‹ La foi laïqueChapitre 19 sur 111 · Revue pédagogique, n° du 15 août · texte numérisé non relu

Revue pédagogique, n° du 15 août

moyen jusqu'ici connu de faire surgir le mérite, de mettre en valeur pour le plus grand bien de la société toutes les ressources qu'elle recèle et que parfois elle ignorerait si l'école n'était là pour les révéler.

Dans un pays de suffrage universel, l'école influe directement sur les destinées du pays, car, suivant un mot célèbre, elle ne fait pas les élections, mais elle fait les électeurs.

Dans un pays, et j'ajoute : dans un siècle où le travail est le seul roi du monde, l'école est un des puissants agents de production, car c'est la grande pépinière des travailleurs...

C'est ainsi que vous voulez, — et vous avez raison de vouloir : pour les tout jeunes enfants, l'école maternelle avec ses jeux, ses chants, au bon air sous les beaux ombrages que vous venez de nous montrer. Vous voulez ensuite pour les enfants, dans la période d'obligation scolaire, des écoles primaires avec des classes rigoureusement graduées, en trois cours bien distincts, aboutissant au certificat d'études, ce titre imconnu il y a vingt ans et si estimé déjà qu'après l'avoir raillé jadis, on s'ingénie aujourd'hui à le copier.

Vous voulez enfin, pour les filles comme pour les garcons qui ont achevé l'instruction strictement obligatoire, un enseignement complémentaire et des écoles primaires supérieures comportant une préparalion solide aux carrières de l’industrie, du commerce et même de l’enseignement. Et enfin, à loule celle variété d'écoles dont la seule énuméra- Lion eûl paru autrefois une chimère, vous ajoutez, magnifique couronnement, ce beau et riant collège qui offre au choix des familles el aux dispositions

de l'enfant le double cycle des études secondaires, l'enseignement spécial et l'enseignement classique, l'un et l’autre menant l'élève jusqu'au terme.

De tout cela, Messieurs, je suis heureux de vous remercier au nom du gouvernement, parce que tout cela, c'est le progrès dans le présent et dans l'avenir, pour lindividu et pour la nation.

Mais en même Lemps — et c'est là-dessus que je veux insister — ce que vous avez fait là, Messieurs, est par excellence une œuvre de paix.

Ah! j'entends bien ceux qui se récrient : « Une œuvre de paix, votre campagne de laïcisation! Une œuvre de paix, vos lois scolaires! Oubliez-vous donc qu'elles ont été depuis dix ans le grand champ de bataille parlementaire? Oubliez-vous donc qu'elles ont imposé aux pères de famille l’instruction obligatoire, imposé aux communes l'instruction laïque? » — Non, Messieurs, nous en sommes trop reconnaissants à la République pour l'oublier jamais.

Mais quoique ces choses soient récentes, nous sommes déjà assez loin du premier feu de la lutte et des polémiques, nous les avons déjà vues à l’œuvre assez longlemps, ces lois Lant calomnites, pour en pouvoir parler de sang-froid. Essayons.

Messieurs, il est vrai, ces lois marquent une date dans l'histoire de notre société. Elles marquent le moment où un grand peuple s’est reconnu majeur el a décidé qu'il réclamait les droits el qu'il acceptait les charges de la majorité. Plus exactement, ces lois ont consommé une émancipation commencée depuis un siècle, étendue et acceptée depuis lors dans tous les domaines sauf un seul : c’est cette

dernière exception qu'elles ont fait disparaitre; elles ont fait le 89 de l'enseignement national.

Elles ont consacré, dans ce domaine spécial, le passage définitif de l'ancien régime au nouveau.

Le propre de l’ancien régime, c'est que la société française, aussi bien dans la commune que dans l'État, s'en remettait pour la garde de ses intérêts, pour l'entretien de ce que nous nommons aujourd'hui des services publics, à des corporations dont chacune avait son but, son œuvre, ses charges el, en manière de paiement, cerlains privilèges. Qu'il s'agit de faire la guerre ou de faire l’aumône, de rendre la justice ou de percevoir les impôts, d’entre- ‘tenir des hospices, des asiles, des séminaires, des collèges, des écoles, partout et toujours c'était l'affaire d'une corporation grande ou petite, qui agissait à peu près souverainement au lieu et place de la société elle-mème et en son nom. Elle se chargeait de faire les affaires de la société. Il n'y avait pas à proprement parler d'œuvres nationales, parce que la nation avait, pour ainsi dire, affermé tous les services nationaux. Encore cette image d’un contrat n'est-elle pas tout à fait juste : en réalité, la nation était encore à l’état de minorité, elle ne savait ni ne pouvait s'administrer elle-même.

Pour tout ce qui touche en particulier les services sociaux de l’ordre le plus relevé et le plus spirituel, la société française était restée sous une tutelle dont je ne parlerai pas légèrement ni sans respect. Elle élait sous la tutelle de cette grande et antique éducatrice des nations, de celle qui avait civilisé le monde barbare el lui avait révélé une autre force que la force brutale, de celle qui la première avait fait trembler les brigands féodaux dans leurs nids

d’aigles, ouvert un refuge aux opprimés de ces temps effroyables derrière des murailles que rien né protégeait et que nul n'osa violer, de celle enfin qui à travers les siècles nous à transmis, à tout prendre, le plus précieux des trésors de la civilisation moderne, l'Évangile.

La France se glorifiait d'être la fille aînée de l'Église : quoi de plus naturel que de confier à l'Église et aux innombrables communautés ecclésiastiques ses enfants à instruire, ses malades à soigner, ses pauvres à secourir, ses aumônes à distribuer, ses libéralités à administrer?

Mais quoi de plus inévitable aussi et de plus facile à prévoir que l'invasion progressive des abus, accompagnant un énorme accroissement de richesse et de pouvoir qui, au bout de quelques siècles de ce régime, devait faire des ordres et des monastères de toute sorte non plus les serviteurs, mais les maîtres du pays?

Ne craignez pas, Messieurs, que je vienne icileur faire leur procès. Ne croyez pas en particulier que nous soyons tentés de dénigrer les communautés vouées à l’enseignement populaire, et que nous ayons quelque secret plaisir à méconnaître les dévouements qui s'y sont cachés, à en rabaisser le mérite, à discuter le prix de leurs services passés et présents! Non certes, nous n’oublierons pas, filles de saint Vincent de Paul ou frères de Jean-Baptiste de La Salle, religieux et religieuses de toute robe et de tout nom, nous n’oublierons pas que pendant deux ou trois siècles vous avez été presque seuls à vous occuper des enfants du peuple, et nous ne nous étonnons pas que le peuple s'en souvienne et

kk LA FOI LAÏQUE.

vous aime. Non, nous ne sommes pas, nous ne serons jamais ingrals envers vous. Mais nous ne voulons pas non plus être ingrats et infidèles à la mémoire de nos pères, qui, il y a tout à l'heure cent ans, nous ont, au prix de leur sang, conquis des droits et légué des devoirs jusque-là inconnus.

Pouvons-nous renier ce glorieux Tiers-État qui, se sentant mûr pour la liberté, déclarant la nation capable de se gouverner elle-même, a d'une main ferme déchiré d'un seul coup tous les vieux pactes avec loutes les corporations commerçantes, enseignantes, bienfaisantes, tout ce réseau de liens et de bandelettes séculaires où était emmaillotée l'ancienne société française? Pouvons-nous renier cette généreuse élite de la noblesse et du clergé qui, dans la nuit du 4 août, est venue renoncer à d'antiques privilèges, brûler ses Litres et demander à l'Assemblée nationale l'honneur de rentrer dans les rangs de la nation, pour marcher, d'égal à égal, avec ceux dont ils étaient hier les seigneurs et les maîtres?

Quand la première République à déclaré qu'un peuple souverain doit diriger lui-même ses affaires, toutes ses affaires, que la société civile doit tenir les registres de état civil, que la nation doit savoir el vouloir s'organiser elle-même au dedans, comme se défendre au dehors, qu'il lui appartient d'assurer par elle-même la justice, l'administralion, l'assislance publique, Finstruction publique aussi bien que la défense du territoire el le maintien de l'ordre, elle ne faisait nt un acte de passion ni un coup d'ostracisme, elle faisait un acte d'émancipation normale el réfléchie.

EE quand la troisième République, renouant la tradition brisée par la monarchie el l'Empire, et

reprenant l'œuvre interrompue, a décidé que l'enseignement primaire est un service public, et que, comme tous les services publics, il serait laïque, elle n'a point fait œuvre de parti, elle a fait acte de nation.

Elle n'a expulsé, dépouillé, persécuté ni un seul homme ni une seule association : elle a simplement déclaré qu'au lieu de déléguer à telle ou telle association une partie de ses pouvoirs et de ses devoirs, elle entendait user des uns et remplir les autres par elle-même, directement et souverainement. Est-ce là ce qu'on nomme un attentat à la liberté?

Supposez, Messieurs, au lieu d’une congrégation religieuse, une association laïque. Vous en avez à Fontenay même un remarquable exemple dans la Ligue de l'Enseignement, à laquelle cette région doit tant. Aujourd'hui, Messieurs, la Ligue de l'Enseignement n'a plus ici le rôle important qu'elle avait aussi longtemps qu'elle était linitiatrice, l'organisatrice de l’enseignement laïque : elle ne l’a plus, parce que la loi, l’action des autorités publiques, l'intervention des communes, assure désormais, sans elle, la marche du service. S'en plaint-elle? S'étonnet-elle qu'au lieu de la prendre pour intermédiaire obligé, l'État ait mieux aimé nommer, payer, diriger lui-même les maitres et les écoles de l'État?

On n’a rien fait de pis aux associalions analogues de frères ou de sœurs enseignantes.

Et leurs amis devraient bien le comprendre.

Puisqu'ils sont aussi bons Français que nous et qu'ils se croient meilleurs chrétiens, savez-vous ce qu'ils devraient faire en voyant se multipher d'un bout à l'autre du pays les écoles laïques? Ils devraient s’en réjouir et non s'en affliger.

Ah !s'il avait été donné à ces deux grands hommes de bien que je nommais, — au vénérable de La Salle, alors qu'il recrutait péniblement, en dépit du clergé même, quelques jeunes hommes qu'il espérait décider à accepter par piété la tâche d’instruire les enfants du peuple, — à saint Vincent de Paul, alors qu'il rassemblait quelques pieuses filles disposées à se disperser sur le sol de la France pour aller disputer les âmes à l'ignorance et à la misère, — S'il leur eût été donné à tous les deux d’entrevoir dans une sorte de vision prophétique la même France à deux siècles de là, peuplée d'écoles où l'enfant du pauvre et l'enfant du riche grandiraient côte à côte, ayant pour les instruire un homme, une femme d'une instruction soignée, d’une conduite irréprochable, ne remplissant cette tâche ni comme un mélier pour vivre ni Comme une œuvre pie pour gagner le ciel, mais tout naturellement comme leur devoir et leur honneur professionnel pour bien mériter du pays, — s'ils avaient vu la France offrant ce spectacle non pas dans quelques villes privilégiées; mais jusque dans le dernier village, jusqu'en ces hameaux de la montagne perdus dans les neiges et qui de leur temps élaient encore à demi sauvages, croyez-vous, Messieurs, que leur premier mouvement eût élé de se lamenter à la pensée qu'eux el les leurs en ces temps nouveaux ne seraient plus indispensables? Non. C'étaient de trop grands cœurs pour avoir celle petitesse; ils seraient tombés à genoux en s'écriant : « Loué soit Dieu qui à fait ces miracles, et heureuse la généra- Hion qui les verra! »

Nous sommes celle génération, Messieurs :

n'ayons pas des yeux pour ne point voir. EL ne

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tenons pas pour un progrès insignifiant celui dont nous sommes témoins. Un peuple qui sans effort et sans interruption tire de son sein plus de cent mille instituteurs et instilutrices. capables de remplir la plus délicate des fonctions, dignes que la nation leur confie ce qu'elle a de plus précieux, ses enfants, ce n'est pas un peuple en décadence ou en révolution. Cela suppose un niveau constant d'instruction et de moralité générale autrement élevé qu'au temps où la société était trop heureuse de trouver quelques milliers de moines et de religieuses pour lui rendre le service d’instruire la jeunesse à leur manière et à leur gré.

L'eussent-ils fait, le fissent-ils admirablement, nous préférons à leur enseignement l’enseignement par des laïques. Les laïques, nous pouvons le dire sans blesser personne, ont cet avantage qu'appartenant à la famille et à la société dans des conditions communes et normales, ils sont mieux en état d'y préparer les enfants qui doivent y vivre.

Ils n’ont pas fait vœu de renoncer aux ambitions légitimes du travail, de renoncer à la famille, à ses joies, à ses douleurs, à ses inquiétudes, à ses angoisses, de renoncer à leurs intérêts, à leur indépendance d'homme et de citoyen : c'est précisément pour cela qu'ils ont nos préférences.

Dites si vous voulez qu'ils sont plus loin de l'idéal myslique : ils sont plus près de l'idéal pratique, et c'est ce qu'il nous faut.

A ces laïques, il est vrai, nous ne leur demanderons pas l'exemple du dévouement monastique. Mais ils nous donneront celui d'un autre dévouement, qui nous suffit : un instituteur qui élève honorablement sa famille avec le modique salaire qu'il gagne sous

les yeux de tous, une inslitutrice qui, sans être, comme la religieuse, protégée par le voile et par un habit qui la met à part, a su être, dans la plus modeste condition et parfois au milieu de quels périls, une jeune fille sans reproche, puis une femme el une mère respectable, voilà ceux qui ont vraiment qualité pour dire à nos enfants ce que c'est que la vie et ce que c'est que le devoir.

Nous ne méconnaissons pas d’autres formes de la vertu, mais celle-là surtout nous intéresse qui n'est pas incompatible avec la vie sociale ordinaire : il y a pour nous quelque chose de plus sacré que le couvent, c'est la famille.

Messieurs, l'instruction en France est désormais obligatoire, gratuite et laïque. Au lieu de ces trois mots qui ont comme un air de combat, disons ce qu'ils signifient, el peut-être serons nous plus aisément d'accord.

Hs signifient que la France, à ce déclin du xIx° siècle, se sent assez éclairée pour vouloir que pas un de ses enfants ne soit frustré d'instruction, — assez généreuse pour vouloir acquitter elle-même celle delle nationale d'instruire ses enfants, au lieu de demander à des bienfaiteurs quelconques, à l'église, à l'hospice ou au château, de les faire ins- Lruire par charité, -- assez riche enfin d'intelligences et de dévouements pour n'avoir plus besoin de passer contrat avec un fondé de pouvoirs quelconque, heureuse d'assumer elle-même la responsabilité de l'éducation nationale.

On aura beau dire, Messieurs, que ce sont là des mesures violentes el des procédés de persécution; si on ne se lasse pas de le répéter, ne nous lassons

Tan v 17.9 1

pas de prouver le contraire. L'évidence finit toujours par triompher de la passion. Et en France le bon sens a toujours le dernier mot.

Il y a trois cents ans, c’est du lieu même où nous sommes qu'est parti, au plus fort des guerres religieuses, cet éclatant appel au bon sens et au sentiment français, ce cri de ralliement de tous les bons citoyens qui s'appelle la-Salyre Ménippée et qui a eu raison de la Ligue et des Ligueurs.

Qui sait si ce ne sera pas d'ici encore, du cœur de la Vendée libérale, que jaillira de nos jours une nouvelle Satyre Ménippée qui nous fera rougir d’avoir été si longtemps plus acharnés pour les intérêts du parti que pour ceux du pays? Qui sail s'il ne grandit pas quelque part dans une de vos écoles, celui qui fera entendre cette parole de conciliation dans la liberté, celui qui trouvera des accents persuasifs pour faire enfin pénétrer dans tous les cœurs le mot du grand patriote dont en.ce moment même on découvre la statue : « Malheur à celui qui met sa secte au-dessus de son pays! »

Messieurs, redisons-le en présence de ces enfants pour qu'ils en gardent le souvenir : I n'est pas vrai qu'il y ait deux Frances, qu'il y ail deux peuples dans ce peuple. Il n'est pas vrai que la patrie, notre mère, ait enfanté deux races irréconciliables. L'école fera la lumière : dès que la lumière aura lui, les fantômes disparaitront, nous nous apercevrons qu'il n'y à en France que des Français, — aujourd’hui tous égaux, el demain, quoi qu'on fasse, tous frères!

For LAÏQUE.

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