I. — Mais, avant tout, qu'est-ce que le bien
A cette question, si simple ea apparence, ont été faites quatre réponses.
La première est celle des hommes de pkMr : Le bien, disent-ils, c'est Ta^réable, et l'agréa* ble seulement ; tout ce qui plait, et de qu^iie marnera qu'il plaise, est bien ; par contre, tout ce qui assombrit h front, chagrine le cœur et affecte douloureusement le corps, tout cela est mauvais ; en sorte que la vertu se coofoud avec la jouissance, et que l'homme te pliiis vertueux est celui qui sait le mieux éearter la douleur et augmenter le plaisir.
La seconde réponse est celle des hommes d'io* térêt : Non, disent-ils, le bien ce n'est pss l'agréable ; car ce qui n'est qu'agréable est sou- Vent nuisible et toujours éphémère. Qui n'a éprouvé, en effet, combien le plaisir est fugitif? Qui n'a été trahi par lui au moment où il corn-
meoçait à le savourer? Qui n a senti, aprè» sa disparition, le vide, TirrlUtion et je ne sais quelle inguérissable blessure? Le plciisir res* semble à ces ètreâ, à la fois charmants et trom peurs, qui ont un sourire pour nous attirer» des flèches pour nous blesser et des ûle» pour s'envolen Or, le bien ne saurait être ni éphémère ni nuisible : le bien qui Duit est un mal évident, et le l»en qui ne dure pas n'est qu'un mal dé« goisé. Le vrai bien, c'est donc l'utile. Moins séduisant que l'agréable, il est plus stable. L'a* gréable met sur notre chemin des fleurs qui se fanent vite et qui sont quelquefois empoisonnées ; l'utile écarte les pierres contre lesquelles nous pourrions nous heurter, et au lieu de fleurs, c'est c|e fruits rafraîchissants qu'il borde la route. C'est pourquoi l'utile est l'essence uiême du bien.
D'autres se sont levés> qui ont dit aux premiers : Vous êtes des matérialistes ; et aux seconds : Vous êtes des positivistes. Le fond du matérialisme et du positivisme, c'est l'égoïsme. Or, l'égoïsme est un mal, sous quelque forme qu'il se cache. Donc vous êtes tous dans Ter-
reur, et ^oCre morale, k«i dTéCablir le rèffïe du bien, le détmiL N'fôt-ce pas, eo eflèt, détruire le bîeo que de le rédoire à n'être pias que votre plaisir et TOtie iotérèt? Ce n'est pas le bien qai doit exister pour vous, c'est tous qui devez exister pour le bien. Ce n'est ni la passion du plaiâr ni celle de fintérêt qui doivent absorber la vertu, c'est la vertu qui doit les absorber Tune et l'autre. Le vrai bien, c'est donc rbonoête et l'honnête seulement Maheur à qui cherche l'agréable, parce qu'il nimpe dans la matière ! Malheur à qui cherche l'utile, parce qu'il rampe dans son propre égoîsme ! L'homme de bien est celui qui se sacnfie lui-même, qui foule à ses pieds plaisir et inlérêt, et qui n'a plus au cœur qu'un seul amoi:r, Tamour de l'honnête.
Enfin, il est une quatrième école qui a la prétention de combattre et de concilier les trois autres. Elle les combat, parce que toutes trois sont exclusives; et elle les concilie, parce que toutes trois possèdent des parcelles de vérité ({ui les rendent conciliables.
En quoi donc les trois opinions précédentes
sont-elles exclusives, et quelles sont les vérités que chacune possède?
Elles sont exclusives, parce que, au lieu de considérer le bien sous toutes ses faces^ elles l'envisagent chacune sous une face particulière, et que, loin de se compléter Tune par l'autre, elles s'anathénsatisent réciproquement comme étant chacune en possession de toute la vérité.
D'autre part, elles sont conciliables, parce que l'agréable est un bien, que l'utile est un bien, et que T honnête est aussi un bien. L'agréable n'est pas le bien, parce que, s'il était le bien, tout ce qui n'est pas l'agréable proprement dit serait un mal, et que, évidemment, il n'en est pas ainsi ; mais, si l'agréable n'est pas le bien, il est un bien, vu que, s'il n'était pas un bien, notre nature serait essentiellement fausse et que Dieu, qui nous a destinés au bonheur, ne saurait nous avoir créés dans la contradiction. Il en est de même de l'utile et de l'honnête : considérés séparément, ni l'un ni l'autre ne sont le bien, mais l'un et l'autre sont des biens.
Le bien est donc une essence qui rayonne
46 l'amour m: wks
triplement; de son centre, si Ton peut parîer ainsi, partent simultanément le rayon de Tagréable, celui de l'utile et celui de Thonnête; en sopte que le bien, partout où il se trouve, doit être à la fols agréable, utile et honnête. S*îl est vrai que les rayons d'un même cercle, par cela même qu*îls ne sont tous que rêpa* nouissement et Tcxtension d'un même centre dans des directions diverses, ne sauraient être opposés ni au centre ni à eux-mêmes, il est également vrai que TagréaWe, l'utile et l'honnête, loin de se contredire et d'être opposés au bien, doivent s'affirmer Tun de rauti*e. De même que le véritable bien esta la fois agréable, utile et honnête, de même l'agréable, qui découle du vrai bien, est aussi utile et honnête ; pareillement et pour la même raison, l'utile, qui comme Tagréable a son centre dans le bien, est en même temps agréable et honnête, et l'honnête, qui, comme l'agréable et l'utile, découle du bien, est à la fois agréable et utile. Par conséquent, l'agréable qui ne serait ni utile ni honnête, l'utile qui ne serait ni agréable ni honnête, et l'honnête qui ne serait nî agréable ni utile.
ET LA LOYAUTÉ I>K tX VOLONTÉ, A?
seraient des biens faux : le premier ne serait que le plaisir des matérialistes; le second, Tin* térêt des positivistes ; le troisième, l'excessif rigorisme des faux sages.
U est incontestable que de nos jours la mo* raie des deux premières écoles est beaucoup plus à craindre que celle de la troisième : car ceux qui embrassent Fagréable et Futile en dehors de Thonnête, sont beaucoup plus nombreux que ceux qui s'attachent à l'honnête en dehors de l'utile et de Fagréable, Néanmoins Fune et Fautre morale doivent être condamnées et évitées avec d'autant plus de soin, que la pi'emière provoque les réactions de la seconde et que la seconde, à son tour, excite la première à de nouvelles exagérations. La première est trop basse, la seconde trop spécieusement élevée; et en morale, les excès ne sont pas moins dangereux que les défauts. L'exclusivisme en un sens combat Fexclusivîsme en un autre, mais n'en triomphe pas. 11 n'y a que la modération qui puisse vaincre F exagération. A ceux-là donc qui ne reconnaissent que le plaisir et Fintérèt sans Fhonn'êteté, ne répondons pas
us l'amour du bien
en n'admettant qu'une honnêteté sans plaisir et sans intérêt ; au lieu de rejeter le plaisir et l'intérêt, spiritualisons-les par l'honnêteté. Séparés, ces trois éléments s'affaiblissent et se corrompent; réunis, ils se fortifient en se purifiant. Toutefois, s'il est permis d'établir par la pensée un ordre et une hiérarchie jusque dans les choses qui ne doivent pas être séparées dans l'action, on doit placer au premier rang l'honnête, au second l'utile, au troisième l'agréable. L'agréable doit sei:vir à l'utile, et l'utile à l'honnête. C'est l'honnête qui doit régler les deux autres, mais sans les tyranniser; et, tout en étant subordonné à l'honnête, c'est l'utile qui doit dominer l'agréable, mais sans l'absorber.
II. — Le bien n'est pas seulement attaqué par ceux qui en falsifient l'essence, il l'est encore par ceux qui, tout en le définissant exactement, le pratiquent mal. Après avoir réfuté les premiers, réfutons les seconds. . .
On peut distinguer dans la pratique du bie'i
ET LA LOYAUTÉ DE LA VOLONTÉ. Zl9
deux choses : la loi qui ordonne l'acte et l'acte qui accomplit la loi.
Or, la loi et Tacte sont susceptibles de deux acceptions : Tune selon la lettre et qui tue, l'autre selon l'esprit et qui vivifie,
11 y a autant de différence entre l'observance de la loi selon la lettre et l'observance de la même loi selon l'esprit, qu'il y en a entre la légalité et la justice. Qui ne sait combien de fois la légalité est injuste et la justice illégale? Cela tient à ce que les lois, considérées comme formules verbales, ne sont que l'extérieur changeant et relatif de la justice éternelle et absolue, comme les mots, signes matériels, ne sont que les expressions nécessairement inadéquates des idées. Et par cela-même que l'ordre matériel des mots et des lois ne saurait parfaitement égaler l'ordre spirituel de la vérité et de la justice, il arrive que ceux qui s'inspirent avant tout de la lettre et non de l'esprit finissent toujours par tomber dans l'erreur et dans l'injustice, malgré les apparences d'orthodoxie et de légalité dont ils s'abusent.
Jésus- Christ, le juste par excellence, n'en a-
t-il pas souvent appelé à la justice contre la légalité judaïque? N'a-t-il pas été attaqué et condamné à mort par les scribes et les docteurs de la loi? Les Saints, à T exemple de leur Maître, n'ont-ils pas srotrYent dérogé à la lettre des lois, précisément pour mieux pratiquer la justice? A II est de saintes fautes, a dit le P. Lacordaire, et la violation d'une loi peut être quelquefois Taccomplissement d'une loi plus élerée. » Les partisans de la lettre qui tue sacrifient la loi na* turelïe et les lois divines attx lois purement humaines, parce que celles-ci, faites par eux on approuvées par eux, sont les instruments de leur domination, tandis que celles-là, venues du ciel, établissent le régne de la justice, et non le règne de Tarbîtraire, du caprice, et de la convoîtise humaine.
Saint Paul écrivait aux Romains ; a Personne ne sera justifié devant Dieu par les œuvres de là loi ; car la loi fait connaître le péché. Mais maintenant la justice de Dieu est manifestée sans la loi *. Nous pensons que l'homme est jus-
* Epître de saint Paul aux Romains y ch. irr. v. 90 et 2î,
tifié par la foi sans les œuvres de la loi K Car la loi opère la colère, attendu que là où la loi n est pas , il n'y a pas non plus de prévarica* tion ^. La loi a été introduite pour que le péché abondât ^ » On voit donc, d'après saint Paul, que la lot considérée matérielleineni, loin d'être un élément de justice et de saiut, n'est quutie occasion de péché, et qu'il faut, par conséquent, la considérer et la pratiquer selon Te^rit. (Vest dans ce sens qu il ajoutait : « Nous savons que la loi est spirituelle K Maintenant nous sommes délivrés de la loi de mort dans laqoelle nous étions détenus, afm que nous servimis dans la nouveauté de Tesprit et non dans la vétusté de la lettre **. »
En présence de textes aussi formels et aussi clairs, l'illusion n'est plus possible. Et cepen^ dant, que de chrétiens s'arrêtent enec^e à Técorce des lois, sans pénétrer jusqu'à la sève l
* Épitre de saini Paul aux Romains^ «hi îrr, y. rt. 2 Ibid,^ cb. ly, v. 15.
* Ibid.^ th. V, V. 20.
^ Ibidi, ch. VIT, V. 14i 5 Ibid.y Y. 0.
52 l'aMOLR du BIE.N
Erreur déplorable, qui conduit au pharisaïsme, c'est-à*dire au fanatisme de la volonté uni à la petitesse de l'intelligence, a Fanatisme ! s* écrie le P. Gratry, les pharisiens se nomment euxmêmes les élus et les séparés : c'est le sens du mot Pharisien. Us croient à la prédestination aJ>solue. Us imposent sans cœur ni prudence, à leurs disciples et à leurs fidèles, la lourde masse des traditions et Técrasânt fardeau de la multiplicité des pratiques. Et sous cette religion construite par eux, ils étouffent les commandements de Dieu, et la conscience, et la raison, et la nature, et rendent, comme le dit Jésus-Christ, Thomme plus pervera qu'il ne Tétait auparavant. C'est là partout,. toujours, le caractère et l'effet de toute fausse doctrine religieuse et de la vraie doctrine elle-même, quand le pharisaïsme la corrompt. C'est là toujours l'effet de l'orgueil religieux, du fanatisme qui, au contraire de ceux qui veulent anéantir le ciel, entreprend de détruire la nature et la terre, et foule aux pieds raison, conscience et liberté. »
U est donc souverainement important de s'ap •
pliquer sérieusement à connaître Tesprit des lois. Pour cela il faut s'appuyer sur cette vérité fondamentale, qu'il y a dans toute loi deux parties : l'une, essentiellement restreinte à tel temps , à tel lieu , à tel peuple, et par conséquent essentiellement transitoire ; l'autre, universelle et éternelle. Or, la sagesse nous indique évidemment , d'abord , que la partie éternelle doit être mise au premier rang, et la partie transitoire au second 5 ensuite, que ce serait une aberration coupable, de rendre transitoire la partie éternelle, ou éternelle la partie transitoire. Il en est de l'esprit par rapport à la lettre comme du fruit de l'amande par rapport à son enveloppe : il faut briser l'enveloppe pour arriver au fruit ; de même il faut , sans s'arrêter à la lettre, chercher plus profondément la substance nutritive de l'esprit.
Tels sont les principes qui doivent nous guider vis-à-vis des lois , principes aussi simples en théorie que méconnus en pratique.
m. — Quant aux actes par lesquels on accomplit les lois , il est facile d'en avoir une in-