‹ La foiChapitre 76 sur 88 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Commciit la rals^s n besoin de la fol^

L — S'il est vrai, comme noua avons pu nous en convaincre, que la nature a besoin de la grâce, la première conséquence à tirer do celte vérité, c'est que la raison a besoîn de Itv foi.

La gravité de cette conséquence est d^autant plus grande en ces temps agités que parfois la faiblesse de notre esprit ne sait à quoi se fixer» Comme on Ta remarqué, il y a aujourd'hui beaucoup de croyants qui ont quelque sympathie pour le doute, et peu de sceptiques qui h* en aient pas pour la foi ; ce qui domine en ce siècle j c'est une foi qui est entraînée à douter et un doute qui a des velléités de croire* Comme au

COMMENT LA ilAlSO.N A UESUIN IJE LA FOI. 1^7

temps de Salomon et d'Isaïe, a nos pensées sont timides, nos prévisions incertaines S tout cœur est triste et toute tête languissante ^ » .

Luttons sérieusement contre ce mal, et pour nous fortifier dans cette lutte généreuse, voyons comment, au nom même des exigeapce^ les plus légitimes de notre raison, la foi nous est moralement nécessaire.

Comme toutes les autres facultés de l'homme, la raison aspire au bonheur; et pour elle, le bonheur, c est la possession de la vérité, sinon dans l'évidence absolue, du moins dans une certitude inébranlable. Sans la certitude, en effet, la raison est en proie au doute. Or, le doute est une douloiir qui ne brûle pas, mais qui glace; une dpuleur qui n'a ni larmes, ni prières^ ni espérance, mais qui veille froide au fond du cœur« et paralyse tout élan. Le doute» c'est Une guerre intestine qu'on se livre soimême à soi-même, dans laquelle la force négative s'insurge contre la force afiirmative, et

* Livre de la SagessCf cb. ix, v. 14. 2 Isaîe, cl) . J, Y. 5.

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oblige celle-ci à cousentir à un compromis qui les fait chanceler -toutes les deux? « Tout royaume divisé en lui-même sera dans la désolation * , » dit Jésus-Christ ; et telle est la raison dans laquelle habite le doute. ^

D'autre part, sans la foi au surnaturel telle que nous Ta enseignée Jésus-Christ, la raison humaine est condamnée à rester toujours incomplète, à être travaillée par mille incertitudes sans cesse renouvelées et sans cesse grandissantes, en un mot, à porter en elle le doute comme un de ces glaives qui une fois enfoncés ne se retirent jamais. Donc, au nom de*la perfection même naturelle et du bonheur même naturel de notre raison, nous devons croire en Jésus-Christ et à sa doctrine.

Loin de nous, assurément, la pensée d'attaquer la raison ou de l'amoindrir, dans le but d'agrandir et d'élever la foi. 11 faudrait que la foi fût bien misérable, pour ne pouvoir répandis la lumière que lorsque la raison est éteinte. Non, la foi n'a rien à craindre des

* Evangile selon saint Luc^ ch. xr, v. 17.

A BESOIN I>E LV FOI. l/jO

splendeurs de la raison : car, si la foi est diviney la raison l'est aussi ; et toutes les lumières qui émanent réellement du même Dieu, comme tous les rayons qui descendent réellement du même soleil, ne sauraient réellement se contredire. Si donc elles nous semblent parfois op ^ posées Tune à l'autre, n'en accusons que la faiblesse de nos yeux qui ne volent le tout de rien. N'attaquons pas plus la raison que la foi ; effor* çons-nous plutôt, par des pensées sérieuses et des recherches profondes, de reculer les limites dans lesquelles l'une et l'autre gémissent d'être captives. Mais pour cela faut*il mentir à la raison? faut-il l'accabler d'éloges immérités et de ridicules adulations? Non. Elle nous repousserait elle-même comme des amis pernicieux, si nous voulions par des hommages trompeurs lui dissimuler son insulTisance.

Répétons-le donc, la raison la mieux douée, lorsqu'elle rejette la foi au surnaturel et qu'elle reste abandonnée à elle-même, ne saurait arriver, sur tout ce qui intéresse la destinée humaine, qu'à des conclusions incertaines.

Quelque grandes, en effet, que soient les

1$0 i:o3imënt La raison

vérités de l'ordre moral et'reltgieux démontrées par la raison humaine, cependant l'histoire de la philosophie n'est-elle pas le chaos de toutes les opinions? Qu'est-ce que T homme qui s'opiniàtre à chercher en lui seul et dans les seules forces de la nature la certitude et la derni^e raison des choses? « Ne l'y trouvant pas» dit Lamennais, il commence à douter. Les vérités se retirent, la nuit se fait ; au milieu de cette nuit, il cesse de se l'econnattre lui-même : seul et fier de sa solitude, il essaie de créer ; il remue d'obscurs souvenirs, et croit j>eupler tfêtres réels son entendement désert, parce qu'il évoque des fantômes ; mais, bientôt détrompé, las de ce vain labeur, il ferme les yeux et s^assoupti dans des ténèbres éternelles *. *

Pascal est du même avis* « La foi, dit -il, est la dernière démarche de la raison».* Vainement de prétendus philosophes chercherottt Dieu sans Jésus^Christ, ils ne trouveront aucune lumière qui les satisfasse ou qui leur soit véritablement

* Laooeaoaisv Essai sur V indifférence, ai matière de religion^ t. II, ch. xi.v.

A niiSOIN DE II A POï. * 151

utile. C'est par Jésus*Christ seul que nous pouvons prétendre de connaître Dieu d'une manière qui nous soit utile... En Jésus-Christ jest tout notre bonheur, notre vertu, notre vie, notre lumière, notre esp^ance; hors de lui, il n'y a que vices, que misère, que désespoir, et nous ne voyons qu'obscurité et confusion dans la nature de Dieu et dans la nôtre, »

Toutefois Lamennais et Pascal ont été, dans les matières qui nous occupent, des esprits excessifs, tiop enclins au fidéisme ; et comme leurs conclusions, même les plus vraies, n'ont pa3 toujours été tirées de considérations indiscutables, peut-être pourrait^on récuser ici leur témoignage. C'est pourquoi nous aurons recours à l'autorité de saint Thomas d'Aquin et de Bossuet.

D'après saint. Thomas, le plus grand nombre des hommes ne saurait découvrir la vérité, pour trois motifs : soit parce que beaucoup ont un tempérament qui les rend inaptes à l'é'^ tilde et à la science ; soit parce que d'autres, mieux disposés de ce côté, ont des affaires et des nécessités domestiques qui absorbent tous

leurs loisirs ; soit enfin, parce que ceux qui ne sont détournés de Tétude ni par leur tempérament ni par leurs affaires, le sont par leur paresse. En sorte que, en réalité, peu d'hommes sont en mesure de rechercher la vérité et de la découvrir.

En outre, un second inconvénient se présente : c'est que le petit nombre de ceux qui peuvent connaître et découvrir la vérité, n'y arrive, avec la raison seule, qu'après un temps long, soit parce que la vérité religieuse gît dans de^ profondeurs difficiles à creuser, soit parce que cette recherche de la vérité dans les profondeurs qu'elle habite exige beaucoup d'études préparatoires, soit enfin parce que les passions de la jeunesse ne laissent pas toujours à l'esprit la liberté qui lui est nécessaire pour un travail si délicat et si opiniâtre.

Enfin, il est un troisième inconvénient : c'est que ceux-là même qui sont assez privilégiés pour triompher de toutes les entraves que nous venons d'énumérer; ceux qui, préservés de toute maladie et de toute préoccupation d'affaires temporelles, jouissent à la fois d'une

santé qui leur permet le travail intellectuel et d'une aisance qui le leur facilite; ceux qui aiment assez la vérité pour vaincre leur paresse, leurs passions et leurs préjugés, po.ur se livrer aux longs ennuis des études préliminaires, pour entrer ensuite avec une patience de tous les jours dans le dédale obscur où la vérité semble s'être enfermée à plaisir ; ceux-là, dis-je, n'ont pas une force d'intelligence suffisante pour dégager toujours leur jugement des chimères de leur imagination, et discerner toujours avec une parfaite exactitude la vérité de l'erreur.

Effectivement, bien que la raison, si elle reste fidèle h elle-même, ait encore de grandes découvertes à faire et de grandes destinées à parcourir, néanmoins, à la prendre telle qu'elle est, à la juger d'après ses vraies forces actuelles, que sait-elle? Elle sait ce qui est à la surface de beaucoup de choses et de beaucoup d'idées ; mais ce qui est au fond, le sait- elle? Les formes, elles les voit; mais les substances qui sont sous ces formes, les voit-elle? Les effets, elle les constate ; mais les causes qui déterminent les effets, les connaît-elle? Quand on la presse dç re-

16A COMMENT LA RAISiON

trancbements en retraucbements, àquels aveux et à quelles incertitudes ne la force-t-on pas ! Non, la raison humaine n'a qu'une science superficielle, elle ne sait actuellement le dernier mot d'aucune chose, et ne peut donnera aucune question aucune réponse j[)éremptoire et définitive. Cependant, est-ce là un état d'âme tolérable? Eh quoi! n'être parfaiteipent sûr d'aucune de toutes ces choses qui nou@ importent si fort ! Ne pas savoir, au fond, à qupi nous en tenir ni sur Dieu, ni sur le monde, ni sur la vie, ni sur nous«-mèmes I Ne pas pouvoir nous démontrer que les idées qui forment notre lumière, naturelle contiennent certainement des réaUilés et non des chimères, que nous ne sommes pft3 daDs cette vie comme dans un mauvais rêve, que tout n'est pas pour nous apparences trompeuses et perpétuelle hallucination I Lorsqu'il s'agit de Dieu, de l'âme, de la conscience, du devoir, de la vertu, du bien, du mal, de la vie, de la mort, de l'immortalité, de la récompense, du châtiment, en un mot, de tout eu qui est le foods même de notre existence et de notre dignité, ne pouvoir émettre aucune conclusion qui soit

complètement à Fabri de doutes et d'objections, et même quelquefois voir toutes ces notions les plus fondamentales s'évanouir une à une, lais- 3ant la terre manquer sous nos pas, le ciel fuir sur nos têtes, et le cœur tomber dans le vide et dans le désespoir l

Cet ancien avait donc raison, qui disait que (( le commencement de la philosophie c'est la conscience de notre faiblesse ^ »i Oui, elle était mille fois plus heureuse que la raison humains, cette petite colombe de l'arche, errant sur les eaux du déluge; car, après s'être fatiguée, elle finit par trouver un olivier sur. lequel elle put se reposer, tandis que, pour la raison laissée à ses propres forces, l'olivier sauveur ne fleurit j&mais. Cet olivier, cet arbre humble et obscur, qui ne sait vivre qu'au soleil, dont le feuillage est l'emblème de la paix et le fruit l'emblème de la douceur, cet olivier sauveur c'est la . foi. La foi, tel est le .rameau sur lequel la raison fatiguée peut ;]^ reposer dans la douceut* et dans la paix d^îla certitude. .

C'est là un fait d'expérience dont nous pou-

* Arrien. - •

vons avoir tous les jours le spectacle sous les yeux. Tous ces gens simples, en effet, qui passent leur vie à travailler et à croire, s'ils ne peuvent donner sur les grands problèmes de la vie aucune solution scientifique, du moins possèdent-ils dans leur esprit un bon sens qui les rend inaccessibles au doute. Et dans ce bon sens chrétien de ces simples fidèles, se trouve une lumière secrète, qui, sans apporter avec elle une évidence absolue, donne cependant une certitude invincible. Aussi comme ils sont calmes! comme leur vie s'écoule tranquille au sein de cette foi dont les premières paroles ont sanctifié leur berceau, qui a des bénédictions pour toutes les heures de la vie, qui les accom*pagne jusqu'à la tombe, et qui ne la referme sur leurs restes corporels que pour ouvrir à leur âme les clartés du ciel !

Les esprits distingués et instruits ne sauraient jouir de la même paix, qu'en s' attachant à la même foi. C'est la conclusion dé saint Thomas". C/ est aussi celle de Bossuet. âCort*-

* Saini Thomas, Somme contre les Gentils, I. I, cli iv. — Somme théologique, î. 2, ii, 4*

naîssôns-nous la vérité, dit ce grand génie, parmi les ténë]i>res qai nousenvironnént? Hélas ! durant ces jours de ténèbres, nous en voyons luire de temps en temps quelque rayon impar-* fait. Aussi notre raison incertaine ne sait à quoi s'attacher ni à quoi se prendre par mi. ces ombres. Si elle se contente de suivre ses sens, elle n'aperçoit que l'écorce; si elle s'engage plus avant, sa propre subtilité la confond. Les plus doctes, à chaque pas, ne sont-ils pas contraints de «demeurer court? Ou ils évitent les difficultés, ou ils dissimulent et font bonne mine, ou ils hasardent ce qui leur vient sans le bien entendre, ou ils se trompent visiblement et succombent sous le faix... Que ferai-je7où me toumerai-je, assiégé de toutes parts par ropi<^ nion ou par l'erreur? Je me défie des autres, et je n'ose croire moi-môme mes propres lumières. A peine crois-je voir ce que je vois et tenir ce que je tiens, tant j'ai trouvé souvent ma raison fautive '. »

Qu'on ne l'oublie pas, c'est Bossuet qui se plaint ainsi de sa raison.

* Bos«uet, Sermon pour la fête de tous le» Saints.

II — Cependant, pour dissiper toute illusion 6ur ce sujet, laissons là les thèses deis docteurs chrétiens, quelque solides qu^elles soient ; recueillons les aveux des incroyants eux-mémès, et voyons, à cette irréfragable lumière, s'il est vrsiy comme on a osé récrire, que a croire, c'est supprimer te meilleur de son être et immoler la moitié qui pense à la moitié qui pleure •* »

Ecoutons d'abord les sages de Tantiquité.

Dans rinde, ils adressaient à Dieu cette prière : m Ton heureux avènement détruira le chAtiment, la souffrance, la mort. Descends donc, ô Seigneur, descends, viens, ô toi dont la béatitude est dans la sagesse, et apaise les ilésira de ce monde impatient t O Seigneur, toi lé destructeur des œuvres de MsM*a) pourquoi tardes-tu? Le temps est venu... O puissant, enveloppe comme d*un nuage la terre que eon* sume le feu de la misère ; fais tomber sur elle la rosée bienfaisante d'immortalité, et adoucis les souffrances du genre humain qui périt ! * »

< M. About.

* Latita Visiara^ livre sacré da Bouddhisipe écrit plus do

A »£80IN »E LA FOI. i&9

Chez les Greeâ, Platon, le plus beau génie de l'antiquité, a écrit ces paroles : « 11 est nécessaire d'attendre que quelqu'un nous instruisede nos devoirs envers Dieu et envers les hommes, car nous ne pouvons connaître Jà vérité qu'autant que nous l'apprenons de Dieu lui-même ou de ceux qui sont sortis de Dieu« Il nous laut une parole divine, qui soit pour nous comme un vaisseau solide, sur lequel nous ne crdindron» pas de faire naufrage;.. Souvenez-vous que moi qui vous parle et vous qui me juges, nous sommes des hommes^ et que d'après nmre nature nous devons.aecepter une expli^ cation vraisemblable et n'en pas demander, davantage^. » Et, a» jugement de Dipdore, fi les Grecs forment des sectes et disiDutent sur les plus hautes questions ; ils. jettent le doute dans l'es^prlt de leurs disciples, qui, pendant toute leur vie* ne peuvent se fixer à rien. Si l^m examine les principales sectes des philo^

deux siècles avant Jésus-Christ, cité par M. Martin de NoirlieU dans son excellent Catéchisme philosophique. Paris». 2' é(Jilidn, p. 53. .

• Platon. If, Atcibiadc, Ttmée.

sophest on trouvera qu'ils ne sont pas d' accord entre eux , nx^.mc sur les maximes fondamen taies. »

Quant à Aristote, qui ignore les beaux textes dans lesquels il parle en propres termes de cette vie plus haute que la vie de l'homme et dont cependant l'homme peut vivre? <( Une telle vie, dit-il, est meilleure que la vie de rhomifie. Ce n'est pas en tant qu'homme qu'il peut vivre ainsi, mais en tant qu'un principe divin vit en lui *. » Peu s'en faut, remarque le P. Gratry, qu il ne prononce le mot surnaturel, quand il dit : <r 11 y a trois substances, deux naturelles^ l'autre immuable *. »

Les philosophes et les savants de Rome ne sont pas moins explicites. « Les philosophes, ditCicéron, ne^oiit que de grands douteurs.*. Presque tous les anciens ont dit qu'on ne peut rien connaître, rien comprendre, rien savoir ; que les sens sont bornés ; que Tinteltigence est faible, la vie courte et la vérité cachée au fond

* ArUtotc, Moral, adNicom,^ x, 7.

' Le P. Gr:;try, Oise de la foi, l'« confOre.'.ce, p. 19-20,

A nESOlN DE LA FOî. 161

d'un puits ; que tout est rempli d'opinions et de coutumes ; qu'il ne reste plus de place pour la vérité; qu'enfin tout est environné de ténèbres *. j) — c( L'aveugle humanité, ajoute Pline, est envahie par tant de doutes, que la seule chose certaine, c'est que rien n'ast certain, que rien n'est comparable à la misère de l'homme et à son orgueil '. »

Si des temps anciens nous passons à l'âge moderne, nous rencontrons tout d'abord un philosophe qui, malgré sa foi, peut être cité avec autorité dans la présente nomenclature. «L'admiration, dit Montaigne, est fondement de toute philosophie; l'inquisition, le progrez; l'ignorance, lé bout '... Il n'est rien si soupple et erratique que nostrc entendement ; c'est le soulier de Theramenes, bon à tout pieds : et il est double et divers; et les matières, doubles et diverses^... La pluspart des instructions de

* Cicéroo, De Natura Deorum^ I, 22. — Acad. Quvst,, lib. I.

2 Pline TAncien, Hist, naturelle^ ?, 7. > Montaigne, EsmiSf 1. Ifl, ch. xr.

A Ibid.

la scietîcé à nous encourager, ont |>lus de montre que de force, et plus d'oi'neaient que d^ fmict ^.. La question est d« paroles, et sei)aye de isièsme. Une pierre, c'est un corps : mais qui presseroit,, « Et corps, qu'est-ce? » « Substance ; » « et substance, quoy ? » ainsi de suite, accuiewit enfin le l'espondant au bout de son calepin. On eschange un mot pour un auitre mot, et souvent plus incogneu : ie sçais mieulx que c'est qu'H(mïme, que ie ne sçais que c'est qu'Animal, ou Mortel, ou RaisoBiiabiie^ IV^ur satisfaire à un doubte, ils m'en donnent trois ; c'est la teste d'Hydra *.., Les roys et les philosophes fientait, et les dames aussi ^ »

Au dix-huitième siècle, Voltaire écrite d* A*lembert : « Tout ce qui nous environne est l'empire du doute* »* Et d*Alember't écrit à son tour : * Toute l'antiquité philosophique s'«st perdue en dififiseitain sur les attributs de Keui sur la nature de l'âme, sur la liberté \ et la

1 Montaigne, Essais, 1. Ht, ch. xir;

2 Ibib., 1. III, ch. XIII.

» Ibid.

* Letti^e de Voltaire à d*Alembert, du 12 oëlobre 1770.

A B'ESOIN I)E LA. FOI. 163

phiiosopbie modeiMae ne doit pas espère*' d'èlre plus heureuse daiiâ ses t^cheiches. »>

Bayle dtt i. son tour : h Noive raison n'est propre qu'à i»rottîllei* toot, qu'à £aire douter de toutç eUen'apas fdtis t^feâti un ouvrage qu'elle nous CQOBire les looyens de le roîner. C'est une v^itaUe Pénélope, qui, pendant la nuit, défait la toile qu'elle avait failîe .peiidant le jour. Ainsi le meilleur usage qu'on puisse faire de laphilo- Sophie^ est de connaître quelle est u£fce voie d'égarement, et que nous devons ebercher un autre g^de, qui est la Ittmîère a^élée ^. »

Rousseau pense de même. « Le raisonnement, dit-i), ne trace 4ans iaoti^e espûi que des idées coniases de ia IXviuité*^.. Trop souvent la riiison nous trompe ; nous n'avons que trop «icquis le dimt de la récuser... • Je ne me crois pas infaillible'; mes opinbns qm me semUent les plus vraies so»t peut-être luttant de menaon^ies; j'ignore si je suis dasis rerreur<i^i Je méditais sm* le triste sor^ des •mortels^, fk>ttant sui* oette mer des opinions humaines, sans gOuvernailj

1 Bayle, Diciionn, c»'?Y., art. Btmel^p, T/ifÛ, cdl. 1, édit; de 1720.

i6U COMMENT LA RAISON

sans boussole, et livrés à leurs passions orageuses, sans autre guide qu'un pilote inexpérimenté, qui méconnaît sa route, et qui ne sait cVoù il vient ni où il va. Nous nous ignorons nous-mêmes. Des mystères impénétrables dous environnent de toutes paits. Je conçois que Tinsuffîsance de Tesprit humain est la première cause de cette prodigieuse diversité et que l'orgueil est la seconde *. »

« La raison, dit le chef de l'école écossaise, n'a pas fait un pas depuis les anciens philosophes. Il faut y regarder de bien près pour voir dans l'histoire de la philosophie autre chose qu'un labyrinthe de rêveries, de contradictions, d'absurdités, où se rencontrent à peine quelques vérités •. »

Cousin, après avoir parlé du « sublime et doux crucifié j>, dit en parlant de Platon : « S'il était venu de nos jours, dans ce siècle livré aux révolutions, où les âmes les meilleures sont atteintes de bonne heure par le souffle du

1 Rousseau, Emile.

> Reid.

scepticisme. . . bien loin de mettre aux prises la, religion chrétienne et la bonne philosophie, il se serait efforcé de les unir, de les éclairer et de les fortifier Tune par l'autre. Ce grand es* prit et ce grand cœur, qui lui ont dicté le Phédon^ le Gorgias, la République ^ lui eussent appris aussi que de tels livres sont faits pour quelques sages, qu'il faut au genre humain une philosophie à la fois semblable et différente, que cette philosophie-là est une religion, et que cette religion désirable et nécessaire est l'Évangile. » — « N'hésitons pas à le dire, ajoutet-il : sans la religion, la philosophie, réduite à ce qu elle peut tirer laborieusement de la raison natm^Ue perfectionnée, s'adresse à un bien petit nombre et court risque de rester sans grande efficacité sur les mœurs et sur la vie... Séparer la religion et la philosophie, c'a toujours été, d'un côté ou d'un autre, la prétention des petits esprits, exclusifs et fanatiques ; le devoir, plus impérieux aujourd'hui que jamais, de quiconque a pour l'une ou pour l'autre un amour sérieux et éclairé, est de les rapprocher, de mettre ensemble, au lieu de les dissiper en les

166 OOHM^NT LA RArSDN

divisant» tes forées de yec^rit et de Tàffle dans FintérAt de la cause commune et du grand oèjet que la religion cbrëlienne et la philosophie poupsuiYent» chacune par les voies qui lui sont propres, je veux dire la grandeur morale de l'humanité ^»

Qui ne connatt les douloureux aveux de louSroy? ir La philosophie, dil4l» comprend un grand nombre de problèmes cSSireiits qui ont été a^tés dans les ten^ anciens cemme dans les temps modernes. Or, prenez un quel* conque de ces problèmes, vous trouverei que ce pre^lème est aussi peu résolu de nos jours qu*îl Tétait du temps de Platon et d'Aristote. Trois ou quatre grandes opinions se disputent Fhonneur de les résoudre au dixHf^euviètne siècle comme dans Fantiquité ; mais entra ces opinions il n'y a rien de décidé. Laquelle est la vérité? C'est ce qu'on ne sait pas, c'est ce que tous les efforts des philosophes n'ont pu détermioer encore. • . Voilà où en sont les problèmes philosophiques sans aucune exception *. » Puis

^ Cousin, du Vrai, du Beau, du Bien, seizième leçon. 2 Jouffroy, Nouveaux mélanges philosophiques.

A BESOIN DK LA PÔI. 167

il eompar^ la philosophie à u im trou où il manquait â*air, et où son âme, récemment exilée du christianisme, étouffait. )> *

Quel exil, et de quelles angoisses ne fut41 pas accompagné! Ecoutons la victime elle^ même nous raconter sa douleur : a Je n'ou* blierai jamais la soirée de décembre où 1^ voile qtiî me dérobait à moi-même ma propre incrédulité, fut déchiré. J'entends encore mes pas dans cette chambre étroite et nue, où longtemps après Theure du sommeil, j'avais coutume de me promener; je vois encore Cette lune à demi , voilée par les nuages, qui en éclairait par intervalle les froids carreaux. Les heures de la nuit s'écoulaient et je ne m'en apercevais pas; je suivais avec anxiété ma pensée qui, de couche en couche, descendait vers le fond de ma conscience et, dissipant Tune après Tautre toutes les illusions qui m*eu avaient jusque-lil dérobé la vue, m*en rendait de moment en pioment les détouri^ plus visibles.

a ËQ vain, je m*attachais à ces croyances demièœs comme un naufragé aux débris de son navire ; en vain, épouvanté du vide inconnu

dans lequel j'allais flotter, je me rejetais pour la dernière fois avec elles vers mon enfance, ma famille, mon pays, tout ce qui m'était cher et sacré; l'inflexible courant de ma pensée était plus fort : parents, famille, souvenirs, croyances, il m'obligeait à tout laisser; l'examen se poursuivait plus obstiné et plus sévère à mesure qu'il approchait du terme, et il ne s'arrêta que quand il l'eût atteint. Je sus alors qu'au fond de moi-même il n'y avait plus rien qui fût debout.

<' Ce moment fut affreux, et quand, vers le matin, je me jetai épuisé sur mon lit, il me sembla sentir ma première vie, si riante et si pleine, s'éteindre, et derrière moi s'en ouvrir une autre sombre et dépeuplée, où désormais j'allais vivre seul, seul avec ma fatale pensée, qui venait de m'y exiler, et que j'étais tenté de maudire. Les jours qui suivirent cette découverte furent les plus tristes de ma vie. Dire de quels mouvements ils furent agités serait trop long. Bien que mon intelligence ne considérât pas sans quelque orgueil son ouvrage, mon âme ne pouvait s'accoutumer à un état si peu fait pour la

faiblesse humaine ; par des retours violents, elle cherchait à regagner les rivages qu elle avait perclus; elle retrouvait dans la cendre de ses croyances passées des étincelles qui semblaient par intervalles rallumer sa foi. Mais les convictions renversées par la raison ne peuvent se relever que par elle, et ces lueurs s'éteignaient bientôt*. »

Citons encore deux philosophes contemporains, et voyons le degré d'estime qu'ils accordent à cette philosophie à laquelle ils se sont consacrés.

a Ce n'est pas nier la philosophie, dit M. Renan, c'est lui rendre sa véritable place, la seule où elle soit grande, forte, inattaquable, que de dire qu'elle n'est pas faite pour le grand nombre. Sublime si on la considère dans le cénacle des sages dont elle a été l'aliment et l'entretien, la philosophie n'est qu'un fait imperceptible si on l'envisage dans l'histoire de l'humanité. On compterait les âmes qu'elle a ennoblies, on ferait en quatre pages l'histoire de la petite

* Jonfl'rO}', Nouveaux mélanges philosophiques,

aristocratie qui s'est groupée sous ce sigoe : le reste, livré au torrent de ses rêves, de ses terreurs, de ses enchantements, a roulé pêle-mêle dans les hasardeuses vallées de l'instinct et du délire, ne cherchant sa raison d'agir et de croire que dans les éblouissements de son cerveau et les palpitations de son cœur... Il se peut que tout ce que nous aimons, tout ce qui fait à nos yeux l'ornement de la vie, la culture libérale de l'esprit, la science, le grand art, soient destinés à ne durer qu'un âge ; mais la religion ne mourra pas. Elle sera T éternelle protestation de l'esprit contre le matérialisme systématique ou brutal qui voudrait emprisonner Thomme dans la région inférieure de la vie vulgaire. La civilisation a des intermittences, mais la religion n'en a pas *. »

D'autre part, il y a quelques mois M. Vacherot écrivait ce qui suit : <( En face de cette immense armée de croyants de toute sorte et de toute religion, en quel nombre sont les sincères

^ M. Renan, Études d* histoire religieuse^ p. 2 et 71; Paris, 1863, 6* édit.

adeples de la philosophie? C'est à peine %i on les trouve dans les écoles auxquellea ils se font honneur d'appartenir. On voit, en ce temps surtout de compromis et de défaillances, des philosophes de profession qui se confondent en protestations de christianisme et même de eatholieisme. On en voit d'autres qui gardent leur indépendance philosophique, mais sapa s'expliquer sur les questions religieuses et théologiques. A vrai dire, si l'on comptait, dans les pays où souffle le plus fort le vent du doute, le nombre des libres penseurs qui vivent et n^qrent en vrais philosophes, on serait tenté de se demander si la philosophie est prise £^u sérieux dans les choses de la vie pratique. A voir le monde à la surface, qu'est-ce que l'agitation de cette imperceptible société philosophique dans l'immensité du monde religieux? N'est-ce pas le murmure d'un ruisseau qui se perd dans le bruit des vagues de l'océan? Comment donc le moraliste et l'historien de nôtre temps n'éprouveraient-ils pas un sentiment d'ironique dédain pQur Putopie philosophique des libres penseurs qui croiraient, avec Voltaire et les encyclopé-

distes, en avoir fini avec ce qu il plaisait à ceuxci d'appeler la superstition? Comment ne prendraient-ils pas en pitié la sollicitude des philosophes pour l'avenir religieux de ThumaDité , comme si la philosophie et la révolution du dernier siècle avaient tari pour tout le genre humain la source de la foi religieuse? Comment surtout le monde des libres penseurs ne sentirait-il pas un profond découragement au spec* tacle d'une telle puissance de la religion et d'une telle faiblesse sociale de la philosophie en plein dix-neuvième siècle * ? »

Sans doute cet aveu n'est pas net; tantôt il semble porter sur le fond même des choses, tantôt sur la surface seulement; là il paraît n'avoir pour objet que la religion en général , ici il nomme expressément le christianisme, la superstition avec laquelle les philosophes du dixhuitième siècle voulaient en finir. Mais cette indécision elle-même ne prouve que davantage l'incertitude du rationalisme. Du reste,àtra-

* M. Vacherot^ la Crise religieuse au XIX* siècle; Revue des Deux-Mondes, 15 octobre 1868, p. 810-817.

vers ces interrogations et ces plaintes à demi formulées, qui ne voit que la philosophie qui nie le christianisme, est noyée dans l'océan même quelle riie, et que sa négation n'est qu'une « utopie, » et que sa « faiblesse » ne saurait produire dans un esprit sincère qu'un «profond découragement? »

Outre les philosophes, les poètes eux-mêmes, à qui les champs illimités de leur imagination sembleraient cependant devoir suffire, n'ont pu se trouver satisfaits des lumières de leur raison.

« J'ai poursuivi , ô vérité, ta forme nuageuse, dit un poëte allemand; je l'ai poursuivie incommensurablement loin. Je t'ai sacrifié chaque lueur d'espérance. Échoué maintenant, je me tiens debout sur des récifs escarpés; tout autour de moi des flots obscurs. . . , et sur ma tête des nuages qui contiennent la foudre. »

ÉcoutonsàsontourAlfreddeMussetlui-même:

« Il existe, dit-on, une philosophie Qui nous explique tout sans révélation, Et qui peut nous guider à travers cette vie Entre rindîflTérence et la religion.

Ty consens. — Où sont-ils» ces faiseurs de systèmes. Qui savent, sans la foi, trouver la vérité. Sophistes impuissants qui ne croient qu*en eux-mêmes? Quels sont leurs arguments et leuc autorité? L'un me montre ici-bas deux principes en guerre. Qui, vaincus tour à tour, sont tous deux immortels^; L'autre découvre au loin, dans le ciel solitaire. Un inutile Dieu qui ne veut pas d^autels*. Je vois rêver iHaton et rêver Aristotei J'écoute, J'applaudis^ et poursuis mon cbemla. Sous les rois absolus Je trouve un Dieu despote ; On nous parle aujourd'hui d'un Dieu républicain* Pythagore et Leibniz transfigurent mon être. Descartes m*abandonne au sein des tourbillons, Montaigne s'examine, et ne peut se connattre. Pascal fuit en tremblant ses propres visions, Pyrrhon me rend aveugle, et Zenon insensible. Voltaire Jette à bas tout ce qu'il voit debout. Spinosa, fatigué de tenter l'impossible, Cherchant en vain son Dieu, croit le trouver partout. Pour le sophiste anglais, Thomme est une machine'. Enfin sort des brouillards un rhéteur allemand Qui, du pbilosophisme achevant la ruine. Déclare le ciel vide, et conclut au néant *.

^ Système des Maoicbéeas.

2 Le théiune.

' Locke.

& Kant.

(I Voilà donc les débris de Thumaine science î

Et, depuis cinq mille ans qu'on a toujours douté,

Après tant de fatigue et de persévérance,

C'est là le dernier mot qui nous en est resté l

Ah I pauvres ipseosés, misérables cerv^les»

.Qui de tant de façons avez tout expliqué.

Pour aller jusqu'aux cieux il vous fallai^des ailes;

Vous aj^iez le désir, la foi vous a manqué.

Je vous plains; votre orgueil part d'une âme blessée.

Vous sentiez les tourments dont mon cœur est rempli.

Et vous la Gonnaissiez, cette amère pensée

Qui fait frissonner rhorame en voyant l'infini.

Eh bien, prions ensemble, — abjurons la misère

De vos calculs d'enfants, de tant de vains travaux.

Maintenant que vos corps sont réduits en poussière,

J'irai m'agenouiller pour vous sur vos tombeaux.

Venez, rhéteurs païens, maîtres de la science.

Chrétiens des temps passés et rôveiïrs d'aujourd'hui;

Croyez-moi, la prière est uu cri d'espérance l

Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui*. »

Donc, de l'aveu même des princes de la pensée, soit dans l'antiquité, soit dans les temps modernes, la raison, quelque grande qu'elle soit, est de sa nature trop étroite et trop obs-

* A. de Musset, VEspow m Dieu.

cure pour que rhouime s'en trouve satisfait. Les savants qui n'admettent que leurs sciences sont des esprits absorbés, mais non des esprits satisfaits; et la différence est grande entre les uns et les autres . Ils sont absorbés, en effet, par les mille détails analytiques de leurs sciences; et cette absorption , qui les tient perpétuellement en éveil, leur donne une certaine* jouissance de leur activité, qui les empêche de sentir les vides dans lesquels ils opèrent. Mais lorsque sortant de l'analyse ils essayent d'entrer dans la synthèse, lorsqu'ils cherchent à récapituler la somme de leurs connaissances positives et indubitables, et à se faire une lumière d'ensemble pour éclairer les réalités de la vie et asseoir leur conscience sur une certitude inébranlable, en vérité sont-ils satisfaits? S'ils étaient simples et sincères, comme ce bûcheron qui s'en revient le soir, portant sur ses épaules le fardeau de petites branches ramassées une à une dans la forêt , et qui se dit en lui-même : « C'est bien , voilà pour chauffer mes membres glacés ; mais mon cœur, lui aussi, n'a-t-il pas besoin d'être réchauffé? et qui pourrait le réchauffer, sinon ce Dieu que

A nESOIN DE LA FOI. 177

je ne vois pas, mais que je sens? « eux aussi, ne diraient-ils pas : « Tous ces détails scientifiques, toutes ces petites branches ramassées une à une, suflisent pour nous éclairer un jour; mais qui nous donnera la vaste lumière, la lumière sans déclin, que ne peut atteindre notre seule raison ? »

Oui, nous devons agrandir notre raison et l'éclairer d'une lumière surnaturelle, La lumière surnaturelle, c'est la foi. La foi est, dans notre âme, comme la fenêtre qui ouvre du côté du ciel ; par elle nos regards peuvent plonger avec certitude dans l'immensité des choses que nous ne voyons pas, mais auxquelles nous aspirons ; sans elle, au contraire, notre âme n'est plus qu'une hutte misérable de laquelle nous ne voyons plus guère que la terre ; et en vérité, quelque bien bâtie que soit cette hutte, elle ne sera jamais la maison d'un hôte immortel qui sent en lui le besoin de l'infini !

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