucir la force, d'en éiTiousser la pointe, selon la faiblesse des esprits auxquels nous parlons* Mais c'est là de
* Évangile selon saint Jean, ch. tvi, v» 12.
U^ l'amolu du vrai i:ï la sincérité de l'esprit.
la douceur et non de la fourberie. Pourquoi devancer l'heure de la pleine lumière? Pourquoi, au lieu de jouir en paix des charmes de l'aurore et des premiers feux du jour, se lamenter de la lenteur que le soleil met à arriver à son midi? Le sage sait qu'il y arrivera, et cela lui suffit. En attendant, tout en s' efforçant de voir beaucoup, il se contente de voir peu et de parler peu. Sa sincérité ne s'émeut point de la prudence que lui dicte sa charité : comment pourrait-il douter que, si la charité laisse la vérité s'envelopper de quelques voiles sur la terre, elle saura bien les déchirer dans le ciel ?