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CHAPITRE IX

Commcitt Im fol a besolit de la raison.

La triple notion du surnaturel, de la foi et du mystère, que nous avons cherché à élucider dans les chapitres précédents, doit nous montrer, si nous avons été attentifs, combien la raison est nécessaire à la vie chrétienne; et déjà nous devons pouvoir conclure que, si la raison a besoin de la foi, la foi aussi a besoin de la raison ; que <jes deux lumières s'harmonisent et s'appellent ; que plus on cherche Tune, plus on trouve l'autre, et que les meilleurs plaidoyers en faveur de la foi ne sont pas moins excellents en faveur de la raison.

Mais, comme ce sujet est l'un de ceux qui importent le plus à l'amélioration de notre âme

et à sa persévérance dans la pratique des vertus chrétiennes au milieu des préjugés de la société contemporaine, étudions-le avec un soin particulier.

h — Oui, la foi ^ besoin dfs la rsdson, soit dans l'ordre spéculatif, soit dans l'ordre pra«^ tique.

Qui ne voit que la grâce présuppose la na<> ture, et que pour être chrétien il faut d'abord 6trc homme? Or, la raison n*est-elle pas un élément essentiel de la nat(D*c hutnain^? P&r conséquent, il ^t évident que U M exige absolumeiH la raison. Dans Penfant qui vient de recevoir te baptême, il tfy a qu'tme raison Inconsciente, parce qu'il n*y a qu*une foi qui n*est pas encore consciente.

I>u reste, qu'est-ce que la rakoo et qu'estce que la foi ? La raison est une lumièi*e que î)ieu met en nous, en nous créant ; et la foi est une autre lumière que le même Dieu met en nous, en nous sanctifiant et en nous rachetant. Si donc Dieu ne se ment pas à lui-même, s'il est d'accrd avec lui dans ses différents actes.

comme cela esl cietlain pour quiconque cmit à la sagesse et à ta véracité cte Dieu, il n'est pas moins certain que la raison et la foi doivent s'accoréBf entre elles* comme deux participations d'une seule et même lumière*

L'homme qui se sert de sa raison, ressemble au spectateur qui est au bas d'une montagne, et qui regarde les dtyets environnants qui sont & sa portée. Le cbi^âeu qui se sert de sa foi, ressemble à f^lùl qui est &u sommet de cette même momagllO) et qui déiôouvre sur ôette hauteur un horia^, et un de! qu'il n^eât Jamais aper^^us en restam dans la plaine* La raison a donc besoin de la foi pour se perfeetlonner dans sa propre i^)lvèreet s^étever jusqu'aux vérttfe de ht sphère surnàtui^le \ h fol, à scm tour, a besoin éù la rafiKiâ) pour que lia base de ta montagne sur laqudle elle se tient soit elle-même dans la lumière, et que les sentiét? étroits et difficiles qui mènent au sommet ne se chiuigent pas en IH^pices.

En vérité, que serait une religion dans laquelle la foi contredirait la raison, sinon le désespoir introduit jusque dans l'essence même

de Thomme, et comme la clilacération sanglante de son âme entre deux forces, entre deux monstres déchaînés Tun contre Fautie ?

Et même, que serait- elle, si la foi , sans contredire la raison , était perpétuellement unie à l'ignorance? Loin de nous la pensée de manquer de respect à la foi simple du charbonnier. Mais loin de nous également la pensée de faire de cette foi le type parfait de la foi. Car, outre qu elle ne fait ni admirer ni aimer les vérités révélées, qu'elle est incapable de les faire valoir et de travailler à leur diffusion , la foi ignorante a encore l'immense inconvénient de les laisser s obscurcir insensiblement comme le fer qui se rouille peu à peu sous l'action dii temps, et, en les laissant s^obscurcir, de les laisser s'altérer. En sorte que l'ignorance conduit nécessairement tôt ou tard à la destruction de la foi. . Mais voyons, par une simple analyse des éléments constitutifs de l'homme et du chrétien, que cette conclusion repose sur l'essence même des choses.

L'âme du chrétien, sur la terre, vit à la fois dans le corps, en elle-même, et en Dieu : dans

le corps, elle vit de la vie végétative et de la vie sensitive ; en elle-même, elle vit de la vie rationnelle, dans sa raison et dans sa liberté ; en Dieu , elle vit de la vie surnaturelle et divine, telle que nous l'avons expliquée.

L'expérience constate que son activité va d'abord de l'imparfait au parfait, pour atteindre le parfait, et ensuite du parfait à l'imparfait, pour dilater le parfait jusque sur l'imparfait. Ainsi elle monte de la vie corporelle à la vie rationnelle, et de la vie rationnelle à la vie surnaturelle ; puis, de la vie surnaturelle elle redescend à la vie rationnelle qu'elle doit perfectionner, et de la vie rationnelle perfectionnée à la vie corporelle qu'elle doit transfigurer.

C'est donc un fait d'expérience journalière, premièrement, que l'âme ne s'élève à la vie en Dieu, c'est-à-dire à la vie surnaturelle de la foi , qu'en passant par la raison et par la liberté; et secondement , que la vie surnaturelle de la foi ne reflue sur la nature humaine qu'en passant par la raison et par la liberté. Dans le premier cas, fermer la raison et la liberté, c'est empêcher la nature de s'élever à la grâce ; et dans le

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second , c'est condamnét* la grâce à n'avoir aucune efficacité sur la nature, et conséquent ment c'est priver Tàme et le corps de tous les bienfaits de la vie surnaturelle.

D'où Ton peut conclure que nier ou attaquer la raison est une eiTeur aussi funeste que de nier ou d*attaquer la ibi elle-tnéme*

Mais ce n'est là constdérei* In foi que comme vertu spéculative; et la foi est aussi une vertu pratique, en ce sens que, étant la racine de tout Tordre surnaturel, elle tend à la pratique de toutes les autres vertus surnaturelles.

Or, il est certain que bannir la raison , c'est également bannir et la morale et la piété.

En effet, le principe fondamental de la morale, c'est d'aimer le bien et de faire son devoir. — Or, la notion du bien, comme celle du beau, ne présuppose-t-elle pas celle du vrai? Oui , le vrai précède tout, palxe que le bien ne saurait être le bien j comme le beau ne saurait êti*e le beau , sans être déjà le vrai. Et voilà pourquoi tout art relève d'une science, et poufquoi la morale elle-même tire sa force des principes qui* réclairent. — D'autre part,. « si le devoir n'est

que la vérité devenue obligatoire» et sila vérité n'est connue que par la rakon , obéir à la loi du devoir, cest obéir à la raison,.. On peut dire qu'il n'y a qu'un seul devoir, celui de rester raisonnable. Mais l' homme ayant des relations dlverâes, ce devoir unique et général se déter^ mine et se divise e» autant de devoirs particu* liera ^ ^ Sans doute la vérité est coimue aussi par la foi ; mm comme la {<À n'eat connue que par la raison dans laquelle elle réside, il en ré-^ suite qu'en dernière analyse la niine de la rai* son est la ruine même de la morale*

Boëce dit que la raison fleurit en vertu? ; c'est dire que la vertu n'est pas autre chose que la raison même, s' épanouissant en fleurs et en fruits. Effectivement» quest*ceque les péchés, sinon des erreurs? Et ai nous étions toujours logiques et raisonnables, seiionsnous jamais coupables ? Par contre, si notre riuson n'était pas toiQours ijS^pour noua. guider, liotre cœur saurait-il être . toujours vertueux» c'est-à-dire toujours plein d'espérance, de charité, de pru-

1 Cousin, du Vrai, du Beau et du Bien, qiiinziùinc leçon.

2 BoGco, De la Servitude volontaire.

22k s COUMENT LA FOI

dence, de justice, de force, de tempérance , de piété? Le cœur le plus droit ne se courbe-t-il pas quelquefois , quand l'esprit est oblique? Oui , notre cœur est comme un navire dont la raison est l'ancre : si nous perdons la raison , la preaiière tempête peut nous entraîner dans des abîmes ou nous briser contre des récifs ; mais en sachant ne pas nous en séparer, nous éviterons, sinon la tempête, du moins la mort. Une raison droite sans cœur ex{)Ose à l'égoïsme , un cœm* droit sans raison expose à la légèreté : pour être homme complet et surtout parfait chrétien , il faut unir, dans une foi sincère, un cœur droit à une droite raison.

II. — Il est donc certain que la raison est nécessaire à la foi spéculative etàla foi pratique.

Toutefois nous ne l'avons prouvé que d'une manière générale ; et il est utile de préciser en quoi et pour quels services la raison est néces* saire à la foi , soit au point de yue spéculatif, soit au point de vue pratique.

La foi peut Être considéiée avant et après son admission.

A BESOIN DE LA RAISON. 2î{^

Lorsque la foi n'est 'pas encore admise par suite de Tobscurité dans laquelle elle eft env^r loppée, il est clair que, pour pénétrer dans le^ esprits, elle doit leur présenter ses titres d'admission ou ses lettres de créance, et justifier devant eux de leur authenticité et de leur exacr titude. Tout homme, qui est un être vraiment raisonnable, a besoin de raisons pour soumettre sa raison. Si la foi se présente comme un enseignement surnaturel de révélation divine, il est juste qu elle démontre avec évidence, à ceux qui l'exigent, d'abord que Dieu existe, ensuite qu'il a parlé, et enfin que dans cette révélation il a réellement dit tout ce qu'elle nous propose de croire* Tant que ces trois points ne sont pas démontrés, la foi n'a pas le droit de prétendre à son admission : car, si elle y prétendait, d'une part elle violerait la raison et la liberté de l'homme, et d'autre part elle s'outragerait ellemême en faisant croire qu'elle est dans l'impossibilité de montrer des titres suffisants, et conséquemment qu'elle n'est qu'une intruse malhonnête et hypocrite.

Or, de qui relève la démonstration des trois

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points indiqués? De la raiscm et de la science: car Iç premier point est une vérité philoso* phique, les deux autres sont des faits historiques» et la philosophie et l'histoire font partie du domaine propre de la raison.

Tel est le premier service que la foi demande àlaraisom

Il en est un second. Car la démcmstration précédente n'est qu une démonstration préliminaire et indirecte de la foi : par elle nous savons que les lettres de créamce que la foi nous présente sont légiUme3« mais nous m connaissons pa£| encore la foi en elle*m6me ; nous acceptons ses dogmes, parce que Dieu est vérace dans sa parole» mais leur lumière lutrin^ sèque ne luit paç encore à nos yeux. Or» c'est cette lunûëre intrinsèque des dogmes» c'est-àdire deti vérités révélées par Dieu» qu'U ûuit dégager, par honneur pour Dieu qui est la lumië)^ même et dwt la pdiTole ne peut rester ténébreuac^et par honneui* pour nous^qui sommes fils de Ifi luuùère. Il faut la dég;ager».ea montrant non-seulement que ces vérités révélées ne cmtredisent pas la raison et que ceux qui les atta-

quent sont dans l'erreur, mais encore qu'elles sont parfaitement en harmonie avec la raison la plus exigeante.

liais qui ne voit que ce double travail relève encore de la raison et de la science? C'est la raison et la science, en effet, qui peuvent seules réfuter les sophismes que les incroyants dirigent contre les dogmes au nom même de la raison et de la science. C'est aussi la raison et la science qui peuvent seules mettre en lumière les harmonies secrètes qui existent entre elles et la foi« D'où il résulte que, « même sur les dogmes, l'esprit chrétien a un travail magnifique à ac^ complir et qui se poursuivra sans cesse» parce que nos dogmes ont des profondeurs infinies comme Dieu même, et que la raison chrétienne y pourra puiser toi^ours sans les épuiser jamais ^ »

Ce n'est pas que la raison , lorsqu'elle s'est démontré le fait de la révtiation divine et qu'elle a admis les dogmes de cette révélation , ait le

* Mgr Dupanloup, Lettre sur le futw concile œcuménique, i8a;2*édit., p.43.

droit de soumettre ces mêmes dogmes à son tribunal et de les critiquer à son gré^ admettant ceux-ci et rejetant ceux-là. Une telle manière d'agir serait une insulte, non-seulement à la foi, mais à la raison. Pour bien comprendre la nature du travail de la raison sur les dogmes , il faut biien distinguer les dogmes et les explications des dogmes : les dogmes senties vérités révélées par Dieu et ils constituent l'objet de la foi ; les explications des dogmes sont les commentaires plus ou moins lucides qu en donnent les hommes , et elles constituent la théologie. La théologie n'est donc pas la foi , mais la science de la foi ; et elle dilTëre autant de la foi que la parole des hommes, si respectable qu'elle soit, diffère de la parole de Dieu noêrae. Cela posé, il est manifeste que la raison a le droit de juger les données purement théologiques , comme toutes les explications humaines des dogmes; tandis que, lorsqu'elle examine les dogmes euxmêmes, se souvenant que ce sont des vérités révélées par Dieu, elle les étudie, non pour les rejeter, mais pour les comprendre ; et dans cet examen qu'elle en fait, suivant le mot de saint

Paul *, ce n'est pas leur côté divin qu elle critique, .mais uniquement leur côté purement scientifique et purement humain.

Que voyons-nous dans les conciles œcuméniques, là même où il y a assistance de Dieu et infaillibilité? Nous voyons la raisop invoquée et mise eu œuvre. On comprendrait que la raison y fût inutile, si Dieu devait y intervenir miraculeusement. Mais, comme on Ta remarqué, l'assistance promise par l'Esprit- Saint aux conciles est surnaturelle et non miraculeuse. Elle rend les décisions certaines, mais non moins nécessaires les recherches qui doivent les précéder. Elle préserve de l'erreur, mais n'a jamais dispensé de l'étude et de la raison. C'est un auxiliaire qui vient en aide au bon emploi des facultés humaines , non au mépris de toutes lés règles de la prudence*. » Saint François de Sales compare à des œufs « l'enqueste, les grandes disputes et recherches de la vérité par discours , raysons et aigumens de théologie, »

* /'* Epitre aux Corinthiens^ ch. », v. 14. 3 Le Concile, Voir le Correspondant du 10 oeHri^ isa9, p. 19.

8vO COMMENT L\ FOI

Ci à la chaleur du soleil l'aclion de l'Esprit- Saint » « qui parle par les bouches des chefs de P Église » : a Ainsy Taustruche produit ses caufz sur le sablon de Lybie, mais le soleil seul en fait eaclorre le poussin ; et les docteurs, par Jeuf*s recherches et discours, proposent la mérité; mais les seuls rayons du Soleil de justice en donoent la certitude, et acquiescements » Or, si la raison est nécessaire & l'éclosion de la foi comme Tœuf à l'édosion du poussioi de telle 8(n*te que sa^s elle il n'y a plus que des rayons de soleil sur du sablon de Lybie ; si la raison joue un rôle aussi considérable U même où il y a assistance de FEsprit-Saint et infaillibilité, combien n'est-^Ue pas nécessaire dans la science théologique, dans les explications pm*ement humaines de la foi, là où cette assistance et cette infaillibilité font défaut!

La Bible elle-mêmei le livre de la révélation divine, ne saurait être expliquée que par la raison et par la science. Si, en effet, la Bible a

, ^ -SîiiiiC François 'le Sales, Traité de V amour de Dieu, 1. H,

cil. XIV.

été écrite sous Tinspiration de rEsprit-Saint et si rEsprit-Saînt est TEsprit infini, l'Esprit dégagé absolument de toute matière, n'est-il, pas évident que, pour concevoir vraiment le sens des vérités inspirées par lui dans la Bible, il faut chercher à les dégager de la matière et de la lettre, à les spli-itualiser et à les universaliser, suivant ce mot de Thomassîn : « Dans notre Évangile corporel, temporel, historique, il faut savoir lire l'Évangile éternel et intelligible, qui est dans le premier comme Tesprit dans là lettre ^ ? » Et, d* autre part, comment accomplir ce travail de spîritualisation et d* universalisa* tion, sinon par la faculté la plus dégagée de la matière, la plus spirituelle, la plus universelle que Dieu ait mise en nousj c'est- â- dire, la raison ?

Enfin, s*il y a une connaissance spéculative de la foi, il y a aussi une connaissance pratique.' Ces deux connaissances, trop souvent séparées, devraient être toujours unies : car, sans la connaissance pratique, la connaissance spéculative

• Thomas<-in, ThihL dogm.^ 1. t th. x,

est généralement stérile, et quelquefois même elle conduit à des actes qui heurtent et scandalisent; et sans la connaissance spéculative, la connaissance pratique aboutit généralement à la routine et quelquefois même à la matérialisation des choses de la foi. Or, comment appliquer les principes de la foi dans la. vie individuelle, domestique et sociale? Gomment les rendi^e pratiques, de manièi*e à en pénétrer les mille détails de cette triple vie? Comment harmoniser avec eux les situations si diverses dans lesquelles tous les hommes peuvent être placés par la force des choses? N'est-ce pas encore par le discernement du bon sens et la prudence de la raison ? Que de tact, que de précautions, que de ménagements, que de vigilance ne faut-il pas, pour que ces principes de la foi, si vrais spéculative* ment, fassent pratiquement tout le bien qii ils doivent faire! Et qu est-ce que ce tact, ces précautions, ces ménagements, cette viligance, sinon la juste pondération des choses, la sage ap- ^ prédation des personnes, en un mot, la raison même?

Donc en religion, comme ailleurs, recourons

au bon sens de la raison. Le bon sens est le meilleur ami et le plus solide appui de la foi, parce qu* il est la lumière la moins sujette à l'illusion. Quelque difficiles que soient les sentiers dans lesquels il nous fasse marcher, préférons-les aux routes verdoyantes et fleuries de Vimagination : les routes de l'imagination ne soiît ni verdoyantes ni fleuries jusqu'à la fin, tandis que les sentiers du bon sens ne s'entr' ouvrent jamais sous nos pieds.

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