CHAPITRE XI
l.o fol libre et Ira opprraacvr» de la prnaée
De ce qui précède nous pouvons eoDdure avec certitude que» dans l'état présent du lûonde civiliséyil faut d'autant plus recourir à \a raison et à la science, que Ton veut travailler davantage au maintien et au progrès de la foi dans les âmes«
Mais comment peut^c»i se servir utilement de la raison et de la science ?
Librement et humblement.
La liberté et T humilité sont les deux lois qui président au développement de l'esprit humain dans la foi ou de la foi dans l'esprit humain. Sans la liberté, l'humilité est stérile, parce que» tout en étant capable de voir, une intelligence esclave ne saurait mettre en act^ sa capacité, et forcément elle manque de perspicacité et dQ
260 L\ FOf LIBRE
discernement. De même, sans rhuinilité, la liberté est stérile, parce qae la vanité fait dévier le regard ; et tandis que Ton cherche la vérité, on ne trouve partout que soi-même avec ses idées préconçues et systématiques : une intelligence orgueilleuse peut agiter beaucoup de questions, mais elle n*en résout définitivement aucune ; et autant elle fait de bruit, autant elle produit peu de résultats lumineux.
Étudions ces deux lois séparément, et voyons d'abord Talliaiice de la foi et de la: liberté.
L — La notion de la liberté s'éclaircit par celle de l'autorité. Or, quelle autorité Jésus- Christ a-t-il instituée dans son Église?
Jésus-Cihrist a voulu établir sur la terre un seul règne, le règne de Dieu, et non celui des hommes. Par conséquent le seul qui règne dans l'Église, c'est Dieu; et les hommes qui le représentent ne sont que ses auxiliaires : Dei enim sumus adjutores^ dit saint Paul, nous somoies les aides de Dieu * ; adjutores in regno Deiy les
* /'* Ëpitre aux Corinthiens, cb. m, v. 9.
aides dans -le royaume de Dieu * ; pro Chmio legatione fungimur, tanquam Deo exhortante per nos, nous remplissons la fonction d'ambassadeurs pour le Christ, et c'est Dieu qui exhorte par notre intermédiaire *. »
Ces auxiliaires de Dieu, ces lieutenants du Christ, sont, à la vérité, des pasteurs chargés de pailre*Ieurs frères, des docteurs chargés de les instruire, des juges chargés d'apaiser leurs contestations, des gouverneurs chargés de régir la société des croyants. Mais ces pasteurs, ces docteurs, ces juges, ces gouverneurs, essentiellement religieux, sont des ministres, des serviteurs, et non des maîtres ni des dominateurs. c( Les Scribes et les Pharisiens, dit Jésus-Christ, aiment que les hommes les appellent Maîtres. Pour vous, ne veuillez point être appelés Maîtres; car vous n'avez qu'un seul Maître^ et vous êtes tous frères. Et n'appeliez Père personne sur la terre : car vous n'avez qu'un Père, qui est dans les cieux. Qu'on ne vous appelle point non plus Maîtres : car vous n'avez qu'un
* Epitreaux Colossiens, ch. it, v. 11.
• //• Épitre aux Corinthiens, cli. v, v. 20,
262 LA FOI LinhE
Maître, l6 Christ. Le plus grand parmi vous géra votre serviteur *.».'Les rois des nations dominent sur elles; et ceux qui ont puissance sur elles sont appelés bienfaiteurs. Pour vous, il n*en est pas ainsi : mais que celui de vous qui est le plus grand, soit comme le moindi'é, et celui qui gouverne, comme celui qui sert. Car, quel est le plus grand, celui qui est assis ou celui qui sert? N*est<e pas celui qui est assis? Or, moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert * ». Et ailleurs, Jésus'Chriât, trouvant que le mot serviteur n'exprimait pas suffisamment sa pensée, dit : u Je ne vous àppellersd plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître; mats je vous ai appelés mes amis'». Or, si dans les choses religieuses nous ne sommes même pas les serviteurs du Christ, mais ses amis, qui oserait dire que, dans ces mêmes choses, nous pouvons, sans nous dégrader, être les serviteurs des hommesf
* Evangile selon saint Mathieu, ch, xxiif, y. 7-1!, 2 Evangile selon saint Luc^ ch. xxir, V. 25-28. » flvançile selon saint Jean^ ch- xv, ?. 15.
« Nous ne voulons pas, dit saint Paul, do* miner sur votre foi, mais contribuer h votre joie •. n
Aies frères, écrit saint Jacques, gardez-vous du désir qui fait que plusieurs veulent devenir maîtres, sachant que vous encourez un jugement plus sévère*. »
Et saint Pierre, après avoir banni de^ÉgUse la coactlon et le lucre honteux, ajoute : « Ne dominez point, sur Théritage, mais soyez de cœur Tcxemple du troupeau, negue ut dominantes in cleris^ sed forma facti gregis ex animo\ Et lorsqu* apparaîtra le prince des pasteurs (Jésus- Christ), vous recevrez rinimortelle couronne de gloire, et cum apparuerit princeps pastomm, percipietis immarcescihilem gloriœ coronam ^. »
II y a donc dans TÉglise de Jésus-Christ une autorité, mais non une domination , et encore moins une tyrannie. £t s*il en est ainsi même
* //* Epitre aux Corinthiens, ch. i, r. 23.
* Epitre de saint Jacques^ ch. ]ii, v. 1.
J /»• Epitre de saint Piètre^ cb« v, v, 2-3,
* Ibid, , Y. 4.
26/^ LA FOI LIBBE
pour les choses purement extérieures, à plus forte raison doit-il en être ainsi , lorsqu'il s'agit de la pensée, de la conscience, de la foi.
Or, qui ne voit qu'une telle autorité, loin de nier la liberté, l'affirme?
Du reste, écoutons Jésus-Chiist, le libérateur par excellence. N'enseignet-il pas que la liberté procède de la vérité *, et par conséquent qu elle est essentiellement bonne comme la vérité ellemême? Puis il ajoute : « Si le Fils vous délivre, vous serez vraiment libres *... Les fils sont libres '. »
Écoutons aussi saint Paul : « Les choses créées elles-mêmes, dît-il, seront délivrées de la servitude de la corruption, et participeront à la liberté de la gloire des enfants de Dieu*... Tout m'est permis, mais tout n'est pas expédient; tout m'est permis, mais je ne me rendrai l'esclave de rien ^... L'esprit scrute tout, même les
* Evangile selon saint Jean, ch. viif, y. 32. 2 Ibid,, V. 36.
* Evangile selon saint Mathieu^ ch. xvri, v. 25. A Epitre aux Romains, ch. viii, v. 21.
9 /'• Epitre aux Corinthiens, ch. vr, y. 12.
profondeurs de Dieu. Car qui des hommes sait ce qui est de Thomme, sinon Tesprit de Thomme qui est en lui ? De même personne ne connaît ce qui est de Dieu, sinon Fesprit de Dieu. Or, nous n'avons point reçu Fesprit de ce monde, mais Fesprit qui est de Dieu , afin que nous sachions les dons que Dieu nous a faits ; et nous les annonçons, non avec les discours étudiés de la sagesse humaine, mais avec la doctrine de Fesprit, accommodant les choses spirituelles aux hommes spirituels... C'est spirituellement qu* on examine les choses qui sont de Fesprit de Dieu. L'homme spirituel juge toutes choses, et n'eat jugé par personne : car qui connaît les pensée^ de Dieu pour pouvoir Finstruire *?... Dieu e$t esprit, et là où est Fesprit de Dieu, là est 1$, liberté *... La Jérusalem qui est en haut et qui est notre mère, est lihi-e'... Frères, nous ne sommes point les enfants de l'esclave, mais de celle qui est libre ; et c'est cette liberté que le
* l'* Epitre aux Corinthiens, ch. ii, v. 10-16. 2 //• Epitre aux Corinthiens^ ch. m, ?. 17.
* Epitre aux Galates, ch . iv, v. 26.
Christ nous a donnée *. Restez fermes , et ne vous remettez point sous le joug de la servitude *... Car vous êtes appelé3 à la liberté'. »
En vérité, peut-on parler un langage plos clair, plus explicite ? Quel homme revendiqua jamais la liberté avec des accents aussi noMeâ et aussi magnifiques? On peut donc conclore avec saint Jacques, que la loi de Jésus-^lhrist est « une loi parfaite de liberté *, »
Mais*! diraH-on , autant les Livre» saîiHs affirment la liberté, autant les docteurs de rÉgUse la nient : ceux-là prêchent la foi. en respectant la conscience, ceux-ci imposent la foi en oppcimant Fesprit* •*- Nous ne saurions nier les faits malheureux qui ont fait naître cette objection. Mais nous ne saurions non plus admettre que les' docteurs sur lesquels on s'appuie, repré* sentent FÉglise et parlent réellement en son nom : ce sont des docteurs privés qui n'ont d'antre autorité que celle de leur propre science;
* Épitre aux Galates^ ch. iv, v. 31, ^Ihicl^ cil. V, V. t.
» lbid.,w. 13.
* ^]^Ure (le saint Jaccfues^ cli. t^ t. 35 \ c\\ n, y. XZ
ET LES OPPRJSStJfiURS DE LA PENSÉE. 267
et« si leur science est démontrée faui^e, leur autorité e^ minée du même coup«.Or, quiconque a étudié sérieusement et sificèreiueQt h doctrine et T histoire de T Église, sait que l'Église u a jamais, commei^lise» rompu TalUance évanr Clique de la foi ^ de la liberté.
C^mmmi, en effets la Christianisme, qui a I)réci6^iiefit ressuscité dan3 le monde la lil>erté de la pensée religieuse^ aurait*il pu , sans se suicide, éf ouflfer cette liberté ? Si la tyrannie est une des portes dd l'enfer, et si k pii^ des tyrannies est celle qui s'exerce sur Tesprit, comment TÉ^îse, contre laquelle les portes de Tenfer ne prévaudront jamais* pourrait-ielle exercer la tyrannie intellectuelle? Si le Christianisme^ qui est une doctrine de rédemption , ne peut pas, sans se contredire, être une doctrine de i^rriiuder^ T Évangile^ qui n été pi^êcbé pour délivrer les captifs , éclaira les aveugles « et renvoyer lite-es (xna qui étaieni/ brisés sous le joug S n*est pas et ne peut pas être un code . de domination quelconque, comment l'Église^
^ Evangile selon saiiit Luc^ ç\\ iv, v» 18>
la gardienne de i' Évangile et du Christianisme, pourrait- elle vivre et violenter la vie de la foi dans les consciences?
<i Dans ta conscience, dit saint Augustin, il ne saurait entrer aucun homme, mais il v a Dieu et toi ^ n Et saint Thomas n*ajoute-t-il pas que la foi relève de la volonté*? « Si tu enlèves la liberté, écrit saint Colomban, tu enlèves la dignité, si tollis libertatem^ tollis dignitatem '. i> Et le concile de Trente n'enseigne- t-il pas expressément que ceux qui croient la vérité de la révélation sont mus librement vers Dieu, libère . moventur in Deum credenles vera esse quœ divinitus ref)€lata sunt^'i
<i On a tant usé et abusé de ces mots : progrès, civilisation ,. /t^er/e, fraternité, égalité, qu'ils ont fini, dit Mgr de Ketteler, par sonner ndal à l'oreille d'un grand nombre de personnes. Mais on aura beau les prostituer à la folie et au mensonge, ils conserveront toujours un fond de
* ^t<U A<iSU*^>i>« ^nan\ in Psalm. xlv.
^ &/i0' Thomas, Somme théol.^ 22, q. x, art. S. > Saint Colombao, ad Frat, EpisL iv.
* ConCé Trid», sess. VI, c. vi.
vérité, un germe divin qu'on ne parviendra pas à détruire ; car les idées qu'ils expriment intéressent la suprême destinée de l'homme et correspondent aux plus sublimes vérités du christianisme *... Le charme puissant du mot de liberté n'est point un fait extérieur et passager; mais il a sa source dans un profond et invincible besoin de l'âme humaine. Le vrai sens de ce mot se rattache étroitement à la suprême grandeur de l'homme, et aux desseins miséricordieux que la Providence veut accomplir dans l'humanité... Rien n'est plus dangereux que de rejeter la vraie et divine signification de ce mot à cause de Fabus qu'on en a fait *. »
Puis, venant directement au vrai caractère de la foi chrétienne : « C'est, dit-il, l'assentiment de la volonté et de la raison, aidées de la grâce divine, aux vérités révélées de Dieu. La foi est un don divin, en ce qu elle a pour objet des vérités que Dieu nous a manifestées, et en ce que l'adhésion à la foi est accompagnée de l'in-
* Liberté, Autorité, Église, par Mgr de Ketteler, évoque de Mayencc, p. 1; 1802.
^Ibid.^ p. 11 et 12.
270 La foi ubre
tervention paternelle de Dieu, qni éclaire, excite et fortifie Tesprit humain... Telle est la part de Tinfluence divine dans l'adhésion & la foi. A cette action divine doit correspondre le tihre travail de F homme... Ces deux actions combinées constituent le grand miracle de l'histoire humaine, je veux dire cette foi solide et inébranlable, cette sainte conviction qui surpasse infiniment toute persuasion humaine ^ »
« Rien n'est plus commun, ajoute l'éminent évèque, que d'entendre répéter : La science libre, la libre conviction sont impossibles à un catholique. Il n'était pas possible de nous jeter à la figure un mensonge plus grossier, une injure plus flétrissante *. »
Un des théologiens de la Compagnie de Jésus, le R. P. Matignon, n'est pas moins formel sur ce point. « De tous les droits que l'homme revendique, dit «il, le plus précieux sans contredit, comme aussi le plus inaliénable, c'est celui qu'il a sur sa pensée. On peut enchaîner ses
^ Uhet'lt, Autonté, Egltse, par Mgr de Ketteler, éîéqne d<« Mayonco, p. 19 ot 30.
* MiV/ * p. 33 et 24 .
bras ; on peut contraindre soh action extérieure et la circonscrire dans des limites plus ou moins étroites. Mais quelle que soit la pression exercée sur lui, le mouvement de son intelligence demeure comme une propriété purement personnelle, comme un domaine réservé, sur lequel nulle créature ne saurait, par elle-même, avoir de droit... En vain vous multiplierez les règlements et les constitutions et les sanctions pénales ; après comme avant ^ je ne suis comptable de ma pensée qu^ à Dieu et à ma conscience *... L'homme croit librement, et c'est pour cela qu*il croit salutairement *.. . L'être intelligent n'accorde pas sans motifs son assentiment à une doctrine. Et le seul motif solide^ la seule raison dernière de notre adhésion, c^est Pémdence. Tout ce qui n'est pas évident, ou en soimême ou dans ses preuves, ne saurait fixer les incertitudes de l'homme, ni produire en lui une légitime conviction. Voilà ce que nous disent les philosophes; et nous adoptons volontiers
1 Le p. Matignon, /a Liberté de l'esprit humain dans la foi catholique ^ p. 37 et 38; Paris, 186/i.
2 /ôzV/., p. 114.
leur point de départ *. » C'est, du reste, renseignement de Suarez 2.
Donc, d'après l'enseignement évident de l'Écriture et des docteurs, il est certain que l'Église, appelée à être le guide de la foi, ne saurait être le tyran de la pensée, et que l'esprit humain reste libre dans la foi la plus inébranlable.
IL — Mais, après avoir considéré cette vérité indirectement, dans les témoignages de l'Écriture «t des docteurs, il faut l'étudier directement, en elle-même, afin d'avoir, non pas une conviction d'emprunt, mais une conviction qui jaillisse du fond même de notre esprit et de notre conscience.
Nous pouvons juger de la vertu de foi par l'acte de foi. Or, l'acte de foi est un acte humain, un acte religieux, et un acte méritoire; et sous ce triple rapport il est essentiellement libre.
D'abord, l'acte de foi est un acte humain et
Le P. Matignon, la Liberté de Vespt^it humain dans la foi catholique, p. 118; Paris, 1864*
* Suarex, De Fidet disp IV, sect. V.
KT LES OPPRESSErnS DE LA PENSÉE. 273
moral ; qui oserait le nier? Or, les deux bases premières de la morale sont la raison et la liberté, dé telle sorte que tout acte qui s'opère sans la participation de la raison et de la liberté, n'est réputé ni humain ni moral.
Ensuite, l'acte de foi est un acte religieux, et, comme tel, il doit procéder de la conscience plus que tous les autres actes simplement humains. Or, au jugement de la conscience, « à cette opération admirable de Tâme, en verlu de laquelle l'homme se constitue pour ainsi dire juge de lui-même et du monde entier, l'Église attribue une telle indépendance, qu'elle intime à l'enfant lui-même ce précepte divin : Tout ce que vous faites contre votre conscience, qu'il vienne du dehors ou d'ailleurs, est un péché, et vous devez être prêt à mourir plutôt que d'agir jamais contre ses inspirations ^ »
Enfin, l'acte de foi est un acte méritoire pour le ciel. Or, un acte n'est pas méritoire pour le ciel, uniquement parce qu'il procède de la grâce, mais encore parce qu'il procède librement
* Mgr de Kctteler, Liberté, AutoHté^ Eglise^ p. 15 et IC.
de la grâce. La grâce, en effet, vient en aide à la nature, mais elle ne la dispense pas de l'activité qui lui est propre. Loin de là. Elle pré* suppose même cette activité, sous peine de ne point exercer la sienne.
Mais allons encore plus loin, et considérons la foi dans son propre objet.
Très-* peu d'esprits savent distinguer les préambules de la foi, les dogmes de la foi, et les explications des dogmes de la foi. De là toutes les erreurs qui pullulent dans les conversations, dans les discours, dans les journaux et dans les livres, sur le grave sujet de la liberté dans la foi ; de là aussi toutes ces insultes et toutes ces qualifications d'hérétiques, de libres penseurs, etc. , lancées à tout venant par le premier venu, à propos de tout et à propos de rien ; insultes qui n'éclairent personne, qui scandalisent tout le monde, et qui retombent bien plus sur Thonnèteté de l'insulteur que sur celle de l'insulté.
On appelle préambules de la foi les démonstrations, soit philosophiques soit historiques, qui établissent l'existence et la véracité de Dieu, la possibilité métaphysique et le fait historique de
KT LES OPPRESSEURS DK h\ PENSÉE. 275
la révélation, et par conséquent la nécessité de croire. Ces démonstrations conduisent, pour ainsi dire, l'homme jusque sous le vestibule du temple et lui montrent l'obligation d'en frg;nchir le seuil. Mais là s'arrôte leur mission.
Quand l'esprit, appuyé sur l'infaillibilité du divin Révélateur, pénètre dans les profondeurs du sanctuaire, il entre dans le propre domaine de la foi, parce qu'il adhère alors aux vérités révélées par Dieu lui-même. Ces vérités rêvé-lées s'appellent vérités de foi ou dogmes.
Toutefois, lorsque l'esprit a adhéré à ces dogmes, il est naturel, d'abord, que, tout en les acceptant, il cherche, sinon à les comprendre, du moins à en donner une explication rationnelle, qui mette en harmonie sa science d'homme et sa foi de chrétien ; ensuite, cette explication étant donnée, il est naturel qu'il en tire les conséquences pratiques qui doivent accorder sa vie extérieure avec sa conviction intérieure. C'est dans ce diificile travail que consiste la plus noble tâche de la théologie.
Cette triple distinction étant posée, il est manifeste que l'esprit est complètement libre
276 LA roi LIURE
sur le premier et le troisième point. En effet, ni les préambules de la foi ni les explications scientifiques des vérités de foi ne sont de foi, par cela même que ni les uns ni les autres ne sont révélés par Dieu. Les préambules de la foi, comme les explications des vérités de foi, touchent aux dogmes; mais ni les uns ni les autres ne sont des dogmes. Or, c'est un principe élémentaire de la théologie que tout ce qui n'est pas de foi, tout ce qui n'est pas dogme, tout ce qui ne fait pas réellement partie de la révélation divine, peut être rejeté, sans que l'on tombe par cela même dans l'hérésie, l'hérésie étant le rejet formel et opiniâtre d'un article de foi. Sans doute on pourra être téméraire au premier chef; mais qui pourrait confondre la témérité de la pensée avec l'hérésie? L'hérésie est toujours une erreur, et une en'eur qui blesse la vérité révélée par Dieu ; tandis que la témérité, qui peut contenir une erreur, peut aussi n'en pas contenir et n'être qu'un excès d'orgueil ou qu'un excès de vérité. Que de Saints, que de docteurs considérés dans rÉglise, qui ont paru souverainement téméraires à leurs contemporains ignorants ou pusilla-
nimes! Les téméraires compromettent souvent leurs intérêts et les intérêts de ceux qu ils attaquent ; mais ils ne sont pas toujours forcément dans Terreur, encore moins dans Thérésie.
Les théologiens avouent que des erreurs scientifiques peuvent s'être glissées dans la rédaction de la Bible. « Dieu, dit le docteur Reuscb, a donné aux écrivains bibliques une lumière surnaturelle; mais cette lumière surnaturelle n'avait pour but, comme la révélation en général, que la manifestation des vérités religieuses et non la communication d'une science profane ; et nous pouvons, sans violer les droits que les écrivains sacrés ont à notre vénération, et sans affaiblir le dogme de l'inspiration, accorder franchement que, dans les sciences profanes et conséquemment au^^si dans les sciences physiques, ils ne se sont point élevés au-dessus de leurs contemporains, que même ils ont partagé les erreurs de leur époque et de leur nation. Donc, les éloges donnés par quelques savants français au génie et aux connaissances du législateur hébreu, dans la pensée que la Genèse
avait devkncé les conquêtes scientifiques de
notre époque, ne sont point fondés. Par la révélation Moïse ne fut point élevé, pour ce qui regarde la science profane, au-dessus du niveau intellectuel de son époque; de plus, rien ne nous prouve qu'il n'ait pu s'y élever par Tétude et ses réflexions personnelles *. » — Or, s*îl en est ainsi pour des écrivains sacrés, pourquoi ceux qui ne sont point des écrivains sacrés auraient-ils un sort meilleur? Si, même dans la Bible où il y a inspiration de Dieu et quelquefois révélation, il est pernais, sans blesser la foi, de rejeter ce qui concerne les sciences profanes, comment, dans TÉglise où il n'y a de la part de Dieu ni révélation ni même inspiration, mais simplement assistance, et surtout comment, dans les écoles purement théologiques où Ton ne saurait affirmer qu'il y ait assistance spéciale de Dieu, ne serait-il pas permis, sans se rendre coupable d'hérésie, de réjeter les explications scientifiques essentiellement distinctes des dogmes?
Ces vérités nous semblent tout à fait évi-
1 Beuscb, la Bible et la Nature^ p. 57 ,
(lentes ; et si quelque difficulté devait être faite sur ralliance de la foi et de la liberté intellectuelle, cette difficulté ne saurait porter que sui^ le second point.
Or, là même, sur le terrain véritable de la foi proprement dite, il n'y a pas, au fond, de difficulté sérieuse. En effet, nul n'a le droit de rejeter les dogmes, s'il est vraiment catholique. Mais être catholique, c'est être convaincu, d'abord, que la révélation est un fait réel, constaté selon les lois de l'histoire avec une évidence décisive, ensuite, que les dogmes auxquels on adhère sont manifestement contenus dans le dépôt de la révélation divine. Or, avec cette double conviction, avec cette double démonstration préliminaire sur laquelle on a pu être exigeant au gré de son bon sens, qu' est-il besoin de pouvoir rejeter les dogmes? Réclamer cette liberté, n'est-ce pas réclamuer le droit de rejeter l'évidence et de mentir à la conviction de sa conscience? Est-ce être libre, que de pouvoir nier ce qu'on sait pertinemmeot être vrai? Estce être libre, que de pouvoir détester et repous- «er son ami dans le moment même où Yon 9,
280 hK FOI LIBRE
pour lui le plus sincère et le plus vif amour? Attaquez, si vous le voulez, le fait ou le contenu de la révélation divine, et alors cessez d'être chrétien; mais, du moment que vous reconnaissez sciemment que Dieu vous parle et vous enseigne telle vérité, ne réclamez pas la liberté de rejeter cette vérité. Pour un esprit bien fait, la liberté de la contradiction paradoxale n'est point une liberté qui honore. Comme on Ta remarqué, a Fépoux qui s'est uni par un mariage indissoluble à la femme de son choix et de son amour, sourit au reproche qui lui est fait d'avoir aliéné sa libeité et enchaîné sa destinée. Ce qu'on appelle sa servitude lui apparaît comme l'acte le plus heureux de sa liberté.
«Liberté et nécessité sont pour lui une même chose, car il cède à l'inclination naturelle de vouloir et de faire ce qui enchante sa vie. Qu'un autre lui parle de la contrainte du joug matrimonial; quant à lui, il n'y trouve qu'une garantie d'immutabilité pour sa volonté. Si le libertin lui vante la liberté de ses volages amours, il remercie Dieu dans le secret de son
ET LES oppues&eurs de lv pensée. 281
cœur de l'avoir préservé de pareils égarements*. »
III. — Mais, dit-on, un catholique doit croire tout ce que l'Église lui enseigne. — Oui, un catholique doit croire, sous peine d'hérésie, tout ce que l'Église lui enseigne, quand elle constate une vérité contenue dans le dépôt divin dont elle est la gardienne, parce qu'il est de révélation divine que l'Église est la gardienne des dogmes. Mais, lorsqu'elle ne parle pas en simple gardienne des dogmes, lorsqu'elle ne répète pas purement et simplement, comme un écho, la parole révélée par Dieu, lorsqu'elle exprime des enseignements réellement autres que ceux que renferme la révélation divine, à plus forte raison lorsque ce n'est pas l'Église même qui parle, mais seulement un ou plusieurs docteurs de l'Église qui expliquent plus ou moins scientifiquement leur foi, d'après leur propre manière de voir ou d'après celle de leur école, alors on peut n'y pas conformer son esprit
1 i. Von Dœllingcr.
28'i LA FOI bIBRB
et rester néanmoins cathoJique : peut-être, en agissant de la sorte, se trompera-t-on, peut-être manquera-t'On de respect et de prudence, peutêtre sera-t-on «énormément» téméraire; aiais, par cela même qu'on ne contredira aucune des vérités révélées par Dieu, on ne sera nullement hérétique.
Mais, ajoute-t-on, lorsque les chefs de l'Église, agissant non pas coUe(^ivement, mais seulement séparément et individuellement, condamnent une doctrine, ils ont droit, même en ce cas, à l'obéissance des iidëles ; et par conséquent il n'est pas permis à ceux-ci de maintenir, même en ce cas, la doctrine condamnée. — Cette objection très-fréquente, et, à ce qu'il paraît, spécieuse, contiofit du vrai et du faux. Elle contient du vrai, en ce qu'elle proclame le devoir de l'obéissance. Mais elle contient du faux, en ce qu'elle fait supposer que Tobéissanee dont il s'agit ici n'est qu'une même chose avec la foi, et que le fidèle qui oserait se rendre coupable de cette désobéissance blesserait par cela même la foi et se rendrait en même temps coupable d'hérésie, C'est une erreur. La vertu de
foi est essentiellement distincte de la vertu d'obéissance. Il y a sans doute des cas dans lesquels ces deux vertus sont indissolublement unies, par exemple, lorsque f Église infaillible enseigne un article de foi ; il est évident qu'alors désobéir avec opiniâtreté, c'est tomber dans l'hérésie. Mais il n'en est pas de même, lorsque ce n'est pas l'Église infaillible qui parle, ou lorsqu'il ne s'agit pas d'une vérité de foi. Dans ces deux cas, désobéir n'est pas rejeter une vérité de foi, et par conséquent ce ne saurait être un crime d* hérésie.
Lorsque des chefs de l'Église croient devoir bannir de l'enseignement théologique une doctrine qui n'a pas encore été condamnée par l'Église comme positivement hérétique, mais qui leur semble dangereuse ou même erronée, ils défendent aux fidèles de l'enseigner dans leurs écrits et de la propager dans leurs discours, sous peine de désobéissance publique à l'ordre légal, mais ils ne leur défendent pas de l'admettre dans leur for intérieur sous peine d*hérésie formelle. Effectivement, ce n'est alors ni la foi ni le dogme de l'Église qu'ils veulent eux-mêmes
définir^ c est F enseig^iement théologique qu'ils veulent diriger dans FÉglise.
Fénelon, qui ne saurait être suspect en pareille matière, confirme cette doctrine en des termes qui étonnent par leur liberté presque audacieuse. II s'appuie tantôt sur saint Augustin, tantôt sur saint Bernard, tantôt sur saint Thomas d'Aquin. Voici ses propres paroles :
tt Tout le monde connaît ces paroles décisives de saint Augustin : n Qui ne sait pas que la sainte Écriture est préférable à toutes les lettres postérieures des évêques, en sorte qu'il n'est nullement permis de douter ni de disputer, pour savoir si ce qui y est contenu est bon et véritable ? Mais pour les lettres des évêques, qui ont été écrites ou qu'ils écrivent depuis que le canon est fixé, ne sait-on pas qu'elles peuvent être contredites ou par le raisonnement peut-^tre plus saye de tout particulier plus savant queux^ ou par l'autorité encore plus grande d'autres évêques, si par hasard les première se sont écartés de la vérité ? Qui est-ce qui ne sait pas que les Conciles mêmes, qui s'assemblent en chaque pays et en chaque pro-
Kï LES OPPRESSEURS DE LA PENSEE. 285
vince, doivent sans doute céder à Tautorité des Conciles pléniers qui s* assemblent de tout le monde chrétien ; et qw* entre les pléniers mêmés^ les premiers sont souvent corrigés par les derniers^ quand l'expérience découvre ce qui était caché et fait connaître ce qui était inconnu? Qui doute que cela ne soit permis, pourvu que la chose se fasse sans aucune présomption d'un orgueil sacrilège, sans aucune enflure ni arrogance, sans aucune contention ni envie, avec la sainte humilité, la paix catholique et la charité chrétienne * ? »
ce Sans doute, ajoute Fénelon, tant de saints et savants évoques avaient pour eux ce qu'on appelle l'infaillibilité naturelle et morale, c'està-dire un grand discernement pour connaître la vérité, supposé qu'elle fût évidente. Mais ils n'étaient pas absolument infaillibles d'une infaillibilité promise, et le défaut de cette infaillibilité promise faisait qu'il était permis de douter de leur décision. Vous voyez que cette liberté de contredire un nombreux Concile de savants évêques est accordée par saint Augustin,
1 Saint Augustin, De Bapt.y \. II, c. m.
286 r.\ FOI LIBRE
non-seulement à un (loncile [)6stérieur d*une plus grande autorité, mais encore au raisonne* ment petiUélre plus sage de tout particulier pltis savant que cette assemblée d'évëques. Vous voyez que ce Père n'a pas même exigé en ce cas le silence respectueux du particulier. Ainsi ce silence ri est qv^un adoucissement inventé en nos jours, pour faire passer plus subtilement un dogme pernicieux. Saint Augustin assure qu'en ce cas le premier venu plus savant que tous ces évoques assemblés... est en droit de les reprendre, et qu'il le peut faire sans pré« somption, sans orgueil, sans enflure, sans arrogance. De même qu'il est permis à un Concile postérieur de corriger le précédent, emendoii^ il est permis au particulier de reprendre et de contredire la décision, licere reprehendi. Re« marquez que ce Père se borne à vouloir que le particulier ne contredise l'assemblée d'évêques qu'avec douceur et modestie, qu'avec la sainte humilité, la paix catholique et la charité chrétienne*... Ce qui est évident par cet endroit de
^ Fénelon, Quatrième insiruction pastorale, ch. v, t. XII, p. 159-161.
saint Augustin, est que chacun est toujours libre de disputer modestement selon sa pensée, tandis que rien n'est encore décidé par une autorité .infaillible ; que ces disputes douces et chaiitabies sont même très -utiles et comme nécessaires pour préparer Téclaircissement de la vérité» et que nul particulier n'est obligé ni de croire une décision, ni même de se taire, qu après que l'autorité infaillible a parlé K
« Loin de signer, loin de croire, loin de jurer, chacun peut avoir raison contre TÉglise, raisonner plus sagement quelle, être plus éclairé en ce point, la reprendre et la contre* dire, sans enflure, ni présomption, ni arrogance, avec humilité, paix et charité chrétienne. Donc, si l'Église n'est pas infaillible en ce point, loin d'extorquer de ses ministres un jugement téméraire et un parjure, elle* doit souffrir qu'on la reprenne et laisser en paix ceux qui la reprendront*... Si l'Église n'agit pas ainsi , et si elle agit d'une façon tout
1 FénelOQ, Quatrième instruction pastorale, ch. v, t. XII, p. 163-16A; voir p. 157-158.
2 Ibid., p. 168.
288 LA FOI UBBE
opposée, snns^ëtre infaillible, elle tyrannise les consciences *.
tt II faut bien remarquer, écrit saint Bernaid à un religieux qui était sorti de son monastère, qu'il y a certains biens purs et certains maux pui's, et qu'en ces choses on ne doit aucune obéissance aux hommes. . . Comment est-ce donc que le commandement de l'abbé ou la permission du Pape ont pu rendre licite ce qui était un pur mal ?... Voyez combien l'excuse qu'on tire d'avoir obéi aux hommes est vaine, quand on est convaincu d'avoir désobéi à la loi de Dieu. — Ensuite saint Bernard applique a de telles obéissances ces paroles de Jésus-Christ : Laissez faire ceux-ci, ils sont aveugles et conducteurs d'aveugles. — Enfin, il conclut ainsi : « Vous avez craint avec raison ces inconvénients, et, vous défiant de votre cause, vous tâchez d'adoucir le^ remords de votre conscience par la permission du siège apostolique. O frivole remède ! Ce n'est autre chose que vouloir, à l'exemple de nos premiers parents,
* FéneloD, Quatrième instruction pastorale, ch. v, t. XII, p. 158.
couvrir de feuilles des consciences cautérisées * . » « Encore, dit saint Thomas, que .TÉglise soit soutenue par le don et par l'autorité divine, il arrive néanmoins par le défaut humain quelque chose qui n'est pas divin dans ses actes, en tant qu elle est une assemblée d'hommes. « Il ajoute que la faute « se glisse contre l'autorité divine par une erreur humaine*. » Sur quoi Fénelon observe que, « quand l'Église agit pour l'accomplissement des promesses et dans leur étendue, elle est soutenue par le don du Saint-Esprit et par l'autorité divine, et qu'alors il n'est pas permis de la regarder comme une simple assemblée d'hommes pieux et savants, qui peuvent néanmoins se tromper. » — « Mais, ajoute-t-il aussitôt, dès que vous considérez l'Église hors de l'étendue des promesses, ce n'est plus qiiune assemblée d hommes^ respectables à la vérité, mais qui joignent à toutes leurs imperfections naturelles et à la corruption des enfants d'Adam depuis sa chute la confu-
1 Fénelon, Quatrième instruction pastorale, ch. v, t. XH, p. 169-170^. — Saint Bernard, Epist.^ vu.
2 Saint Thomas, /?i /K Sen^ DUt. XLI, art. V.
sion, la prévention, les intrigues et les partialités d'ordinaire inséparables d'une grande multitude d'hommes imparfaits, telles que nous venons de les voir dépeintes par saint Hilaire, par saint Basile, par saint Grégoire de Nazianze, par saint Jérôme et par saint Augustin. Alors, il y ^ quelque chose qui n est pas divm dans les actes de F Église. Alors on y peut remarquer le défaut humain. Alors, ce qui est irregulier se glisse contre l'autorité divine par terreur humaine. Ainsi, non-seulement ce que l'Église fait alors n'est pas divin^ mais de plus il est contre t autorité divine. Alors, l'Église doit^ comme saint Thomas le dit au même endroit, réparer son erreur et défaire publiquement ce qu'elle a fait, dès que sa méprise vient àc sa connaissance ^ »
Les personnes qui prétendent défendre l'Église par d'autres doctrines, sont, selon Fénelon, <• des personnes prévenues d'une dévotion faible et d'une crédulité populaire, qui a quelque chose de déréglé, selon saint Tho-
* Fénolon, Quatriètne instruction pastorale, cli, vii; t. XII, p. 174.
mas, et qui veulent soutenir réelifice en l'air, après en avoir sapé tous les fondements *. » — « Qu'y a*t-il de moins suivi, remarque ce pieux prélat, que de vouloir qu'on regarde par religion l'Église en chaque cas, comme ne pouvant s'y tromper, quoijqu'on suppose toujours que la religion ne répond nullement qu'elle ne se trompe point dans ce cas ? Qu'y a-t-il de plus contraire à soi-même, que de vouloir d'un côté que l'Église se trompe peut-être actuellement sur un tel point, et de vouloir néanmoins d'un autre côté la croire en ce point avec certitude et à l'aveugle, comme si on était assuré par les promesses qu'elle ne saurait s'y tromper ? Ce n'est pas sans raison qu'on s'est élevé si souvent contre cette docilité commode, contre cette dévotion souple et politique^ qui ne tend qu'à se mettre à l'sJjri de l'orage, qui veut contenter les supérieurs pour se contenter ellemême, enfin qui ne cherche que le repos et l'approbation des hommes, au hasard de' la faire aux dépens de la vérité *. »
i Féneloii, Quatrième instruct, p«ç^,ch. iv, t. XII, p. 146. ^ Ihid.^ p. 147.
« Enfin, ajoute encore Fénelon, les plus nombreux conciles qu'il y ait eu depuis les apôtres, tels que ceux de Rimini contre le cousubstantiel et de Constantinople contre le culte des images, sont ceux que les particuliers ont eu le plus pressant besoin d,e contredire. Dans ces sortes de cas, on aurait eu grand tort de se récrier : Ne faut -il pas obéir aveuglément à ses supérieurs ? Veut-on être plus éclairé que tant desavants évêques? C'est l'orgueil et la présomption qui empêchent de croire ce qui est décidé. Dans ces sortes de cas, on aurait fait un mal irréparable, en disant qu'on doit toujours présumer que les supérieurs décident en vertu d'une infaillibilité morale et naturelle. Rien n'eût été plus pernicieux dans ces occasions que cette dévotion déréglée.^ indiscrète et superstitieuse^ qui va toujours à applaudir aux supérieurs pour être approuvé par eux. Cette docilité sans bornes est sans doute excellente, quand elle est fondée sur une autorité qui n'est point un signe faillible et capable de nous tromper. L'usage le plus raisonnable que nous puissions faire de notre raison, est de la sacri-
lier à une autorité supérieure à elle. Mais rien n*est plus déra^isonnable et plus déréglé, selon le principe de saint Thomas, que de sacrifier toute sa raison, au hasard de la sacrifier à Terreur et de s'exposer volontairement à être trompé, en croyant d'une croyance aveugle une assemblée d'hommes qu'on reconnaît capable de se tromper actuellement dans le point en question *. »
Donc, nous pouvons l'affirmer sans crainte comme étant la doctrine même de l'Église, autant l'Eglise a maintenu- fermement l'unité contre les hérétiques qui attaquaient les vérités de foi, c'est-à-dire les bases nécessaires du salut, autant elle a maintenu la liberté dans les doctrines qui ne sont pas de foi. Souvent, il est vrai, des partis dans l'Église ont violé cette liberté ; mais l'Église elle-même n'a jamais cessé de proclamer la célèbre formule, qui résume si parfaitement son admirable esprit : « In necessariis imitas, in dubiis lihertas, in omnibus caritàs^ dans les choses nécessaires l'unité,
* FéiiolOD, Quatrième in^tvucU pastor.y ch. iv, p. 14M-15I.
29li LA FOI LIBRE
dans les choses douteuses la liberté» dans toutes la charité. » Et , d'après la maxime de saint Vincent de Lérins, maxime que FÉglise entière a toujours proclamée, les vérités de foi, dans lesquelles Tunité est absolument nécessaire, sont celles qui ont été « crues partout, toujours, et par tous, quod ubique^ quod semper, quod ab omnibus creditum est*. » Quand, en effet, l'Église proclame un dogme, elle n'impose pas aux fidèles l'obligation de croire désormais une vérité qu'ils n'ont jamais crue, mais elle leur présente une vérité qui est réellement révélée par Dieu et que tous ont crue toujoure et partout. Telle est la notion catholique du dogme*
IV. — Ils violent donc l'enseignement le plus positif de l'Écriture, ils rompentavec la tradition la plus auguste, ils falsifient la notion la plus simple de la foi chrétienne et de l'autorité dogmatique de l'Église, ceux qui, au nom de l'Écriture, de la tradition et de l'Église, oppriment la
* s. Vincent, Lirin* Commonitorinm adv. haeres., c. jii.
pensée et nient la liberté de l'esprit, sous prétexte d'affirmer plus catholiquement la foi. Ils ont des intentions catholiques, nous voulons le croire ; mais leurs paroles et leurs actes sont essentiellement anticatholiques. Il y a une manière d'affirmer qui est pire que la négation, celle qui consiste à affirmer faussement; et telle est la leur. Confondant ce qui est de l'homme avec ce qui est de Dieu, ils apportent au service de la vérité les conceptions les plus erronées, corrompent l'or pur de la foi par l'alliage des plus mesquines idées, et compromettent la parole de Dieu en lui faisant signifier tout ce qui répugne le plus à la raison humaine.
Un païen, un turc, qui abomine leur foi, mais qui admet leurs opinions et pratique leur méthode, est leur meilleur ami. Un catholique, au contraire, un frère, qui professe la même foi et reçoit les mêmes sacrements, mais qui n'admet ni leurs opinions ni leur méthode, est pour eux le pire des ennemis. Ne pouvant, par ce qu'ils appellent le malheur des temps, s'armer contre lui du sabre de Mahomet, ils savent s'en défaire d'une manière moins sauvage, mais plus habile
et plus rafTiDée. La science de l'assassinat moral est leur spécialité. Ils commencent par bâillonner leur victime et la réduire au silence : c'est le premiemcte. Ensuite, quand elle ne peut plus ni se plaindre, ni protester, ni même appeler au secours, ils la font passer pour la plus misérable et la plus criminelle des créatures, au moyen d'insinuations et de restrictions perfides qui laissent beaucoup plus à penser que les accusations nettes et franches : c'est le second acte. Puis, quand la victime ainsi garrottée et calomniée est condamnée à mort par le mépris public, ils lui donnent, sinon avec des larmes aux yeux, du moins avec une pitié et des regrets dont ils vantent hautement la sincérité, le dernier coup de la justice, c'est-à-dire, le coup de la mort : c'est le troisième acte. Enfin, trempant leurs mouchoirs dans son sang, ils les agitent pendant quelque temps comme les drapeaux de l'armée sainte, afin de montrer à leurs admirateurs comment ils sont les exécuteurs glorieux de la justice divine, et d'apprendre à ceux qui rejettent leurs opinions le sort qui leur est réservé, s'ils osent ne point courber leurs
fronts et ne point aimer la servitude : c'est le quatrième acte. Toute leur théologie, à eux, consiste à couvrir cette quadruple scélératesse du voile pharisaïque de l'orthodoxie la plus scrupuleuse et de la piété la plus apparente, et à donner ainsi le change aux âmes simples et naïves.
Ce qui fait leur force dans le teu)ps présent, ce qui porte leur audace à un point qui restera célèbre dans rhistoire,c est, d'une part, l'ignorance profonde des esprits en matière de religion, et, d'autre part, la servilité àpeu près générale des caractères. La grande majorité, en effet, a besoin, comme aux époques d'abaissement, de quelqu'un qui la domine ; elle rit, dans la vie pratique, de la liberté qu'elle invoque des lèvres ; et plus encore qu'au temps de Boëce, elle a le droit de parler de servitude volontaire.
C'est donc au petit nombre des chrétiens à la fois sincères et sérieux, dépouillés de tout esprit de système, de secte et de domination, attachés religieusement aux vérités de foi et non à leurs propres idées, dévoués à l'Église autant que fermement opposés aux partis qui veulent
se faire passer pour l'Église, c'est h eux à dé-
fendre d'une main TÉvangile et Fautorité dogmatique de rÉglîse, et de l'autre la raison et la liberté de l'homme. Malgré les déclamations injurieuses de ceux qui attaquent le catholicisme en le niant el de ceux quîl'attaquentenl'aflSrmant faussement, qu'ils n'oublient jamais que la religion catholique et la liberté sont non-seulement concillables, mais nécessaires l'une à l'autre; qu'autant les dogmes sont utiles aux opinions, autant les opinions sont utiles aux dogmes, comme l'autorité est utile à la liberté et la liberté à l'autorité ; qu'ôter les dogmes aux opinions, c'est ôter l'autorité à la liberté et semer l'anarchie, et qu'ôter les opinions aux dogmes, c'est ôter la liberté à l'autorité et assimiler Dieu aux tyrans. Et prenant courage dans leur esprit et dans leuï* cœur, qu'ils sachent résister à toutes les tentations de défaillance, qu'ils ne rendent ni Dieu ni son Église responsables des passions des hommes, et qu'au fort de la tempête ils se rappellent que plus les nuages ont déchargé d'électricité, plus les tonnerres ont été menaçants, plus ensuite le ciel reprend de pureté et de sérénité,