M. Gréard
çant par les principes, en traçant d’abord d'un trait vigoureux, mais sommaire, les lignes générales, en construisant tout d’une venue le gros œuvre de l'édifice. Restent les détails d'exécution, les parties accessoires à faire ou à refaire, el Lout ce menu travail d'aménagement intérieur sans lequel un palais même risque d'être inhabitable.
C'est l'œuvre de ce second âge où nous sommes entrés. Pour laccomplir, il nous fault passer de l'ensemble au détail, des généralités aux minulies, des grandes idées aux petites affaires. L'âge des congrès esl fini, celui de la presse est commencé.
Et la presse, heureusement, n'a pas attendu pour éclore l'appel de l'administration. Il y a vingt ans, les journaux scolaires français élaient au nombre de deux ou trois : ils ne se comptent plus aujourd'hui; il en naït Lous les jours.
— Pourquoi donc en créer un de plus?
— Pour qu'il y en ait un dont l'office particulier soit de faire comprendre, à lous, les relations nouvelles qui existent aujourd'hui entre lFadministraion et les administrés; qui serve, en quelque sorte, de registre ouvert sous les yeux du publie pour recueillir, non pas ce que nous avons à dire aux autres, mais ce que les autres ont à nous dire; qui montre sans cesse au public el nous garantisse à nous-mêmes que nous savons écouler; qui soit là enfin tout exprès pour allester que l'enseignement national, Lel que la République la fait, n'est pas un mécanisme créé de toutes pièces par voie réglementlaire, mais une force vivante qui se retrempe de jour en jour par le libre effort de chacun de ceux qui l'exercent.
Il existe depuis de longues années, sous le nom d’Intermédiaire des curieux, un utile recueil qui met en rapport, dans le domaine de l’érudition, ceux qui cherchent et ceux qui croient avoir trouvé. Telle serait, dans l'ordre des questions scolaires, la petite feuille que je rêve. Car 1l s'agit de beaucoup moins que d’un journal, et pourtant de quelque chose de plus par un côté. Il s'agit d’un simple bulletin, j'allais dire d’un carnet de correspondance des amis de l’école, maîtres ou inspecteurs. directeurs ou adjoints, collaborateurs officiels ou officieux de l'enseignement public ou libre. On pourrail l'appeler le Bulletin des petites réformes, pour bien prévenir qu'il ne faudra chercher là ni grands articles, ni hautes théories pédagogiques, mais beaucoup de détails, les détails pratiques et intimes de la vie scolaire.
Quelqu'un ne manquera pas de dire, — ce ne sera.pas vous, Monsieur le Ministre, je le sais — : « Mais comment peut-il y avoir encore tant de questions à poser el à résoudre à propos d'enseignement pranaire? »
C'est qu'en effet, le grand public ne se doute guère de ce qu'est une école.
Combien de gens d'esprit s'imaginent que rien n'est plus simple que de faire la classe à des enfants : n’en sait-on pas toujours assez pour montrer à lire ou à écrire? La vérité est qu'il y a peu de métiers qui requièrent plus impérieusement un apprentissage au sens technique du mot. Quand done se trouvera-t-1 quelqu'un ayant l'oreille des gens du monde, un Sarcey par exemple, pour leur expliquer ce qu'on fait dans nos écoles?
Ils n’ont jamais remarqué que pour donner l'instruction — et, par surcroît, l'éducation — à l'enfant du peuple, l'école primaire dispose d’un temps incroyablement réduit et opère dans des conditions qui réduisent encore l'action des maîtres. On nous dit : « Faites des hommes », mais on ajoute : « I] faut avoir fini à douze ans ». Que serait l'élève du lycée si son cours d'études et son développement intellectuel s'arrêtaient net à douze ans? EL ce n'est pas tout : il faut qu'un seul maitre, qu’une seule maitresse mène de front cette œuvre éducatrice pour cinquante, soixante, soixante-dix enfants à la fois et, dans les trois quarts des écoles, pour des enfants d'âge et de savoir absolument inégal.
Voilà le problème que la société donne à résoudre à l'inslituleur, à linslilutrice. Essayez de mettre aux prises avec une école rurale un homme, une femme d'une instruction plus que suffisante, ayant bon cœur et bon caractère, et demandez-leur de faire seulement huit jours l'expérience pendant leur séjour au village, en vacances. Vous jugerez de leur désespoir.
Pour tirer parti d'une telle situation, pour faire, passez-moi le mol, ce Lour de force, il y a tout un art à apprendre : art d'employer les heures el les quarts d'heure, art de ménager ses forces el son autorité, art de diviser en petits groupes ce peuple d'enfants, de les occuper toujours sans les fatiguer jamais, art de gagner la confiance, de captiver l'attention, d'éveiller l'imagination sans la surexciter, de provoquer l'effort volontaire tout en s'aidant des artifices qui le rendent presque agréable, art de simplifier, art de répéter, art de choisir, art de graduer, art de presser les plus lents sans ralentir
les plus vifs, d'obtenir comme par surprise et par l'attrait de la variélé ce qu'on n'obtiendrait pas par la continuité de l'étude, bref une série de petits moyens-et de petits a qu'une mère, quand elle est intelligente, découvre quelquefois pour ses enfants à force d'amour et qu'il faut que la moindre de nos institutrices découvre chaque jour et applique tous les jours pour les générations successives au milieu desquelles sa vie s'écoulera.
Je n'ai garde de supposer qu'il suffise d'ingéniosités et d' CAT pour résoudre le problème de l'éducation. Qui n'est pas éclairé, échauffé par la flamme du dedans ne sera jamais vraiment un éducateur. J'oserais dire que cette chaleur d'âme, cette ardente volonté de bien faire, chez nos instituteurs français, c’est le fonds qui manque le moins.
Ce qu'il leur faut aujourd'hui, ce n’est pas qu'on leur prêche à nouveau l'amour des enfants et le respect de leurs fonctions, c’est qu'on leur apprenne à faire de ces sentiments une application féconde.
L'inspiralion générale, ils l'ont, et quoi qu'on en dise, elle ne les abandonnera pas; veillons seulement à ce qu'elle n’aille s'éteindre n1 dans l'utopie ni dans la routine. Tâchons d'obtenir que chaque nouveau venu dans la carrière ne s'épuise plus à recommencer les expériences déjà faites, mais sache commencer au point précis où ses devanciers ont porté l’art et la science de la pédagogie. IT faut que l’école primaire du xx° siècle soit à l’ancienne école primaire ce qu'est déjà la grande culture perfectionnée aux primitifs labours du paysan d'autrefois.
Vous le. voyez, Monsieur le Ministre, rien qu’à parler ainsi, entre gens du métier, des choses du
métier, sans avoir besoin d'élargir ce thème, il y aura de quoi remplir bien des colonnes.
Mais qui les remplira? — Ce n’est pas moi.
IL y a, dit-on, quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, c'est tout le monde. Il y a de même en éducation quelqu'un qui en sait plus que le plus savant de nos pédagogues, c'estle «tout le monde » de notre enseignement primaire.
Songez donc, Monsieur le Ministre, au bien que peut faire, dans cet ordre de questions à la fois infimes et capitales, ce franc appel à Lout un peuple de chercheurs comme nos maitres jeunes et vieux.
Un insüututeur qui aurait trouvé le moyen de faire gagner à ses élèves cinq minutes par jour de travail utile serait un bienfaiteur du pays.
L'inspecteur primaire qui nous apporterait un spécimen réalisé dans ses écoles de ce fameux « allégement des programmes », qui n'est jusqu'ici qu'un vœu pieux et une phrase creuse, le directeur d'école normale qui nous montrerait une école annexe absolument digne du nom d'école modèle, le chef d'institution qui aurait, ne füt-ce que sur quelques points, résolu le problème si complexe de l'école primaire supérieure vraiment éducative et vraiment professionnelle, auraient bien mérité de l'enfance el trouveraient bien vite dans les conseils de l'Université un accueil favorable.
I faut toujours se rappeler qu'en fait d'enseignement primaire, 1] n'y a pas de petites choses. Il en est de sa pédagogie comme de son budget : augmenter de 100 francs le traitement plus que modesté de linstüituteur, ce n'est rien, semble-t-il, et le premier mouvement est de le réclamer d'urgence:
mais ce rien doit se lire : dix millions de francs. De même accroître de quelque imperceptible perfecüonnement l'outillage de l’école, l'emploi du temps, les procédés d'étude, le pauvre bagage avec lequel l'enfant du travailleur s'engage dans la vie, ce ne sera rien non plus, — et cela pourra être le premier pas d’une révolution pédagogique.
En celte matière il n'y a nulle honte à ce que les chefs se déclarent prêts à entendre attentivement et, s’il y a lieu, à suivre les simples soldats.
L'école primaire est le domaine démocratique par excellence, celui où il importe le plus que pas une bonne volonté ne demeure infructueuse, que pas une voix ne soit étouffée, que pas une amélioration ne risque d’être accueillie par l'indifférence.
Qui sait s’il n'existe pas au fond de quelque village un obscur instituteur qui a fait une de ces petites trouvailles que uous ignorerons à jamais, faute d’avoir su provoquer les humbles à parler? N'avons-nous pas {ous connu quelque autodidacte, toujours en quête de nouveautés, qui a peut-être lassé la patience de plus d'un administrateur? Un jour ou l’autre, cel incorrigible inventeur rencontrera, n’en doutez pas, une idée juste : chez hui, elle restera à l'état d'ébauche; livrée au public, dégagée des chimères dont elle est mêlée, elle peut devenir le point de départ d'un progrès nouveau...
J'ai fini, car je ne m'arrêle pas à réfuter ceux qui viendræent vous dire, Monsieur le Ministre : « Voilà votre administration qui s'aventure. On ne fait pas à la publicité sa part; qui s'y risque risque d'y passer tout entier. Ils vous demanderont le possible d'abord, et puis bientôt l'impossible : laccorderez-
vous? Et si la rédaction du Bulletin est d’un avis et ses correspondants d'un autre, et si l'opinion publique donne raison à ceux-ci, que deviendra le prestige de votre administration, forcément un peu compromise dans ce perpétuel dialogue avec ses subordonnés? »
Autant d'objections qui étaient la sagesse et le bon sens même sous l'ancien régime; elles toucheront encore très vivement ceux qui ne savent pas qu'il y en a un nouveau. Mais ce Bullelin sera peutêtre un moyen de le leur apprendre.
Nous leur ferons voir qu'en administration scolaire, comme ailleurs, il y a une méthode républicaine qui fait avec la liberté ce que Pautre n'a jamais pu faire avec l'autorité. Sans doute la démonstration n'ira pas bien loin : l’enseignement primaire est le monde des infiniment petits. Mais qu'importe? Le public lui-même ne sera pas sans entrevoir qu'il y a bien des choses changées en ce pays, s'il s'aperçoit que, tout au moins dans le monde des maîtres d'école, les « bureaux » ne sont plus nécessairement l'ennemi, qu’il n'y a plus chez nous ni infaillhibilité officielle n1 obéissance passive, mais qu'il reste une grande famille où tout le monde croit à ce quil fait, où supérieurs et inférieurs prennent plaisir à « chercher » ensemble, et où ils ont, les uns comme les autres, assez de savoir-vivre pour parler tout haut de leurs affaires devant tout le monde sans crainte d'ébranler les bases de la hiérarchie.
Veuillez agréer, ete.