‹ La foiChapitre 64 sur 88 · L^ AMOUR DÛ BIEN · texte numérisé non relu

L^ AMOUR DÛ BIEN

telligence nette et positive. On agit, en effet, suivant ce que Ton est. Or, Thomme est à la fois un corps et une âme. C'est pourquoi , dans Taccomplissement extérieur des lois, il faut distinguer la double action de l'âme et du corps. Quiconque admet la supériorité de Tâme sur le corps, devra, s'il est Ic^que, admettre également la supériorité de Inaction de l'âme sur celle du corps. Bien plus, s'il est vrai que les actes corporels ne sont élevés à la dignité d'actes humains que par la participation intelligente et libre de l'âme, il est évident que, dans l'obéissance aux lois, les actes extérieure n'ont de valeur morale, de mérite ou de démérite, que par l'intention réfléchie et libre de la volonté. C'est donc l'intention de la volonté qui joue le rôle principal dans la détermination de l'innocence ou de la culpabilité. Par conséquent c*e9t à l'intention , c'est au mobile qui guide la volonté et la conscience, c'est au côté spirituel et intélieur de l'obéissance, que l'on doit appliquer tous ses efforts. Autant les serviteurs selon la lettre attachent de prix à l'acte apparent et à l'obéissance extérieure, autant les serviteurs

selon l'esprit doivent estimer par^dessus tout l'acle de rame et la fidélité intérieure.

Selon les pharisiens, c'est Facte matériel seulement qui est coupable; selon Jésus-Christ, c'est avant tout l'acte de l'âme ^ « Lorsque vous faites vos bonnes œuvres, disait-il , prenez garde à ne les point faire afin dèire vus des hommes; autrement vous ne recevriez point de récompense de votre Père qui est dans les deux *• » Et il ajoutait ; « Votre œil est la lampe de votre corps; si votre œil est simple, tout votre corps sera dans la lumière; mais si votre œil est méchant, tout votre corps sera ténébreux \ » Les Pères de l'Église et les docteurs enseignent, que l'œil dont parle ici Jésus- Christ est l'intention delà volonté; en sorte que c'est la simplicité de l'intention, ou, ce qui est la même chose, la droiture de la conscience, la loyauté de la volonté, qui constitue le principe* déterminant de notre justice dans nos actes extérieurs.

* Évangile selon saint 3(dMt<?M, ch. v, v. 27, 26 i ' Ibid,^ cil. VI, T. l.

» IbicL^y. 2îe! 2«.

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Pourquoi Jésus-Christ aurait-il manifesté tant de tendresse envers les enfants , et nous les aurait-il si souvent proposés comme modèles, s*il n'avait voulu nous faire admirer dans Tincorrection de leurs actes extérieurs l'humble droiture et la candeur naïve de leur âme? « Laissez ces petits enfants venir à moi, disait-il à ses disciples, et ne les empêchez point, car c'est à ceux qui leur r,essemblent qu'appartient le royaume de Dieu. En vérité je vous le dis : Quiconque ne reçoit pas comme un enfant le royaume de Dieu, n'y entrera point ^ SI vous ne changez et ne devenez comme de petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. Quiconque se fait donc petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des cieux •. » Et les embrassant, et leur imposant les mains, il les bénissait.

Saint Paul nous rappelle, presque à toutes les pages de ses Épîtres, combien la loyauté de l'intention et la bonne foi sont nécessaires aux

* Évangile selon saint Marc, cli. x, v. 14, 15. 2 Évangile selon saint Mathieu, cli. xvfii, v. 3, /i.

véritables disciples de Jésus-Christ et quelle place elles occupent dans la morale chrétienne.

« Le véritable Israélite, écrit-il aux Romains, ce n'est pas celui qui est Israélite 'visiblement, pas plus que la circoncision qui est visible dans la chair n*est la vraie circoncision : le véritable Israélite, c'est celui qui est Israélite intérieurement, qui est circoncis dans son cœur selon l'esprit et non selon la lettre, et qui tire sa gloire non des hommes, mais de Dieu*. Où est donc ta glorification? Elle est anéantie. Et par quelle loi? Par celle des œuvres? Non, mais par la loi de la foi : car nous jugeons que l'homme est justifié par la foi sans les œuvres de la loi^. Que dirons-nous donc? Nous dirons que les Gentils, quinecherchaientpas la justice, ont embrassé la justice, mais la justice qui vient de la foi, tandis qu'Israël, en recherchantia loi de justice, n'est point parvenu à la loi de justice. Et pourquoi cela? C'est parce qu'il ne l'a point re-

* Épître de saint Paul aux Romains, cli. n, v. 28, 29. ' Ibid.j ch m, V. 27,28.

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cherchéeparlafoi, loaisparlescRQVresdelaloi' . » Le chapitre quatorzième de la même Épitre est encore plus explicite. A Toccasiou des viandes déclarées impures par la loi de Moïse et des observances légales, saint Paul y développe le grand principe de la distinction du subjectif et de l'objectif, c'est-à-dire de l'intention intérieure et de l'acte extérieur : « Recevez avec bienveillance, dit-il, celui qui est faible dans la foi, sans disputer sur les opinions. Car l'un croit pouvoir manger de toutes choses, et l'autre, qui est faible dans la foi, ne mange que des légumes. Qoe celui qui mange ne méprise point celui qui n'ose manger de tout, et que celui qui ne mange pas ne condamne point celui qui mange : câr Dieu l'a accueilli à son service. •• Demème,l'un met de la différence entreun jour etunjour, l'autre juge tous les jours pareils : que chacun abonde dans son sens. Celui qui distingue les jours, les distingue pour plaire au Seigneur; celui qui mange de tout, le fait pour la gloire du Seigneur, car il rend grâces à Dieu ; de même celui qui s'abs tient de certaines viandes, s'en abstient pour la

* Epttre de mint Paul aux RomainSy dh ix, v. 80-33.

gloire du Seigneur et rend grâces à Dieu, Car aucun de nous ne vit pour soi, et nul ne meurt pour soi. Mais soit que nous vivions, nous vivons pour le Seigneur; soit que nous mourions, nous mourons pour le Seigneur. Soit donc que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes au Seigneur.. . Mais toi, pourquoi juges tu ton frère? et toi, pourquoi le méprises-tu? Car tous nous paraîtrons devant le tribunal du Christ... Et chacun de nous rendra compte à Dieu pour soi. Ne nous jugeons donc plus les uns les autres. Mais pensez plutôt à ne pas mettre devant votre frère une pierre d'achoppement ou de scandale.

((Je sais et je suis persuadé, selon la doctrine du Seigneur Jésus, que rien n'est impur de soimême, et qu'il n'est impur qu'à l'égard de celui qui le croit impur... Le royaume de Dieu ne consiste pas dans le boire et le manger, mais dans la justice, la paix et la joie que donne r Esprit-Saint. Celui qui sert Jésus-Christ de cette sorte, plaît à Dieu et est approuvé des hommes. C'est pourquoi recherchons les choses qui entretiennent la paix, et observons à l'égard

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les uns des autres celles qui contribuent à Védification. N'allez pas, pour de la nourriture, détruire l'ouvrage de Dieu. Il est vrai que tout est pur; mais il est mal à un homme de scandaliser en mangeant... As-tu la foi? Garde-la à part toi devant Dieu. Heureux celui qui ne se condamne pas lui-même en ce qu'il approuve ! Mais celui qui discerne et qui mange est condamné, parce qu'il n'agit pas de bonne foi. Or, tout ce qui ne se fait pas de bonne foi, est péché, h

Et dans son Épître à Tite, après lui avoir recommandé « de ne prêter aucune attention ni aux fables judaïques ni aux préceptes des hommes qui se détournent de la vérité » , saint Paul ajoute : « Tout est pur pour ceux qui sont purs; mais rien n'est pur pour ceux qui vivent dans la souillure et l'infidélité, la souillure étant dans leur esprit et leur conscience*. »

Saint Jacques identifie également la pureté du cœur et la loyauté de la volonté*.

* Epître de saint Paul à Tite^ ch. i, v. 14 et 15. 2 Epître de saint Jacques^ ch. iv, v. 8.

Saint Augustin, se souvenant que rameur est la fin des préceptes et que celui qui aime accomplit toute la loi, disait dans le Tnême sens : (( Aime et fais ce que tu veux, ama et fac quod vis, ))

La tradition est mianime sur ce point; du reste, il ne saurait présenter des difficultés que dans les esprits qui manquent eux-mêmes de bonne foi.

Donc, aimer le bien, c'est chercher avec ordre et intelligence l'honnête, l'utile et l'agréable, en obéissant aux lois, non selon la lettre qui en est la formule et qui n'indique que la légalité, mais selon l'esprit qui en est le sens véritable et qui constitue la justice; aimer le bien, ce n'est pas seulement lui rendre hommage devant les hommes par des actes extérieurs, c'est lui dresser un autel dans sa conscience, forcer ses propres passions à se courber devant lui , l'établir maître de ses sentiments et de ses aspirations, et en faire le principe et le terme de tous les actes de sa vie. Telle est la loyauté. 11 suffit, pour l'estimer, d'avoir conscience de sa propre dignité ; car la fourberie dans la volonté est en-

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core plus honteuse que la duplicité dans Tesprit.

IV. — Toutefois noblesse oblige, et quiconque aime le bien avec une volonté loyale, doit aussi aimer le mieux et le parfait. Qu'est-ce que le mieux , en effet , sinon le bien ajouté au bien ? Et qu est-ce que le parfait, sinon le bien ajouté au mieux? Plus il y a de bien , plus il doit y avoir d'amour. « La vie est une aspiration à monter, c'est un éternel effort vers l'état le meilleur, le plus épuré et le plus divin *. »

C'est ce que nous a enseigné Jésus- Christ, lorsqu il nous a dit : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait^. » N'est-ce pas là , du reste, le désir naturel de toute âme qui aime Dieu ? Car, si Dieu est le bien infini et parfait, et s'il est dans la nature même de l'amour de vouloir ressembler à l'être aimé, comment pourrait- on aimer Dieu sincèrement sans s'appliquer de toutes ses forces à devenir le moins imparfait possible? Aimer le bien et ne point se

* M»*G. Sand.

* Évangile selon saint Mathieu, ch. v, v. &8.

soucier du perfectionnement de son âme, c'est n'avoir pour Dieu qu'un faux amour et s'enmailloter soi-même dans les langes d'une enfance perpétuelle.

« Vous vous trompez , mon frère, dit Bossuet, si dans la vie chrétienne vous croyez pouvoir demeurer dans un même point :il faut dans cette route monter ou descendre. — Je laisse la perfection aux religieux et aux solitaires, trop heureux d'éviter la damnation éternelle. — Non, non, vous vous abusez : qui ne tend point à la perfection tombe bientôt dans le vice ; qui grimpe sur une hauteur, s'il cesse de s'élever par un continuel effort, est entraîné par la pente même, et son propre poids le précipite. »

Bien qu'il nous soit impossible de détruire toutes nos imperfections, cependant nous pouvons les amoindrir considérablement. Un des moyens les plus efficaces pour atteindre ce résultat , c'est de tenir son âme en présence de Dieu. Notre âme, en effet, devient alors comme un ciel resplendissant, que traversent â peine quelques nuages , imprégnés eux-mêmes de la lumière transparente dans laquelle ils nagent.

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« Entendez-vous, âme chrétienne? dit encore Bossuet. Ne vous détournez jamais pour peu que ce soit ; tenez-vous le plus que vous pouvez sous le coup direct de la lumière, car c'est par là que vous serez vivement éclairée. Ce n'est pas qu'il ne vienne de la lumière de côté et d'autre, et les corps illuminés se la renvoient mutuellement ; mais se tenir sous ce coup direct et demeurer toujours en plein soleil , c'est la perfection de l'âme pour être éclairée •. »

Mais, si dans la nature matérielle les sommets des montagnes sont entourés de précipices, et de précipices d'autant plus profonds que les sommets qui les dominent sont plus ardus, ainsi en est-il dans la nature spirituelle. Autant nous devons tendre à la perfection , autant nous devons nous défier des voies dans lesquelles nous nous engageons pour y arriver. Que de fois l'imagination ne se représente-t-elle pas le parfait sous la forme du bizarre et même de l'excentrique ! et combien d'âmes, généreuses d'ailleurs, au lieu de s'approcher dejla perfec-

^ Bosquet, Méditations.

tion véritable, ne s'en éloignent-elles pas, pour n'aboutir qu*à une perfection chimérique ! Autant il est facile à une âme vulgaire de pécher par défaut, autant il est facile à une âme délicate de pécher par excès ; et les excès dans la théorie du bien, pour parler avec M"* Swetchine, ne sont qu une* noble et attrayante manière de périr *. •

« Ni si haut, ni si bas a. Trop bas, on se dégrade. Trop haut, on s'égare.

Saint Thomas, dans son opuscule contre les Grecs, nous montre la vérité s'avançant d'un pas lent et tenant le juste milieu entre des erreurs opposées*. Il eu est de même de la vertu. Exagérer un bon sentiment, c'est lui enlever sa bonté ; et l'on n'est réellement dans le bien qu'à la condition d*ètre aussi dans le vrai.

Quiconque observe la nature de l'homme se convainc aisément que Dieu ne l'a point destinée aux choses extrêmes. L'œil, en effet, ne voit ni ce qui est trop grand ni ce qui est trop petit, ni

* M"** Swetchine. De la Résignation, ch. ir.

' Saint Thomas, Opusc. lll, C, Grœc, c. ix : - Inter errores contrarios média lento passu incedit. »

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ce qui est trop près ni œ est trop loin ; Fezcessive lumière empêche son action autant que l'obscorité. L'ordlle également ne saisit ni les sons trop grades ni les sons trop aigus. L'odorat, comme le goût, ne perçœt qu'uo certain nono* bre d'émanations. A un c^tain degré le toucher déviait inactif, et ne distingue plus entre une chaleur brûlante et un froid très-yiC Pareillem^it, l'âme ne doit exercer ses facultés qu'entre certaines limites : si elle lesfranchit, elle nemène plus qu'une vie errante en dehors de la vérité et de la vertu. Ce vagabondage de Tâme la conduit tAt ou tard à sa parte. L'expérience ne le cons* tate-t-elle pas tous les jours? Hélas! tout excès est bien près d'un accès, et tout accès, même l'accès de vertu, est un pas vers la mort.

Exagérer est donc l'acte d'un petit esprit, et l'on se trompe étrangement, lorsqu'on croit se grandir avec l'objet qu'on ampliCe. Au contraire, atteindre le but sans l'outrepasser, ne pas aller au-delà de ses droits et ne pas i^ster en deçà de ses devoirs, c'est la marque d'une âme saine et forte. « Le peuple se trompe, disait Montaigne : on va bien plus facilement par les

bouts où l'extrémité sert de borne, d'arrest et de guide, que par la voye du milieu large et ouverte ; et selon l'art, que selon nature ; mais bien moins noblement aussi, et moins recommendablement. La grandeur de l'âme n'est pas tant, tirer à mont et tirer avant, comme sçavoir se renger et circonscrire : elle tient pour grand tout ce qui est assez ; et montre sa haulteur, à aymer mieulx les choses moyennes que les éminentes. Il n'est rien si beau et légitime que de faire bien l'homme et deuement ; ny science si ardue que de bien et naturellement sçavoir vivre cette vie ; et de nos maladies la plus sauvage, c'est mespriser nostre estre*. »

Tous les moralistes chrétiens insistent sur ce sujet.

a Ce qui se fait sans modération et à contretemps, dit saint Grégoire de Nysse, n'est point un bien. Une action est bonne et vertueuse, lorsqu'elle est accomplie avec mesure et opportunité ; quand la mesure convenable manque ou excède, la vertu disparaît •• »

^ Montaigne, Essais, 1. III, ch. xiu.

2 Saint Grégoire de Nysse, in Eccîes, hom, VU,

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