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CHAPITRE X

Ia cm rmêmmmÊém c« les «iMcwvttmiMc».

La thèse que nous venons d'établir pour démontrer que, si la raison a besoin de la foi, la foi a également besoin de la raison, est si importante dans les circonstances actuelles, que nous devons insister sur elle, et montrer par la Bible et par l'histoire que la foi a toujours respecté et invoqué la raison, et que,, si certains chrétiens se sont élevés contre la diffusion des lumières de la raison et de la science, ce n'est pas Iç christianisme qui les y a déterminés, mais la faiblesse de leur raison autant que la faiblesse de leur foi 4

L — D'abord j ouvrons la Bible*

Au livre de Job, nous lisons que « Tinspiration du Tout-Puissant donne rintelUgeoce^ »

« Bienheureux, est-il écrit au livre des Psaumes^ ceux qui scrutent les léoioignages du Seigneur !.. « Donneis-moi rinteUigence, ô inon Dieu , et je sauterai votre loi... et je vivrai». »

Lorsque Saiomon fait Tanalyse des éiémeaia qui constituent la sagesse, le premiei^ qu il men^ tioniie est Te^prit d'iotelUgx.nce, e$/ emmmUla spiritfiM mlelUgentiœ K

Selon X Ecclésiastique, il faut prendre conseil dans soiB intelligence^ non dans rintelligenee capiicieuse, fanatique et grossière, mais dans rintelligeflce spiritualidée, sage et disciplinée^; te sage est i*einpli d'intelligence ®; quant à celui qui tux)it promptem^it, il est léger de coeur, et il sera amoindri 7.

* Job, cil. XXXII, V. 8.

2 Psaume cxviu, v. 2, 34 et 1/i/i .

^ Livre de la Sagesse^ cli. vu, v. 22.

* Ecclésinstiqtxe, ch. vi, v. 24.

5 Ibid,^ ch. XV, V. 5; Xfiî, 5.

6 Ibid^ th. xxxjx, V. 8.

' 76 ic/., ch. XIX, V. 4 : « Qtiirrôdit cito, levis corde est et niinorâbitiir.»

236 LA FOI RAISONXÉE

Daniel est loué, de ce qu'il possède une science, une intelligence et une sagesse plus vastes que ceHes des antres hommes*.

Selon le prophète Osée, il ne suffit pas d'être sage, il faut être intelligent; et ce n'est pas eiicore assez de concevoir les choses de Dieu, il faut les savoir : a Quis sapiens ^ et intelUqetista? intelligens, et sciei hœc^. »

Dans le nouveau Testament, nous voyons Notre-Seigneur Jésus-Christ recommander aux foules l'intelligence de ses enseignements et des enseignements des Livres saints : « Que celui qui lit, dit-il, comprenne'; et vous tous qui ra*écoutez, comprenez-moi*. » Lui-même leur ouvre le sens des Écritures, pour leur en donner l'intelligence*. Lorsque ses disciples ne saisissent pas immédiatement ce sens : « Vous aussi, leur dit-il, vous êtes donc sans intelligence®?»

^ Daniel , ch. v, v. 11-15.

' Osée, ch. XIV, v. 10.

' Évangile selon saint Mcu-Ct cb. xiir, ▼• 16.

* Ibid,^ ch. VII, V. 14.

^ Kvangile selon saint Luc^ cli- xxiv, v . &5.

6 Évangile selon saint Mathieu, ch. xv v, 16.

ET LES OnSCURANTISTES. 237

Le manque d'intelligence dans les choses de la foi ne produit que la stérilité ; quant aux fruits, ils sont le résultat non-seulement de Taudïtion, mais de l'intelligence : « Omnis qui audit verbiim regni et non intelligit^ venit malus et rapit quod seminatiim est in corde ejus... Qui vero in terram bonam seminatus est^ hic est qui audit verbum, etintelligit^ et fructum affevt^. »»

Saint Paul continue renseignement de Jésus- Christ en des termes qui ne laissent aucun doute. Dans son Épitre aux Romains, il se plaint du manque d'intelligence^; et à Rome même il répète ces paroles d'Isaïe : Vous entendrez des oreilles et vous ne comprendrez point, vous verrez des yeuxet vous n apercevrez pas 5. — Quand on lui demande raison de sa foi, il en rend raison ♦, — 11 professe pour les intelligences et pour les cœurs un égal respect : « Que la paix de Dieu, dit-il, garde vos cœurs et vos

1 Évangile seion saint Mathieu, ch. xiii, v. 10 et 23.

* Épitre de saint Paul aux Romains^ d». m, v. 11.

* Actea des Apôtres, ch. xxvni, v. 26; Isaîe, cli. vf, v. tt. 4 Ibid., cil. XXV, V. 8 ; xxvr, 24.

^JtZS LA FOI R\I<^)!«^ÉE

intelligences *. » — > Tous, écrit-il aux Thessaloniciens, vous êtes les fils de la lumière et les fils du jour ; non, nous ne sommes p^ de la nuit ni des ténèbres ^ » — Dans son Épitre aux Cdossiens, il rend gi-âce à Dieu de nous avoir appelés à l'héritage des Saints, en nous d^ivrant de la puissance des ténèbres et en nous plaçant dans la lumière ^ — Selon loi, celai qnt dans les choses de Dieo est sans intelligence ou qui n'a qu'une intelligence grossière, celui-là tombe dans la sottise, stultitia est illi*. — « Gardezvous, dit-îl, d'éteindre l'esprit. Ne méprisez pas les prophéties ; mais soumettez tout à l'épreuve, et ne gardez que ce qui est bon * : la prophétie elle-même doit être selon la raison de la foi *. Non-seulement concevez, mais sachez, scitote intelligentes'^. Que votre obéissance et

« Epttre aux Phiiippiens, cb. iv, v. 7.

* /'* Epitre aux Tfiessaloniaens, ch. v, v . 5. ' Epître atix Colossiens, ch. i, v. 12, 13.

* I** Epitre aux Corinthiens, ch. ii, ▼. 14*

5 /'• Spitra aux ThessaionicienSy ch. v, v. 19-21. f Epitre aux Romains^ th, xii, v. 6.

T Çpîfre aux Ephé^pn^y ch. v, v. â.

ET LBS OBSCURANTISTES. 231^

VOS hommages à Dieo soient raisonnables*. » Dans ses épUre» particulîèi'es, saint Paul parle comme dans ses épîtres générales. — u Que la communication de ta foi, écrit-il à Phîlémon, se fasse dans Févidence *. » — o Loi'sque tu annonces la foi, écrit-il à Tite, que ton discours soit selon la doctrine, de telle sorte qu il puisse exhorter sainement et réhiter ceux qui disent le contraire'. » «--Enfin, « je sais à qui je crois, écrit-il à Timothée ♦. Aie rintelllgence des choses que je dis : car pour aucune le Seigneur ne te la refusera » » .

L'enseignement de saint Pierre n'est pas moins formel. — « Comme des enfants nouvellement nés, dit-il, désirez le lait de la raison et de la droiture*... Sanctifiez dans vos cœurs notre Maître le Christ , en étant toujoure prêts à donner satisfaction à quiconque vous demande

* Epitre aux Romains, ch, xir, v. 1 .

» EpUre à Philémon, v. 6.

» £pih^ à Tite^ ch. i, v. 0.

* //* Epitre à Timothée, du i, v. 12. 5 Ibid.^ ch. ir, V. 7.

Ç /" Epitre (fe saint Pierre^ ch u, v. 2.

liaison de Tespérance qui est en vous*,» et aussi, par conséquent, de votre foi, puisque l'espérance présuppose la foi.

IL — Ensuite, ouvrons l'histoire et la théologie.

A l'exemple de l'Église qui, dans l'oraison du sixième dimanche après T Epiphanie, dit à Dieu : « Faites, Dieu tout-puissant, nous vous en conjurons, que toujours nous méditions les choses raisonnables, semper rationabilia méditantes^ » les Pères et les Docteurs ont dans tous les siècles invoqué la raison au secours de la foi.

« Nous ne sommes pas, dit Lactance, comme les académiciens qui, pour répondre à tout, raillent et calomnient. Pour nous, nous ne proscrivons pas la philosophie *. »

u 11 y en a, ajoute Clément d* Alexandrie, qui pensent que la philosophie est un fléau apporté au monde pour le malheur du genre humain, une invention funeste de quelque esprit malfaisant. Dans la suite de ce livre, je ferai voir que la phi-

* /" Epitve de saint Pierre, ch. m, v. 15. ' Lactaece, Instit. div.^ 1. VII, c. vu.

losophie est en quelque maoiëre l'œuvre de la Providence. . . La philosophie n'est point un fléau pour les hommes ; quoique quelques-uns l'aient injustemeut calomniée, comme si elle était une source de fausseté et de mauvaises actions, tandis qu'elle est l'image évidente de la vérité, un don du ciel accordé aux Grecs <. »

u Loin de nous, s'écrie saint Grégoire de Nazianze, de mépriser la science. Tous les bons esprits parmi nous lui assignent le premier rang parmi les biens accordés à T humanité. Je ne parle pas seulement de la science sublime de notre ministère, mais de cetle science naturelle, qui, loin de détourner de la religion, aide à pénétrer plus avant dans la connaissance du divin Auteur des choses *. »

« Si la science a des dangers, écrit saint Jean Chrysostome, l'ignorance en a bien davantage. . . Ce n'est pas la philosophie, c'est le manque de philosophie qui a tout perdu ^. »

^ Clément d'Alexandrie, Strom., 1. ], ch. vir, ii, et 1. VI,

cil. VII, XVJI.

' Saint Grégoire de Naz., Oraison funèbre de saint Basile,

s Saint Jean Chrysostome : « Non pkilosophia, sed philosophie inopia omnia pessumdedit. » Adv, opp mon,^ l.III, n. 9.

^k^ LA POI HAISONNÊE

Nous lisons dans saint Augustin : « C'est une faiblesse honteuse d'invoquer l'autorité hu* maine au secours de la raison, attendu que rien ne doit être au-dessus de Tautorité de la raison même et de la vérité, laquelle est à coup sûr meilleure que n'importe quel homme*... Pans le second âge, l'homme ne demeure plus simple^ ment dans le sein et comme entre les bras de Tautorité humaine, mais il s'avance par degrés vers la loi souveraine et immuable, en s'ap* puyant sur la raison ^.. Dieu nous garde de penser qu'il haïsse en nous cette prérogative de la raison, par laquelle il nous a élevés au-dessus des animaux. A Dieu ne plaise que la soumission à tout ce qui fait partie de la foi, nous empêche de chercher et de demander raison de tout ce que nous croyons, puisque nous ne pourrions pas même croire, si nous n'étions capables de raison ^. . . Telle est la disposition de mon esprit, que je désire impatiemment arriver à saisir

1 Saint Augustin, de Musicâ^ 1. V, c. V. » fbid,y De VeraReiig,^ c. xxvi, 3 /6te/., Lettre c^x, 3>

n'importe quelle vérité, non-seulement par la foi, mais encore par Tintelligence K »

Au septième siècle, le pape saint Grégoire gémissait de ce que «presque personne ne cherchait à se rendre compte de sa croyance *. »

Plus tard, Rhaban Maur disait : « Ce qui est dans Platon n'est point à craindre, il faut s'en servir*. Et, selon son contemporain, Scot Érigène, « la religion est une vraie philosophie, comme la vraie philosophie est une religion, »

Saint Anselme enseigne que a la foi cherche Tintelligence, fides quœrens mlellectum* »

Au douzième siècle, le directeur d'une des écoles de Paris les plus illustres et les plus pieuses, Richard de Saint- Victor, donne ce conseil à ses disciples : k II faut entrer par la foi dans le temple des mystères; mais gardons-nous de rester à l'entrée; avançons toujoui*s plus avant, pénétrons dans les profondeurs de la vérité ; que toute notre activité et tous nos efforts se réunis-

* Saint Augustin, Contra Academ,^ lib. III. « In Moral, y 1. XIX : • Paene nuUtts quserit scire qaod crediderit! »

? l)e fnstit. cîeric.y 1. ÏII, ch. xxvi.

2M LA FOI RAIâONNÉE

sent pour accroître tous les jours notre intelligence des mystères que la foi nous révèle. . . Appliquons-nous à concevoir ce que nous croyons ; efforçons-nous toujours de comprendre par la raison ce que nous tenons par la foi ^ »

Au treizième siècle, saint Thomas répète à presque toutes les pages de sa Somme que « la lumière même naturelle de notre raison est une vpa^rtlcipation de la lumière divine et une impression de cette divine lumière en nous*. » Et qu'est-ce que sa Somme elle-même, comme tous ses autres ouvrages, sinon la foi éclairée par la raison et la science de son temps? « Par le temps, dit-il, c'est l'autorité qui est la première, mais par la réalité et la dignité c'est la raison'. »

Saint François de Sales s'exprime ainsi : 0 Yoyla, ce me semble, huit bonnes Règles de la Foy : l'Escriture, la Tradition, l'Église, le

* TracL de TriniUy prolog. et I. I, cli. xiii. — Voir notre ëtude sur GuiUaume de Champeauxet les^Ecoles de Parts, 1. U, ch. m et iv, p. 287-360.

2 Voir Somme théol,^ 1, q. xii, art. 1], ad 3; i-2, q. xci, art. 2.

* De Ordine, 1, II, c. ix.

KT LES OnSCURANTISTES. 245

Concile, les Pères, le Pape, les Miracles, la Ray son naturelle^... La théologie ne destruit pas l'usage de raison, elle le présuppose ^... La rayson naturelle est un bon arbre que Dieu a planté en nous; les fruitz qui en proviennent ne peuvent estre que bons '. . . La raison que Dieu nous a donnée nous rend immuables, fermes et solides, et partant semblables à Dieu *. . . Voyésvous, Théotime, toutes les vertus sont vertus par la convenance ou conformité qu'elles ont à la rayson ; et une action ne peut estre dite vertueuse, si elle ne procède de l'affection que le cœur porte à l'honnesteté et beauté de la rayson. Or si l'amour de la rayson possède et anime un esprit, il fera tout ce que la rayson voudra en toutes occurrences, et par conséquent il pratiquera toutes les vertus... Qui ayme une vertu pour l'amour de la rayson et honnesteté qui y reluit, il les aymera toutes, puisque en toutes il treuvera ce mesme sujet *. »

^ Saint François de Sales, Controverses, t. VIII, p. 303. 2 lbid,y l'Esiendart de la Saincte Croix^ t. IX, p. 28.

* /ôtV/., Traité de V amour de JDtew,!. XT,ch. i; t U,p.367. 4 /6tVf., Entretien III, t. III, p. 29i.

* Traité de V amour de Dieu^l, XI. ch vii,tUtp. 337-388.

Le dix-septième siècle, qui a tant brillé par ga raison et par sa foi; n'aurait besoin que d'être mentionné pour servir d'argument décisif à l'alliance de la foi et de la raison. Mais écoutons Pascal : « Si la divine sagesse qui nous instruit ne prétend pas nous rendre raison de toutes choses, elle n'entend pas non plus que nous soumettions notre croyance sans raison, ni nous assujettir avec tyrannie. Si die nous révèle des mystères, elle ne veut pas pour cela que notre foi soit aveugle; elle lui fournit des preuves qui motivent, qui justifient sa soumission. »

Bossuet, qui appelle le sens commun le grand maître de la vie humaine, dit ailleurs cette courte, mais grande parole : « Dieu lui-même a besoin d'avoir raison. »

Et Fénelon ajoute : « Nous manquons encore beaucoup plus de raison que de religion. » C'est Fénelon qui dit encore ; « Le bel esprit plaît par son agrément, le grand esprit excite l'admiration par sa profondeur, mais il n'y a que le bon esprit qui sauve et qui rende heureux par sa solidité et par sa droiture ^ »

* Ft^ielon, Réflejciotis^ V'jour.

« L'ignorance, dit le pape Benoît XIII, est rorigine de tous les maux, ignorantia omnium malorum origo est, »

Bourdaloue, sur ce sujet, a écrit cette belle page : a Si Ton demande compte de sa foi à un homme du monde qui fait profession du christianisme, et qu'il réponde: Je ne raisonne pas, mais je veux croire; ce langage bien entendu peut être bon ; mais, dans un sens ordinaire, il marque peu de foi, et môme une secrète disposition à l'incrédulité ; car qu'est-ce à dire : Je ne raisonne point? Si ce prétendu chrétien savait bien là- dessus démêler les véritables sentiments de son cœur, ou s'il les voulait nettement déclarer, il reconnaîtrait que souvent cela signifie : Je ne raisonne point, parce que, si je raisonnais, ma raison ne trouverait rien qui la déterminât à croire; ma raison même m'opposerait des difficultés qui me détourneraient absolument.de croire; or, penser de la sorte et être ainsi disposé, c'est manquer de foi ; car la foi, je dis la foi chrétienne, n'est point un pur acquiescement à croire, ni une simple soumission de l'esprit, mais un acquies-

2/»8 LA FOI nAISONNJÈE

cément et une soumission raisonnables, et si celte soumission^ si cet acquiescement ti^étaient pas raisonnables^ ce ne serait plus une vertu; mais comment sera-ce un acquiescement, une soumission raisonnables, si la raison n'y a point départ?... Quelles preuves, quels motifs, me rendent la religion que je professe, et censéquemment tous les mystères qu'elle m'enseigne, évidemment croyables? Voilà ce que je dois tâcher d'approfondir, voilà ce que je dois étudier avec soin et bien pénétrer, voilà où je dois faire usage de ma raison et sur quoi il ne m^est pas permis de dire : Je ne raisonne point. Car, sans cet examen et cette discussion exacte. Je ne puis avoir quhme foi incertaine et chancelante, guune foi vague, sans principes et sans constance *. »

Enfin, citons une autorité du dix-neuvième siècle : « Il y a, dit le D' Hettinger, deux penchants qui, enracinés profondément dans la nature humaine, cherchent avec une égale force à se faire jour et à gagner.du terrain : la soif de

» Bourdaloue, Pensées de la foi et vices qui lui sont op -

posés.

. ET' LES OnSGUR\NTISTES. 2Z|9

savoir et le besoin de croire. En se développant à l'exclusion l'un de l'autre, ils produisent les deux grandes formes de l'erreur humaine, les deux principales maladies de l'esprit humain, le scepticisme et le fanatisme... La science et la foi, la raison et la révélation sont au même degré indispensables à Tesprit humain; et, réunies, elles s'équilibrent et se modifient tour à tour pour amener une égale et juste répartition de toutes les forces intellectuelles *. »

Telle est la grande et magnifique tradition de tous les siècles chrétiens en faveur de la raison humaine. Nul esprit sincère ne saurait en suspecter la valeur : car, de même que, pour être impartial, nous avons voulu prouver l'insuffisance de la raison séparée, par les témoignages des incroyants^, de même nous avons voulu démontrer l'insuffisance de la foi isolée, par les témoignages des croyants et des saints.

* FraDz Hettinger, Apologie du Christianisme ^ t. II, p. il 7- 118; Bar-le-Duc, 1869. — Voir aussi V Exposition et Défense des principaux dogmes du Christianisme^ par M, Martin de Noirlieu; ch. v, 3* édit ; Paris, 1800.

2 Voir le chap. vi, Comment la liaison a besoin de la foi.

i?r>6 LA F©I RAISOXNÉE

111. — Dès lors, on peut estimer à sa juste valeur, non pas l'intention qui n'est connue et ne relève que de Dieu, mais le christianisme objectif de ces gens qui anathématisent la raison et méprisent la science; qui n'envisagent la foi que comme une vertu n'ayant rien de commun avec la raison, comme si la raison n*élait pas le sujet et le récipient de la foi, et comme si les vertus n'étaient pas vertus « par la convenance ou conformité qu'elles ont à la rayson *. »

Omar, pour justiGer l'incendie de la fameuse bibliothèque d' Alexandrie, disait : Ou ces écrits sont conformes au Coran, et alors ils sont inutiles ; ou ils lui sont opposés, et alors il faut les détruire. Eux, dans leur fanatisme musulman, ils déclarent digne du feu tout livre profane, dans lequel la nature, la raison, la science, osent paraître quelque chose en face de la grâce, de la révélation efde la foi.

Des apologistes du christianisme ont comparé notre raison à notre œil corporel, et la foi à un télescope qui nous permet de découvrir des ob-

* Saint François de Sales, Traité de Vamonr de Dieu^

jet» lointains, qu'avec notre seule force natarelie nous n'eussions jamais pu apercevoir. Eux, pour mieux glorifier là foi, ils affaiblissent ou même nient la raison, c'est-à-dire que^ pour mieux faire ressortir la puissance du télescope, ils prétendent qu'il faut se crever les yeux. Insensés, qui ne s'aperçoivent même pas qu'il faut de la nûson, de la philosophie, de la science, même pour décider qu'il ne faut ni raison, ni philosophie, ni science*. Hypocrftes, qui disent avec saint Paul que la science enfle, comme si saint Paul ne parlait pas en cet endroit de la fausse science des ignorants; qui affirment avec Tertullien que les philosophes païens sont les patriarches des hérétiques*, comme si Tertullien n'avait pas maudit la philosophie uniquement parce qu'elle avait altéré et couvert de scories cette raison naturelle dont elle aurait dû n'être que le simple et pur or* gane*, et comme si Tertullien n'avait pas avoué lui-même que ce qui vient de Dieu est ration-

* Voir Glémeut d'Alexandrie, Stromat*^ vi, in fto.

2 Tertullien, De animày c. m.

5 Mgr liî^forOt, E^ttff^'phihffophi'f^ue sur 7'Ti^"/fe?^lftG\

neH et que Dieu ne prescrit rien qui ne soit fondé en raison >.

Et s'ils agissent ainsi,. est>ce par respect et par amour pour la foi? est-ce pour en préparer le triomphe dans les esprits? Non, Au fond, ils n'ont pas plus souci de la foi que de la r^ûsoD. Au fond, ce qui leur importe, c'est eux-mêmes. u le veulx mal, disait Montaigne, à cette raison troublefeste , et ses proiects extravagants qui travaillent la vie, et ces opinions si fines si elles ont de la vérité; ie la treuve, cette raison, trop chère et trop incommode. Au rebours, ie m' employé à faire valoir la vanité mesme et Tasuerie, si elle m'apporte du plaisir; et me laisse aller aprez mes inclinations naturelles, sans les contrerooller de si prez *. » Ils parlent comme Montaigne, ce Montaigne qui, selon eux, est un impie de la pire espèce, et dont ils pratiquent avec bonheur les défauts. U est si doux de n'avoir à dire le lendemain que ce qu'on a dit la veille, et de pouvoir s'abandonner sans

* TortullieD, Defuga inperscc, c iv.

2 /ôï'rf., Scorpiac, c. vii'.

* Montaigne, Essais, 1. HI, rli. ix .

crainte à la molle insouciance de la routine! Plus il fait nuit, plus le sommeil est profond. Arrière donc cette raison perverse et toutes ces sciences humaines, sciences sataniques, qui viennent les réveiller à chaque instant, qui les mettent dans l'absurde nécessité de travailler ou de renoncer à vivre au soleil, et qui blessent profondément leur orgueil, en donnant à peuser, par les découvertes de tous les jours, qu'ils se sont, eux aussi, quelquefois trompés.

Dans une société telle que la nôtre, qui ne reconnaît plus comme légitime la souveraineté de la fortune, du nombre, de l'esprit, de l'imagination ; qui veut que tout soit discuté, analysé, démontré, que tout passe par l'épreuve d-une impitoyable critique; dans une société qui ne se rend' qu'à l'évidence de la raison, n'est-^il pas manifeste que le devoir d'un chré* tien sérieux qui veut le vrai triomphe de la foi , n'est ni de crier ni de maudire, mais d'étudier les choses humaines et les choses divines, de manière à montrer que les unes et les autres , loin de se repousser, s'harmonisent, et d'établir ninsi , dans le domaine des esprits comme dans

254 LA FUI RAtâONNÉE

celui des cœars, cette grande unité, cette divine synthèse que Jésus*Christ a taot appelée de ses vœux? Mais, encore une fois, les obscurantistes ont à soutenir d'autres intérêts que ceux de la raison et ceux de la foi chrétienne. €e n'est pas sans motif que Bourdaloue les appelle des « prétendus chrétiens. « Peu leur importe que le chrisUanisme paraisse stupide ^ que J^ésos soit de »ouve2Ui vêtu comme un insensé. La peur de la science et de la recherche est-elie, en eff^ , autre chose qu une incrédulité mal dégtiisée? La foi qui n est pas sûre d'dle-même esc-elle une foi véritable? Us avouent et ils savent que la science ne déti*uit ri^ de réel; qu'die ne crée pas les faits» mais les constate seulement; que, si elle dissout quelque chose, ce ne peut être que Tendeur et la fiction) él que la réaihé, là substance^ la vie, résistait et résisteront toujours i\ la critique la plus subtile. Si donc îla à^aignent, s'ils s'opposent à la diffusîoii de la lumière, s ils injurient la raison , ^ , au lieu de gardei* la cause de la foi pure de tout sophisme et de toute déloyauté, ils préfèrent déguiser les objeciioi>s, falsifier l'histoire, faire passeï' pour

défectueuses, et même pour fausses, les propo» siiioiîs acquises et démontrées pai' la science, c'est qu'ils n'ont pas une foi inébraniabie dans la vérité de la révélation, lis condamnent Voltaire, et avec mison ; mais pourquoi pratiquentils aussi bien que lui le 7nen€ez, meniez toujours? Voltaii« a fait triompher kr christianisme e» mentant . contre lui; espèrent-ils, eux, le faire triompher &^ mentanl pour lui? Qu'ils ne disent pas que l'ignorance est un préservatif de la candeur €t de la foi oaîve. La foi naïve a des cku^mes, lorsqu'elle est possible; et encore, ti^op souvent les sièdes de foi naïve n'oat-ils pas été aussi des siècles de »aïve corruption, et r%iK)rance des esprits a-t-elle toujoui's produit la pureté des cœurs? Répondions avec le pi^[)e ftenott XIII, « l'ignorance est l'origine de tous l€s maux, »

Ainsi donc, l'obscurantisme «st une flétiis* sure et un crime : uue flétrissure, d'aboi^d pai^ce qu'il s'oppose à la diffusion de la lumière, ensuite parce qu'il a pour mobiles i'égoïsme, la paresse, l'orgueil et l'hypoaisie; un crime 4 parce que* la foi éUuH une lutnière et comme

256 LA FOI RAISOXXÉE

telle ne pouvant vivre que dans la lumière, il tue la foi dans les âmes ; et cet assassinat n'est pas seulement un homicide, c'est un déicide, car, nous Tavons vu, la foi n'est pas seulement rhomme vivant en Dieu , elle est aussi Dieu vivant dans r homme.

C/est pourquoi, si les obscurantistes peuvent être chrétiens selon la lettre, ils ne le seront jamais selon l'esprit. Le Christianisme, sachant que tout ce qui est vrai, tout ce qui estbon, tout ce qui est beau, vient de Dieu, ne réprouve rien de ce qui est vrai, bon et beau, soit dans les sciences, soit dans les lettres, soit dans les arts; et r Église qui seule a sauvé ce triple trésor dans les temps barbares, pourrait-elle en devenir l'ennemie dans les siècles civilisés? Non. N*écoûtons donc ni les incrédules qui prétendent que la foi avec ses dogmes surnaturels étouffe la raison, ni les chrétiens ignorants qui pensent que la raison avec ses sciences naturelles étoufie la foi. Ce n'est pas la raison que nous devons craindre, c'est le manque de rai3on : plus la raison sera puissante, plus elle reconnaîtra sa faiblesse et son besoin des divines vérités de la

ET LES OBSCURANTISTES. îiÔ?

foi. Ne craignons pas davantage les sciences de la nature : plus Toeuvre de rhomme se perfectionnera, plus nous comprendrons celle de Dieu. « On ne rendra désormais; dit M"' de Staël, quelque jeunesse à la race humaine qu'en retournant à la religion par la philosophie et au sentiment par la raison. » Si la science n'expliquait rien, la religion, n'ayant alors aucune prise raisonnable sur nous, ne serait qu'un pur fanatisme; et si la religion expliquait tout, nous jouirions dès cette vie de la claire vue de Dieu. Il faut donc la science et la- religion, la raison et la foi. Le naturalisme qui rejette la foi est un mal : mais le mysticisme aveugle et obscurantiste qui repousse la raison et la science, n'est pas un moindre mal ; car, lorsque la religion n'est plus qu'un instinct, elle devient bientôt une superstition. Et, comme on Fa remarqué avec justesse, « le vraitromphe de la religion, c'est le mérite dans les âmes. Or, le mérite suppose la liberté et grandit avec elle; mais la liberté repose sur l'intelligence et non sur l'instinct, et plus les actes que Ton accomplit sont raisonnes, plus la liberté est parfaite et le mérite grand. Si

^58 LA FOI RAISONNCE ET tES OBëCURAIVTIs^TES.

doiic 00 perfectionne par plus cle lumière ce qa'il y a d'inslioctif dans la tendance des hommes vers Dieu 9 c'est un grand service rendu à la plus sainte des causes ^ n ,

» M. l'abbé F. Carnei-, la Vraie religion, Paris, 1869.

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