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CHAPITRE XIII

L'avenir ilc la fol en face de l'capriC moileraie.

De ça qui précède on peut couclure que la profondeur, sinon apparente, du moins réelle, de la vraie foi, est en raison directe du réel développement de la raison, de la liberté et de rhumilîté. Sans doute des individualités, même puissantes, ont laissé leur foi sombrer au milieu dé ce triple développement ; mais ce malheur ne doit être imputé qu'à elles ou à leur manière erronée d'entendre la foi, la raison, la liberté et r humilité, et non à ces grandes choses, si bien faites pour se convenir et se perfectionner mutuellement.

Or, s'il en est ainsi, il est manifeste que la foi, loin de marcher à une décadence et à une l'uine, est appelée à grandir sans cesse dans les âmes.

318 l'avenir de la foi

Cette thèse contredit tellement les idées qui régnent actuellement dans le monde, et, d'autre part, elle console si doucement Tes cœurs chrétiens ébranlés dans leur foi et dans leur espérance, que nous regardons comme un devoir de la développer.

I. — Toutes les générations et toutes les sociétés ont eu leur esprit propre. Il est donc naturel d'appeler esprit moderne l'esprit propre des sociétés modernes.

Mais quel est cet esprit, et en quoi consistet-il ?

11 y a malheureusement trois manières de l'entendre.

Loi'squ on étudie impartialement la nature de l'homme, on découvre en elle le quadruple besoin de religion, d'évidence, de réalité et de liberté. Bien que ces quatre choses aient entre elles des points suffisamment communs pour que l'une d'elles ne puisse jamais prétendre logiquement exclure les autres; bien qu'elles viennent toutes du même Dieu, qu'elles soient

toutes d.ftu^ i^ jnômç oaturç humaine^ et que,

KN PAGE ne l'b8PRît modurne. 319

considérées .iotrinsëquement , elles s'barmo^ niaent toutes parfaitement et aient mèine toutes besoin l'une de l'autre ; cependant, par suite des imperfections et des passions des hommes, elles n'ont marché ni d'accord ni en éqjjilibre soit dans les individus, soit dans les nations, soit dans les siècles» Là, où Tune d'elles a été mise en saillie, les autres sont restées presque effacées dans l'ombre.

Or, si l'on embrasse dans sa synthèse gêné* raie l'histoire du monde depuis son origine jusqu'aux derniers siècles, on constate facilement que c'est la reUgion qi^ a été au premier rang« Sous son influence dooiinante, en effet, les individus et les peuples ont trouvé une évidence, une réalité et une liberté qui suffisaient aux as< pirations générales. Mais, dans les derniers siècles, des aspirations plus vives vers l'évidence, la réalité positive et la liberté, se $ont fai$ sentir, Descartes a poussé les esprits à la recherche d'une plus grande évidence philosophique; Bacon, à celle d'une expérimentation plus positive et d'un réalisme plus exigeant ; ^nfm la RévplutiQn français (Je 1789, ^çe\\^

320 L^AVENia DE LA ¥t)I

d'une liberté plus étendue. Ces aspirations, au lieu de se produire légitimement et avec calme, ont été accompagnées de violences qui ont fait d'un mouvement vital un mouvement réactionnaire, et qui, au lieu d'atteindre le but, l'ont dépassé.

De là la tendance des derniers siècles et en particulier du nôtre, à. faire dominer l'évidence scientifique, le réalisme positif et la liberté, de manière à effacer la religion, à la tenir à l'écart et comme en pénitence.

C'est cette tendance que certains partis appellent esprit moderne. Il est incontestable qu'elle est répréhensible et mauvaise. Alors même que les fausses religions auraient tenu les hommes en esclavage et fait obstacle à leur élan vers l'évidence, la réalité et la liberté; alors même que les représentants de la vraie religion, depuis l'origine du monde jusqu'aux temps modernes, n*auraient pas toujours favorisé ce triple élan et l'auraient même empêché quelquefois, est-ce une raison pour que ceux qui aiment l'évidence, la réalité et la liberté, se rendent coupables à, leur tour et flétrissent ce

EN FACK DK L'iiSPRlï MOUKRXK. 321

sentiment religieux qui a été autrefois leur sauvegarde et qui sera toujours leur meilleur protecteur ? Non, le mal ne légitime point le mal.

D'autres partis expliquent autrement l'esprit moderne, mais non moins faussement^

Toute chose pouvant être affirmée ou niée à Texcës, il est naturel que, dans ces temps de réaction et d'exagération plus qu'en tout autre, il se trouve des gens qui affirment ou qui nient jusqu'à l'excès l'évidence, la réalité, la liberté et même la religion.

Il se rencontre, en effet, des esprits qui s'enthousiasment pour l'évidence, jusqu'à nier tout ce qui n'est pas évident et jusqu'à rejeter tout mystère comme une absurdité ; et d'autres, qui, par une passion contraire, s'aveuglent au point de nier l'évidence et de ne se complaire que dans l'ignorance et les ténèbres de l'esprit. Ceux-là sont les Cartésiens exagérés ; ceux-ci, les obscurantistes.

De même, il y a de prétendus philosophes qui affirment le réel jusqu'à nier l'idéal et le spiritualisme, et qui vont jusqu'au positivisme le plus matérialiste et le plus grossier ; et d'au-

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très, qui aflirment Tidéal jusqu'à nier toute réalité matérielle, et qui vont jusqu'à Tidéa- Usme le plus insensé.

La liberté n'est pas mieux traitée. Les uns l'afTirment au point de nier l'autorité , sans craindre ni la licence ni l'anarchie ; les autres affirment l'autorité au point de nier la liberté, sans redouter ni la tyrannie ni la servitude^

Enfin les mêmes excès se reproduisent vis-àvis de la religion. Ceux-là l'affirment jusqu'à nier le reste, ceux-ci la nient jusqu'à affirmer l'athéisme. Les premiers sont de faux mystiques, pour qui Dieu est un être qui dévore la créature ; les seconds sont des athées, pour qui la créature doit dévorer le Créateur.

Tel est l'esprit moderne aux yeux de plusieurs partis : esprit d'affirmation radicale ou de négation radicale, d'exagération extrême et d'exclu* sivisme absurde. C'est la guerre acharnée portée jusque dans la nature même de l'homme et dans l'essence même de toute vie sociale, morale et religieuse.-

Tous ces excès ont été condamnés soit par rÉvangile soit par TÉglise,

EN lîACE DE L ESPRIT MODERNE. 323

Cependant, s'il y a deux manières erronées et condamnées de définir et d'expliquer l'esprit moderne, il en est une qui est vraie et qui n*est point condamnée. Elle consiste, non-seulement à affirmer comme humainement et chrétienne» ment légitimes les besoins de religion, d'évidence, de réalité et de liberté, qui sont dans la nature humaine, lesquels ont été affirmés en tous temps et en tous lieux parla vraie religion, mais encore à lés concilier tous pratiquement et à les mettre tous en équilibre, en assignant à chacun la place qu'il mérite. Loin de repousser la religion, comme les uns, au nom d'une plus grande évidence, d'un réalisme plus positif et d*une liberté plus complète, elle réclame, au nom même de la religion, un progrès aussi con* sidérable que possible dans l'évidence philosophique, dans l'expérimentation la plus exacte, dans les sciences les plus positives, et dans la liberté. Loin de rejeter, comme les autres, Dieu au nom de la créature ou la créature au nom de Dieu, la grâce au nom de la nature ou la nature au nom de la grâce, le mystère au nom de l'évidence ou l'évidence au nom du mystère, le réel

324 l/ A. VENIR DE LA FOI

au nom de Tidéal ou Fidéal au nom du réei« la matière au nom de Tcsprit ou l'esprit au nom de la matière, enfin la liberté au nom de l'autorité ou l'autorité au nom de la liberté, elle appelle toutes ces choses comme les éléments de la vie des individus et des peuples, elle les bénit comme des bienfaits, et cherche à sauvegarder, en pratique comme en théorie, tous leui-s droits réciproques.

Telles sont les trois significations données k l'esprit moderne.

II. — Ces explications étant posées, il reste à savoir quelle perte ou quel profit la foi chré • tienne tirera de cette triple situation.

En face des deux premiers partis, qui sont les plus considérables par le nombre, nous sommes convaincu que la foi n'a rien à craindre. Semblables au torrent qui dévaste et brise tout ce qui se trouve sur son passage, jusqu'à ce qu'il soit apaisé ou jusqu'à ce qu'il ait creusé un lit à ses eaux courroucées, ces partis pourront enlever à la foi les individus qui se trouveront trop

EN FACK DE l'eSPRIT >fODERNE. o25

exposés sur leur passage, mais ils n'enlèveront jamais la foi au monde.

Et cela, pour deux raisons : la première, c est qu'ils sont essentiellement violents, et que la violence ravage la surface, mais non le fond ; la seconde, c'est qu'ils ne savent que nier et détruire, et que le monde moral ne vit pas plus de négations que le monde physique ne vit de destructions. Une négation n'a de prise sur une affirmation, qu'autant que cette affirmation renferme en die une certaine portion d'erreur. Tout ce que peuvent faire les partis négatifs contre la religion catholique, c'est donc de triompher de ses défauts. Or, un tel triomphe, loin d'ébranler le catholicisme véritable, le consolide; parce que le catholicisme ne vit pas par ses défauts, mais malgré eux. Ses défauts combattent contre lui ; et, par cela même que les partis négatifs ne peuvent être puissants que contre ces mêmes défauts, c'est donc pour la substance et pour le fond même du catholicisme qu'ils travaillent. Si la foi venait des hommes, elle pourrait craindre pour son avenir ; mais, puisqu'elle vient de Dieu, elle ne peut envisager les siècles futurs qu'avec

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espérance. Plus le côté purement humain du catholicisme sera attaqué par les hommes, plus avec la grâce de Dieu il s* améliorera ; et plus il s' améliorera, plusle côté divin resplendira et triomphera.

Aux yeux des hommes sensés, que peuvent les philosophes qui nient les mystères en religion 7 S'ils affirment les mystères dans la nature, ne sont-ils pas en contradiction avec euxmêmes? Car, pouixjuoi y aurait-il des mystères dans la nature et n'y en épurai t-il pas dans la religion, qui est plus élevée que la oature ? Et s'ils nient qu'il y ait des mystères dans la nature, ont-ils le sens commun?

Que peuvent les obscurantistes, qui prétendent défendre la religion en s'opposant à la diffusion des lumières scientifiques? Ils insultent la religion, probablement sans le vouloir, en faisant penser que la religion est trop erronée pour pouvoir résister aux progrès des sciences, et ils scandalisent les esprits qui ont besoin de mettre d'accord la science et la foi« Mais l'insulte passe comme le scandale \ et la religion continue sa marche, en profitant sans cesse des lumières maudites par les hommes.

EN FAGK DE l'eSPRIT MOUEIINE. 327

Que peuvent les matérialistes, sinon épuiser plus tôt le .cercle des réalités matérielles, arriver plus vite à la limite du fini, sentir et faire sentir au monde le besoin des réalités infinies, et rapprocher ainsi les hommes de l'éternelle religion du Christ?

Que peuvent les idéalistes qui nient la matière, qui maudissent la vie positive, qui anathématisent la terre, comme si la terre n'était pas le chemin du ciel? Ils rêvent, et toutes leurs chimériques théories n'ont que la consistance d'un rêve.

Que peuvent les hommes de la licence et de l'anarchie, du despotisme et de la servitude? Dévorer aujotird'hui et être dévorés demain. S'ils persécutent la religion, la religion n'en est que plus vivace dans le fond des consciences^ S'ils la flattent, essayant de la corrompre, tôt ou tard la religion s'en aperçoit, et par un coup imprévu Dieu remet tout en placeur

Que peuvent les athées, sinon refroidir les âmes pour un temps, couvrir de neige le taber^ nacle de Jésus-Christ, crier sur les toits que ce n'est qu'un tombeau vide et froid, et faire illu-

528 j/ A VENIR DE LA FOI

»ion pendant quelques instantsà quelquesespriis dévoyés ou à quelques cœurs désespérés? Mais bientôt le soleil se lève, une brise de printemps souflle du ciel, la neige fond, et le tombeau vide et froid redevient ce qu'il n'a jamais cessé d'être, le tabernacle du Dieu vivant!

Que peuvent enfin les faux mystiques, qui exagèrent, non pas la gloire de Dieu, laquelle ne saurait jamsds être exagérée, mais le sentiment de leur cœur, au point d'étouffer l'idée de leur inlelligence, et qui prêtent à Dieu toutes les passions et tous les travers de leur âme? Sans doute, en ridiculisant la religion qu'ils professent , ils la compromettent aux yeux des personnes qui les confondent avec la religion elle-même, et qui rendent celle ci responsable de toutes les petitesses de ceux-là* Mais cette confusion ne dure pas. Tôt ou tard on finit par découvrir l'abime qui sépare la religion de Dieu des pratiques des hommes, l'Église fondée par Dieu des partis formés dans rÉglise par les hommes, les vérités de foi des enseignements humains, les principes révélés des opinions libres, la voix infaillible de l'Église

E.N FAGK DE l'eSPRIT MODEHXE 320

des voix faillibles de tel ou tel chef. Et quand cette distinction a pénétré dans les esprits et dans les cœurs, le règne des faux mystiques est évanoui et la foi est dçbout.

m. — En définitive, Tesprit moderne ne triomphera que dans le sens de la troisième explication donnée plus haut, c'est à-dire, dans le sens d'un développement de l'évidence philosophique, des sciences exactes, de la vie positive et de la liberté.

Or, ici la foi catholique doit encore moins trembler que là : car les deux premiers partis travaillent contre elle, tandis que le troisième, qui ne semble travailler que pour lui, travaille au fond pour elle. Si la foi n'a qu'à vaincre ceux-là, elle n'a qu'à diriger et bénir celui-ci.

En effet, d'abord, plus les questions philosophiques seront élucidées par la raison, soit qu'il s'agisse de Dieu, soit qu'il s'agisse des choses suprasen.âibles, plus la foi surnaturelle en sera fortifiée par les explications plus évidentes qui en résulteront inévitablement.

Plus les sciences naturelles se perfectionne-

330 l'.vvknîr dk la foi

ront par des découvertes incontestables, plus aussi elles perfectionneroTit les développements scientifiques du dogme, en les rendant plus incontestables et plus clairs*

Plus l'histoire s'éclairera, plus aussi elle dissipera les ténèbres encore amoncelées sur le côté parement historique du fait de la révélation divine, de l'établissement de TÉglise et de son développement à travers les peuples et les siècles.

11 est probable que ce développement scientifique contredira certaines explications des dogmes, données par les théologiens des siècles précédents d'après la science de leur pays et de leur temps. Mais nous avons déjà ru toute la diflérence qui existe entre les dogmes euxmêmes ou la parole de Dieu et les explications des dogmes ou la parole des hommes. Autant la parole de Dieu est étemelle, autant celle des hommes est passagère et muable. Bien plus, ces changements purement scientifiques dans renseignement théologique, loin de nuire aux vérités de foi, ne feront que les rendre, non pas plus certaines , mais intrinsèquement plus

m FACJK DE L'iiSPRIT MODERNE. ^îJl

claires , en les dépouillant des explications inexactes dans lesquelles on les avait enveloppées et obscurcies.

Si donc on considère dans la. foi le côté de robscurité» il est certain qu'il s'en fera une di* ininution * dans les siècles futurs, selon qu'il se fera une augmentation d'évidence philosophique et scientifuiue. Mais ce n'est là que le côté négatif de la foi. Son côté positif est celui de la luoûëre; et celui-là, loin de diminuer, augmentera toujours.

N'oublions pas que, selon saint Paul, nous ne sommes pas seulement les fils de la vérité, mais les fils de la lumière, /î/iV lum^ c'est*^àdire les fils de la vérité évidente ; et qu'au ciel, tandis que la charité restera éternellement, la foi et l'espérance disparaîtront* : l'espérance disparaîtra, parce que Ton y possédera ce que Ton aime et que l'on n'espère plus ce que l'on possède; la foi disparaîtra, parce qu'on y verra Dieu face à face et que l'on ne croit plus ce que l'on voit évidemment. Mais le voir évidemment

* /" Epître aux Corinthiem^ ch. xni.

332 l'avexir de la foi

et le posséder réellement, c'est y adhérer plus complètement.

Sur la terre il y aura toujours place à l'espérance et à la foi, parce qu'il n'y aura jamais possession complète et vue face à face. Mais par cela même que l'âme se perfectionne sur la terre, elle se rapproche du ciel ; par cela même que la vérité révélée devient plus lumineuse, on la croit moins, mais on la voit davantage. Loin de s'effrayer en constatant que la foi diminue dans son côté obscur et négatif, il faut se réjouir en pensant qu'elle est appelée à croître sans cesse, avec le développement de l'esprit humain, dans son côté lumineux et positif : car au fond, reculer les limites des mystères indestructibles ici-bas, c'est diminuer, non la foi, mois les obscurités de la foi.

En rendant la foi plus claire à nos yeux, le progrès des sciences nous en donnera une intelligence plus spirituelle. Trop souvent l'ignorance ou la grossièreté de notre esprit tient la foi captive dans les formules verbales qui en sont l'expression matérielle. Au lieu de vivifier hi lettre par l'esprit, nous matérialisons l'esprit

EN VW.E DK l'E!4PRIT MODERNE. 333

par la lettre ; et là. où nous devrions voir une vérité étei'nelle et universelle, nous ne voyons qu une vérité fugitive et particulière. C/esi le progrès de la raison dans la lumière qui nous délivrera de cette infirmité dans laquelle nous avons généralement trop vécu jusqu'à présent. Rappelons que saint Paul souhaitait aux Çolosslens non-seulement toute espèce de sagesse, mais encore Tintelligence spirituelle des choses divines, in omni sapientia et inielleciu spiri^ tali *.

D'autre part, le besoin de réalisme intelligent qui, avec le besoin d'évidence, caractérise le véritable esprit moderne, ne saurait nuire à la foi. Si la révétetion est un fait, si les vérités qu elle contient sont des- réalités certaines, pourquoi la foi Péd«^terait-eUe cet esprit de critique qui démasque les chimères, mais qui proclame les réalités? Si le sentiment de la foi et tous les autres sentiments qu'elle inspire ne sont pas illusoires, si ses priiicipes ne sont pas des utopies, si les vertus qui s*appuient sur elle

J Épitre aux Çoivssiens, ch . i, v. 9

33/| L\\YESia DE LA FOI

sont esseûtieliement pr^Uques, pourquoi fuirait-elle le terrain de T expérience et de la vie positive? l^oin de là. Elle n*a qu'^ ]>énéficier, en se plaçant sur c§ terrain, parce que plus elle satisfera aux exigef^nçes de )a*vie réelle» plus on la considérera comme une réalité incontestable, légitime» nécessaire même, non*seule* nient aux personnes d'une imagination exaltée, mais aux personnes d'une raison froide et impartiale* Peut-êtie les légendes plus ou moins dorées, les récits enguirlandés, certains faits d'un merveilleux douteux, pourront-ils souffrir de cette critique et de ce réalisme ; mais les récits exacts et les faits réellement historiques, ceux-là seuls que l'Église ait sanctionnés elle* même et dont elle ait vraiment besoin, y trou* veront une confirmation scientifique qui affeis mira la foi dans les esprits. .

Enfin, le développement de la liberté, l'abo* lition de toute contrainte extérieure et violente, empêcheront la foi d'ôtre accusée d'hypocrisie et la feront certainement paraître plus spoi^r tanée, plus généreuse, inspirée non par Yhab\^ tu^e ofl la çonvenaflçp, mais par h CQnyiction,

EN FACE DE l'eSPRIT MODERNE. 335

Si donc les catholiques savent être prudents et laborieux ; ^'iU savent profiter des lumières de Ja science, de Textepsiion des libertés, du gens pratique des sociétés modernes ; s'ils sa-* vent encore se dépouiller des vieux vôtements bum^ins, usés pcir te temps et par l'usage, que iiesliommes de nos jours ue veulent plus ac* capter; s'ils savent surtout ne point traiter copime éternel ce qui n'est que transitoire, ni comme transitoire et secondaire ce qui est éterpel et princips^l, et mettre toujours, dans les détails pratiques de la vie, les vérités de foi au-dessus des opinions purement tbéologiques, et les pré*ceptes moraux au-dessus de la discipline extérieure, ils prépareront à la foi un triomphe certain et glorieux.

. !¥• — Pour nous convaincre davantage que ce ne sont point V^ de vaines pensées ni de chimériques espérances, rappelons-nous que saint Paul parle d'une consommation des Saints, d'une complète édification dû corps du Christ, qui doit s'opérer par U naftrcbe dç rbuffianité t«ut

33C i/avhnir de la foi

entièi*e & Tunité de la foi, par le passage de l'enfance à la maturité et à la plénitude de Tâge, en un mot, par la croissance progressive de tous dans la doctrine, la charité et l'esprit de Jésus- Christ ^ Or, n'est-ce pas là le progrès dont nous venons de parler, progrès qui doit spiritualiâcr r homme et non matérialiser son intelligence, développer son cœur, sa conscience, sa liberté, et non les comprimer dans leurs plus légitimes et leurs plus nobles aspirations?

Saint Vincent de Lérins écrivait au cinquième siècle : « Mais, dira*t-on, n'y aura-t-il donc dans rÉgUse du Christ aucun progrès? Il y en aura, et un très-grand. Quel est l'eâprit envieux des hommes et ennemi de Dieu qui voudra l'emptNîhei*? 11 y aura progrès, progrès de la foi, mais non altération de la foi. Le progrès, pom* toute chose, consiste à se développer, en maintenant son identité ; Taltération, c'est le passi\ge du même au'di0éi*ent. Laissez donc croître avec puissance, avec magnificence, non-seulement en chacun, mais en tous, non-seulement

* E^^iht" twx SphéatètHS^ di. IV, ¥. 12-17

KN FACE DE l'eSPRIT MODERNE. '33?

dans chaque âme, mais dans l'Église^ Matière elle-même, de siècle en siècle et d*âgè en' âge, rintelligence , la science et la sagçggé. Oui, les dogmes antiques de la céleste phi}l>6ophic doivent par le temps se cultiver, se travailler et s'exposer, mais s'altérer, jamais. Ils recevront plus d'évidence, de lumière et d'explication, mais ils conserveront leur identité, leur plémtude, leur intégrité * » .

Déjà Orjgène avait dit auparavant : a II s'agit maintenant pour nous de transfigurer l'Évangile sensible eu Évangile intelligible, et dans l'Évangile temporel de voir l'Évangile éternel, u Et le savant Thomassin l'a répété : « Oui, dit-il, c'est ce. dont il s'agit; sans quoi nous ne secourrons pas l'enfance intellectuelle, nous n'arriverons pas à la sagesse adulte, à la maturité chrétienne. Dans notre Évangile corporel, temporel, historique, il faut savoir lire l'Évangile éternel et intelligible, qui est dans le premier comme l'esprit dans la lettre et comme l'âme dans la chair. Voilà ce qui est nécessairCi si

* Saint Yinccnl de Lérios» Commomt,

338 l'avenir de la. foi

Tenfance doit passer, si Tespiît doit entrer dans son adolescence ^ »

De nos jours le P. Perrone enseigne la même doctrine : oDe même, dit-il, que la connaissance intime et scientifique de l'univers nous donne une beaucoup plus auguste idée de Dieii, de même la profonde élaboration sdentiGque du monde surnaturel nous donne de Dieu et delà religion une beaucoup plu^ sublime idée^ ». Et il ajoute que le développement de U ,xaison humaine peut élever la doctrine de la foi à des explications vraiment scientifiques '.

Un autre membre de la Compagnie de Jésus prédit à la foi le même avenir, u Sous le coup Je la libre discussion et sous le libre rayonnement de la science, on verra, dit-il, la vie catholique sortir plus brillante et plus forte du creuset scientifique où périssent les religions humaines, et dire à ses enfants effrayés des espérances de la science impie : a N'ayez pas peur

1 Thomassirif ThooL Dogm,^ 1. 1, c. x.

2 Le P. Perrone, Traité de la Raison et de la Foi.

5 JbifL, pars 3% c. m : • Potest praeterea hamaDa ratio doctrinatn fldci ad tractationem vcre scientificam evchere. »

EX FACK DE l'eSPRIT MOOERN'E. 339

de la discussion ; n'ayez pas peur de la science ; la discussion m'affermit et la science me démontré : car je suis la vérité, Erjo sum veritas. » Les nouvelles tentatives de la science contemporaine ne nous inquiètent pas. Au bout de la science, si c'est vraiment de la science, nous savons ce qu'il y aura : il y aura une lumière nouvelle pour éclairer notre dogme ; et comme les corps se découvrent avec plus d'éclat sous le rayon spïendide de la lumière électrique, ainsi, grâce aux progrès de toutes les sciences, le caractère divin de notie vie resplendira de plus en plus dans la lumière scientifique *. n

Qui n'a lu cette autre page, si pleine de foi et d'espérance ? «La chrétienté, dit le P. Gratry^

doit aujourd'hui, par la force des choses et par la volonté de Dieu, passer de la Foi de l'enfance à la Foi de l'homme fait. Ce passage de Tenfance à la virilité, dans l'ordre de la Foi, est partout indiqué, dans la tfadition chrétienne, cdmme désirable, possiblej nêcei^ire, comme le but du progfèsii.

< Le P. Félix, Discours prohohcô ad Googi-ès de Maliocs,* le 3 septembre 186^, sur Les trois Phases de là vie deT Église;

3^0" l/WEXm DE LA FOI

« Voici le monde visible créé de Dieu. L*homnie le regarde par Fœil du corps, et en voit la beauté apparente ; puis, peu à pea, iile sonde par rintelligence, et alors H le trouve cent et mille fois plus beau, plus grand, plus digne de Dieu. De même , pour cet autre monde do la grâce, ce monde de la foi objective et historique, Dieu nous met sous les yeux sa première beauté apparente, la seule, presque, (juc la masse des hommes ait saisie jusqu'ici. Mais cette première beauté n*est rien, si nous la comparons à l'immense beauté qu'y découvrent et qu'y découvriront de plus en plus les adorateurs en esprit et en vérité,

« Pensez aux deux manières dont les hommes contemplent le ciel étoile : Tune par les yeux seulement, l'autre par les yeu^ et la science. L'œili du premier regard, voit leur splendide beauté; mais la beauté que voit la science dépasse mille et mille fois l'éclat de ces belles ap parences que les animaux voient comme nous. (4* est le même ciel dans les deux cas. Mais l'œil ne voit que la belle voûte, tout étincelante de diamants, qui nous enveloppe et dont nous

KN FACE DE l'eSPRIT MODKHNE. 341

sommes le centre ; la science voit l'armée des soleils, centres de vie qui fécondent l'espace, qui gouvernent et vivifient les mondes, et qui luisent avec enthousiasme sous l'œil de Dieu. — Oui, la Foi objective et historique et la lettre du dogme peuvent être aussi comprises de deux manières. C'est le même dogme dans les deux cas. Le même objet est pour nos yeux» C'est la même substance implicite donnée de Dieu au fond de l'âme. Mais les lumières que donne la lettre à l'enfance de l'esprit ne sont rien, comparées aux clartés sans fin qu'y peut puiser l'adoration et la contemplation en esprit et en vérité. Et les premières applications que le genre humain a su faire jusqu'ici des vérités de la Foi, pour gouverner le monde dans la justice, ne sont rien, comparées aux forces surnaturelles indéfinies qu'il en peut tirer à mesure qu'il avancera dans la science de la foi. Il me semble même quelquefois que jusqu'à présent le monde moderne n'a rien fait pour exploiter vraiment le Christianisme. Les hommes n'y comprennent encore rien, et n'en savent encore rien tirer. Un très-grand nom-

3A2 l' AVENIR DE LA FOI

bre n'en voient même pas la première beauté apparente, comme fait l'œil pour le cieL il est même certaine manièœ étrange de le regarder, qui n'aperçoit dans tout son dogme qu'obscurité, laideur, infirmité, mort ou stérilité K » Et ailleurs le P. Gratry ajoute : « La science de la religion n'existe pas encore, ou ce qui en existe est caché. Les défenseurs , comme les agresseurs, frappent souvent sans rien voir. Mais courage I la science de la religion est posftible* Son jour viendra, j'en suis certain ; j'en vois l'aurore. Alors bienheureux seront ceux qui auront eu la force de croire sans voir/ qui aur'ont eu dans l'âme l'instinct prophétique et ^ivinj le feu profond, le feu sacré d'enthousiaiime et de foi, de justice^ d'amour, de bonté, substance de certitude et principe assuré de lu^ mlère. Alors seulement commenceront les •grands progt*ès de l'Évattgilei les vrais progrés du genre humain. Ce qui précède était l'enfance et le pretnier essai de l'ère nouvelle, première communion des chrétiens^ bientôt trou-

^ Crise de la fbi't I" conférence, p. 75, 80-82.

EN FACE DE l'eSPRÎT MODBRNE. SAS

blée, presque emportée par les scandales du monde encore ignorant et barbare. Mais Tenfant devient homme et il va retrouver le isens et comprendre là magnificence de ce trésor de Dieu : }$i Maires dûrium Deif 11 Va s'en emparer, en esprit et en vérité, pour le répandt*e sur le monde entier, et commencer enfin la marclie régulière du genre humain vers Dieu, unique source de la Vie croissante sur notre terre^ et dans le mottde au delà de la mort *. »

tin esprit éminent, la princesse de Sâyn- Wittgensteitî , considérattt la ruine des anciennes formes sociales et le progrès de la liberté et de Tégalîté dans les sociétés modernes» s'en réjouit pour l'avenir et le triomphe de l*Égllsei Dans un ouvrage approuvé et irti^ primé à Rome mémfe, il est question de p solutions grandioses et neuves » concernant les problèmes contemporains *. On y trouve ejtprimées nettement les pensées suivantes \ u Lors-

* Le p. Gràtry, Lettre^ sur l'a Religion, Réponse à M. Vatherot;186^.

* L'Eglise attaquée par la médisance ^ p. 186; Rotné,

3i4 ' l'avenir de la foi

que les passions contraires à l'Eglise réussissent à lui soustraire un genre d'activité, la Providence ne manque jamais de lui en dévoiler un autre. L'Église se trouvant à présent réduite à une sorte d'impuissance dans le domaine de la politique intérieure et extérieure, comme dans celui de l'enseignement public, ce fait seul suffit à présager un prochain et immense revirement dans sa situation générale *.. . Une dernière crise est pressentie, prévue, attendue, on peut même dire souhaitée de tous^ tant chacun se sent fatigué du provisoire actuel» oppressé par l'incertitude qu'il fait peser sur toutes choses *... Il faudra que l'Église trouve un nouveau terrain, sur lequel son action puisse concourir avec celle de l'État, pour conserver aux hommes, tion les anciennes formes et la lettre des lois données à des pays exclusivement catholiques, mais l'esprit chrétien^ la possibilité de maintenir et de défçndre la vérité catholique dans des pays, ouverts désormais à tous les

* V Église attaquée par la médisance^ p. 187. Rome,

^Ibid,,p 222

EN P'ACE DE l'esprit MODjBRNE. 345

peuples de la terre et à tous leurs cultes^... Alors, tous les cultes, privés de leurs immemes soutiem matériels, de leurs forces répressives^ ne vivront que de leur vie spirituelle. Il est évident que, réduite à cette extrémité, Texistence de la vraie religion aura ses difiicultés; tuais les fausses religions ne pourront pas se soutenir du tout. Elles périront plus ou moins rapidement, selon quelles renferment une plus ou moins grande portion de la vérité, L'Eglise seule, en perdant ses soutiens matériels^ ses appuis administratifs^ ses forces répressives^ dans ses nations, regagnera au centuple^ en expansion dans d'autres pays, ce qui lui aura échappé dans les siens, si inférieurs en nombre et même en puissance. L'égalité moderne qui lui aura été contraire en principe, désavantageuse en pratique, dans le petit nombre d'États soumis encore à l'ancien régime, cette égalité lui sera favorable en principe ^ lui sera avantageuse en pratique^ dans le grand nombre d'Etats qui existent en dehors du Christianisme et de l'orthodoxie... L'Église retrouvera ainsi bien plus

* V Église attaquée par la médisance, p. 230.

346 l'avenir de la foi

de vigueur, par son étendue, qu elle n'eo av^it dans les étroites limites de ses empires d'autrefois ^.. Les hommes ne voient leur salut que dans les formes anciennes et y tiennent avec passion, parce qu'ils ne songent pas à l'im* prévu recelé dans les formes naiweUés^ et ilane comptent pas aveq cet \m^v^s\Xy purée quik ne compieiii pas assez sur ta Providence^ qui a donné c^ Thumanité un correctif aux imvitabtes destructions du tempa, dans la possibilité tou-r jours renaissante de transfoji'mer ses indeatrucr tibles éléments*... Il peut y avoir ça et tji, à Rome et ailleurs^ des esprits attachés à oer^ tains vieux et^remenis par paresse stérile ou par rhabitude invétérée de gouverner selon une forme donnée, dont une longue expérience con^ naît les avantages et dont leur position élevée ne sent pas les inconvénients \ ix

On le voit, quelque variés que soient les pointa Ae vue auxquels on se place pour considérer

» V Église attaquée par la médisance^ p. ^36-238: 2 Ibkl., p. 2Û4.

2 MîV/., p. 245.240.

T3N FAGK DE l'eSPRIT MODEHNE, 347

l'avenir de la foi, on aperçoit toujours Teapérance et le triomphe.

Oui, espérons dans ravenir, quelque profondes que soient les tristesses du présent. La marche de l'Église est comme celle de la mer ;. elle a son flux et son reflux. Quand la marèe descend, les enfants croient que la mer se retire pour ne plus revenir ; mais les hommes qui cou-. naissent les lois de la nature, savent que plu la marée baisse, plus elle sera suivie d'un reflux considérable. Il en est de même dans l'Église : l'histoire nous montre toutes les époques d'abaissement suivies de siècles glorieux. Actuellement l'Église traverse une de ces époques d'abaissement. Sous l'influence de l'obscurantisme, de l'esprit de parti, de l'intrigue, du fanatisme et du pharisaïsme, il semble que les eaux de la grâce descendent, que la foi se retire, que tout se dessèche, et que le soleil de justice va se coucher pour la dernière fois sur le monde. Ne partageons point ces craintes puériles. Bientôt la vague du spiritualisme reviendra sur le rivage, grossie par celles de la charité, de l'honnêteté et de la liberté.

3/i8 l'avknir de la foi en face de l'esprit moder:(e.

0 avenir de la sainte Église de Jésus-Christ, des hommes te maudissent au nom de leurs opinions, moi, je te bénis au nom de ma foi. Que la mer soit basse ou qu'elle soit haute, l'infini plane toujours sur elle. Que l'Église soit descendue ou quelle soit remontée, Jésus- Christ est toujours avec elle. Si maintenant la plage est à sec, le retour de la haute mer n'en est que plus prochain ; et déjà, en eflet, n'entendons-nous pas le sourd mugissement des flots qui approchent ?

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