L*AMOUR DU BIEN
a Enlevez la discrétion, dit saint Bernard, et la vertu devient vice *. »
Saint François de Sales, dans son charmant langage, nous donne la même leçon : a Je vous diray ce mot, dit-il, mais retenez-le bien; nous nous amusons quelquefois tant à estre bons anges, que nous en layssons d' estre bons hommes et bonnes femmes. Nostre imperfection nous doit accompagner jusqu'au cercueil, nous ne pouvons y aller sans toucher terre. Il n'y faut pas s'y coucher ni vautrer, mais aussi ne faut-il pas penser voler ; car nous sommes de petits poussins qui n'avons pas encore nos aisles. Nous mourons petit à petit, il faut aussi faire mourir nos imperfections avec nous de jour en jour : chères imperfections qui nous font recognoistre nostre misère, nous exercent en l'humilité, mespris de nous-mesmes, en la patience et diligence, et nonobstant lesquelles Dieu considère la préparation de nostre cœur, qui est parfaicte.
« Allons terre à terre, puisque la haute mer nous fait tourner la teste et nous donne des convulsions. Tenons nous aux pies de nostre
* Saint Bernard, m Confie.^ ^erm. /i9, n. 5.
Seigneur avec lasaincte Magdaleine..., pratiquons certaines petites vertus propres pour notre petitesse... Ce sont les vertus, qui s'exercent plus en descendant qu'en montant, et partant elles sont plus sortables à nos jambes ; la patience, le support du prochain, le service, rhumilité, la douceur du courage, Taffabilité, la tolérance de nostre imperfection, et ainsi ces petites vertus. Je ne dis pas qu'il ne faille
monter par l'oraison, mais pas à pas
(( I^a vraye saincteté gist en la dilection de Dieu, et non pas à faire des niaiseries d'imaginations, de ravissements, qui nourrissent l'amour propre, dissipent l'obéissance et F humilité; vouloir faire les extatiques c'est un abus. Mais venons à l'exercice de la vraye et véritable douceur et soumission, au renoncement de soy-même, à la souplesse du cœur, à l'amour de l'abjection, à la condescendance aux intentions d'autruv; c'est cela qui est la vraye et plus aymable extase des serviteurs de Dieu... N'aymez rien trop, je vous supplie, non pas mesme les vertus, que Ton perd quelquefois en les outrepassant. »
70 l'amour du BI£N
Appliquon^-noofl donc à chercher et à introduire jusque dans la pratique de notre vie cette sagesse, cette science du milieu, cette juste pondéi*ation de chaque chose, ce coup d^œil sûr qui voit l'ensemble, qui tempère ce qu'il y aurait de trop absolu et de trop violent dans les extrêmes, et qui s'arrête au point où commence l'excès, a Quelle admirable disposition d'âme! s'écrie Mgr Landrîot. Mais qu elle est rare, et rare partout! On rencontre des esprits trèscapables, des natures très-intelligentes, d'excellents cœurs parfois ; mais ils n'ont point de sagesse, ils manquent de mesure ; alors leurs qualités deviennent ou peuvent devenir de trèsdangereux écueils où tout vient se briser. Ces défauts peuvent se rencontrer et se rencontrent malheureusement trop souvent dans la pra-^ tique de la vertu et de la piété chrétienne : ils sont alors d'autant plus à craindre qu'on ne s'en défie pas, qu'on se rassure sur ses bonnes intentions, et sous le prétexte que Je bien ne peut pas devenir le mal*. »
^ Mgr Landriot, La Femme pieuse^ 13« entretien.
Enfin, pour consacrer toutes ces réflexions par le texte même des saintes Écritures, rappelonsnous que nous ne devons être excessifs en rien, nolinimius esse^; que c'est entre les extrêmes que Tâme peut se désaltérer dans les eaux de la grâce, inter médium montium pertransibunt aquœ^ ; que Ton ne doit pas avoir plus de sagesse qu'il ne faut, mais être sage avec sobriété, chacun suivant la mesure de foi que Dieu lui a accordée, noii plus sapere quam oporiet sapère, sed sapei^e ad sobnetatem, et unicuiqiie sicut Deus divisit mensuram fidei^. »
* Ecclésiastique, ch. xxxr, ?. 50.
2 Psaume cm ^ ▼• 10.
» Epitre de saint Paul aux Romains^ ch. xir, v. 3.