IV. — DEUXIÈME RÉPONSE À M. BRUNETIÈRE
Lyon, 23 septembre. Monsieur le Directeur,
M. Brunetière me fait l'honneur de me poser quatre questions qui ont le même objet, ainsi qu'il l'avait expliqué dans sa première lettre : c’est de m'aider ou de me forcer à préciser et, s'il se peut, à justifier une distinction qu'il ne croit pas fondée et pour laquelle il veut bien me décerner un brevet d'inventeur. Il s’agit de savoir s'il y a une différence appréciable entre la liberlé du congréganiste et la liberlé de la congrégation, entre le prétendu droit collectif de celle-ci et le droit individuel de celui-là. Comme criterium, M. Brunetlière suppose « une société civile » qui, se conformant d’ailleurs de tous
points aux lois du pays, installe une école où elle veut que l’enseignement soit donné par un personnel dont tous les membres soient catholiques et même prêtres. Et il me demande : FR
1° Ce que je vois là qui contrarie la Déclaration des Droits de l'homme ou qui lèse les droits de l'État.
Réponse : Absolument rien;
2° À quel moment de l’opération j'insinue qu'il y a distinction entre le congréganiste el la congrégation ?
Réponse : À aucun moment;
3 Au nom de quel principe qui ne soit pas la violation de quelque liberté ou la mise à l'index d’une catégorie de citoyens, je lui conteste le droit d'enseigner ?
Réponse : Je ne lui conteste en aucune façon;
4° Enfin, si j'aurai la prétention d'empêcher quelque jour les Jésuites ou les Dominicains, comme tels, de fonder des journaux ou de tenir des réunions?
Réponse : Aucunement. Et si quelqu'un émettait cette prétention, je ne serais pas le dernier à la combattre.
Nous voilà au bout de linterrogatoire. Il n'y a plus qu'a se demander comment s’est évanoui entre nous l’objet du débat. C'est bien simple et non moins significatif : M. Brunetière a retiré de ce débat la question même sur laquelle nous sommes en désaccord; il a retiré la berté de la congrégation pour n'y laisser que la liberté d'enseignement. Or, j'accepte celle-ci autant que je conteste l'autre. I est donc naturel que je m'empresse aujourd'hui d'accorder à mon honorable contradicteur tout ce qui est nécessaire pour qu'aucun citoyen ne soit privé d'aucun de ses droits naturels, comme je m'étais
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empressé l'autre jour de lui refuser absolument, ce qu'il postulait, le droit pour les congrégations non autorisées d'exister quand mème et d'enseigner. Nous différons lotalement de manière de voir sur les congrégalions, ou du moins sur leurs droits. Je laisse à M. Brunetière le soin de dire ce qu'il en pense ; pour moi, toute congrégation est une agglomération de personnes d’un genre tout spécial et qui, plus que toute autre forme d'association, ne peut se constituer et agir que dans la mesure où l'État juge à propos de lui accorder tout ou partie de la capacité civile et de l’existence légale. Mon sentiment personnel est que l'État fera bien de n'accorder à aucune congrégalion, ni d'hommes ni de femmes, l'autorisation globale el collective d'enseigner, en d’autres lermes le caractère légal de corps enseignant ayant une personnalité propre, indépendante de celle de chacun de ses membres. Mes raisons, je les ai dites, je les redirai au besoin. Mais ce n'est pas ce que me demande M. Brunelière; ce qu'il voudrait, c’est que Je consentlisse à tirer de ses déclarations certaines conséquences auxquelles je ne souscris pas. De ce que je refuse d'habiliter une congrégalion enseignante comme établissement reconnu par l'État, il conclut que je dois, pour être logique, frapper d'interdit ou d'exclusion arbitraire chacun de ses membres pris à part el considéré comme citoyen. Qu'il me permelle de suivre mon raisonnement el non pas le sien.
Toutes nos lois, toutes nos institutions démocraliques sont, et, je l'espère, seront de plus en plus fondées sur un seul grand principe : la liberté de la personne humaine, liberté inviolable, imprescriplible, inaliénable. Je n’entrevois aucune raison,
pas même la raison d'État, qui permette d'enlever à aucune personne humaine, congréganiste ou autre, le plein usage de cette ‘liberté, et quand même cette personne prétendrait avoir aliéné sa liberté par des vœux sacrés et irrévocables, je maintiens que sa liberté reste pleine et entière : la loi française n'admet pas qu'elle y renonce.
En résulte-t-il que les vingt ou trente professeurs qu'on nous montrait tout à l'heure usant de cette liberté individuelle et se mettant à la disposition d'une société civile pour enseigner dans les conditions légales communes, auront le droit de se réunir dans une maison prêtée par un tiers et d’y établir, sans l'autorisation que la loi exige, une congrégation ou une fraction de congrégation, un élablissement congréganiste? Auront-ils le droit de réclamer, pour cet être collectif qu'ils ont forgé, la plénitude des droits naturels appartenant à chaque être humain en chair et en os? De ce qu'ils ont individuellement le droit d'acheter, de vendre, d'hériter, d'ester en justice, de voter, etc., vont-ils prétendre transférer à leur congrégation tous ces droits? De ce qu'ils remplissent les conditions nécessaires pour enseigner, chacun suivant ses grades et diplômes, s'en suivra-t-l que la congrégation peut forcer l'État à la reconnaître comme puissance enseignante? Je réponds : C’est l'État qui sera juge. Il peut estimer qu'il ÿ a intérêt à conférer par la loi cette reconnaissance officielle de la congrégation enseignante (c'est ce qu'a fait la loi Falloux). Il peut la lui refuser. Il peut l’accorder sous certaines conditions. Nous ne sommes plus là en présence d’un droit naturel, indéniable, intangible : nous sommes dans le domaine de conventions légales à débattre.
D’autres pourront porter le débat sur un autre terrain. Ils diront que pratiquement cette liberté individuelle laissée au congréganiste est difficilement compatible avec l'idée que religieux et religieuses se font de l’obéissance absolue à leur ordre. Ce n'est pas à moi qu'il appartiendrait de rechercher la solution pratique. Aux défenseurs des congrégations de voir s'il veulent y aviser, à moins qu'ils ne préfèrent la politique du tout ou rien.
Mais j'ai peur d’avoir déjà encouru une seconde fois une parole sévère : Grandis epistola, et je m'arrête sans essayer de conclure, en vous priant Monsieur le directeur, d'agréer, etc.
F. Buisson.