‹ La foi laïqueChapitre 20 sur 111 · MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

(10 septembre 1892.)

Monsieur le Ministre.

Je viens vous demander la permission de créer, avec le concours de quelques amis, un petit journal scolaire qui n'ait aucun caractère officiel, une manière de Bullelin où se traiteraient, en toute liberté, les questions du jour intéressant l'enseignement primaire.

La proposition peut surprendre, venant d'un chef de service de votre administration centrale; elle eût fort surpris 11 y a quinze ou vingt ans. Je m'assure pourtant, Monsieur le Ministre, qu'elle ne vous étonne pas plus qu'elle ne vous effraie. Et, si je vous demande de plaider ma cause comme si elle n'était pas gagnée d'avance, c'est que l'exposé de ma requête pourra être du même coup le programme du recueil projeté : celle lettre, si vous m'y auto-

4. En tôte du premier numéro de la « Correspondance générale de l'instruction primaire, bulletin d’études, servant d'intermédiaire entre les autorités scolaires, les familles et les membres de l’enseignement primaire publie et privé » (septembre 1892.)

risez, sera l'introduction naturelle de notre premier numéro.

L'enseignement primaire est devenu un service public, c'est vrai, mais combien différent de tous les autres! Dans les autres, le fonctionnaire à sa tâche tracée ; il sait la somme de travail qu'il doit fournir : cela fait, la journée finie, il s’appartient. L’instituteur au contraire ne peut mesurer ce qu'il donne à l'État, car ce qu'il donne ce n'est pas un lemps convenu, c'est le meilleur de lui-même. On lui confie des enfants avec charge non seulement de les instruire, mais de les élever : or il ne peut le faire sans les aimer, et s'il les aime, il ne compte plus avec eux. La collaboration qui lui est demandée à l’œuvre sociale de l'éducation est de telle nature qu'elle ne saurait commencer et finir à heure fixe. Sa fonction — et c'en est la singulière noblesse — lui vaut ce trait de ressemblance avec l'artiste et avec le savant, qu'il faut, même malgré lui, qu'il y pense sans cesse.

De là, la nécessité qu'il y ait au sein du personnel enseignant une vie professionnelle beaucoup plus intense que dans la plupart de nos autres services civils. Un de vos prédécesseurs, M. Spuller, l'a un jour fort bien expliqué : « Un homme qui doit tirer de son propre fonds incessamment renouvelé les sentiments, les idées, les influences qui feront de lui un éducateur, un homme qui n’est rien s'il ne met pas son cœur et son âme dans ses fonctions, cet homme-là, plus qu'un autre, a besoin de tout ce qui peut le tenir en haleine, de tout ce qui entreliendra chez lui la foi dans son œuvre, Famour de son état, la confiance dans sa destinée. »

De mème que l'armée ne serait plus l'armée, si on

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la supposait parfaitement oultillée, équipée et imstruite, mais ne vibrant plus au souffle des grands sentiments d'honneur et de patrie, de même nos cent mille instituteurs, ces soldats de la paix, n'auraient bientôt plus ni élan ni énergie, si l'on s'avisait d'éteindre en eux, sous une correcte uniformité, le besoin de progrès, le goût des réformes, l'émulation inquiète qui agite un grand corps et en stimule toutes les forces vives.

Des esprits prompts à la critique se demandent pourquoi ces élernelles « conférences pédagogiques », pourquoi ces « congrès d'inslituteurs », pourquoi tant de cercles et tant de journaux, tant de pétitions et tant de vœux de ce personnel remuant? — Où en serions-nous, Monsieur le Ministre, le jour où il ne remuerait plus?

Que vaudrait l'école, lorsque les instituteurs ne se passionneraient plus pour ou contre chacune des petites innovalions qu'on y peut apporter? On leur oppose la sagesse des employés de tant d'autres administrations : mais quelle est l'administration qui exige de ses agents un service tout spirituel, qui consiste à se replier sans cèsse sur soi-mêmé pour faire sans cesse le don de soi-même ?

Cet esprit d'initiative, ce perpétuel mouvement d'idées, cette liberté d'examen, cet appel incessant au perfectionnement, el par suite ce besoin d'un constant échange de vues, si tout cela n'existait pas chez nos ‘instituteurs, 1l faudrait Pinventer.

Loin d'en prendre ombrage, l'administration doit ètre la première à favoriser le développement d'un esprit public dans le personnel enseignant ;-et c’est bien ce qu'elle a fait dans les premières années du

régime républicain, — alors que s’élaboraient les lois sur l'instruction gratuite, obligatoire et laïque, — par une fréquente consultation publique des fonctionnaires de tout ordre, réunis en assemblée pour exprimer leurs vœux, pour rédiger leurs programmes, pour se pénétrer de l'esprit de solidarité. Et l'on comptera un jour, au nombre des services rendus au pays par celui que M. Jules Ferry a si bien nommé « le premier instituteur de France » !, l’organisation Hibérale et la ferme direction de plusieurs de ces grands congrès nationaux et internationaux où nos instituteurs, trompant l'attente de leurs détracteurs, se sont montrés capables de discuter dignement les questions les plus délicates.

Aujourd'hui, sauf en des circonstances rares, telles qu'une Exposition universelle, ces grandes assises du corps enseignant conslilueraient un appareil disproportionné au but. Aujourd'hui les questions primordiales, celles qui peuvent émouvoir une assemblée, y provoquer des courants d’'enthousiasme ou de vifs élans d'opposition, ne sont plus à traiter. Les lois sônt faites, les principes posés, les programmes écrits et même presque appliqués.

Est-ce à dire qu'il n'y ait rien à faire pour tenir les esprits en éveil et pour prévenir la torpeur, mal plus dangereux que la fièvre?

Dans l'œuvre scolaire comme dans l’œuvre politique — vous me permettrez, Monsieur le Ministre, ce rapprochement — nous avons procédé, suivant la tradition francaise et révolutionnaire, en commen-

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