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AUX DEUX CONGRÈS DE LYON

(Septembre et octobre 1902.)

22e CONGRÈS DE LA LIGUE DE L'ENSEIGNEMENT 1

(Séance de clôture 28 septembre 1902.)

Après lecture du vœu adopté à l'unanimité sous le titre de « motion transactionnelle » entre les partisans du monopole et ceux de la liberté de l’enseignement, le président résume les débats et explique le sens du vœu :

Sur la question des congrégations enseignantes, le Congrès a été unanime.

Dans son souci de ménager la liberté de conscience jusqu'à ses aberrations, la société contemporaine laisse à ceux qui prétendent avoir besoin de cette vie à part, toute facilité pour suivre leur « voca- Lion », Vous voulez renoncer au monde, leur ditelle, abdiquer Lout ou partie des droits et des devoirs

1, Extrait du discours de clôture de M.F. Buisson, président de la Ligue de l’enseignement.

de la personne humaine. Soit. Il vous plaît d'aller vous enfermer dans un couvent, allez-y : seulement vous n'y enfermerez pas nos enfants avec vous.

L'enfant est un enfant, c'est-à-dire l'être malléable par excellence : il ne s’instruit que grâce à cette faculté d'imitation et d’obéissance qui fait qu'il lui est impossible de résister à l'influence du milieu où il grandit. Une société civilisée ne peut donc considérer comme indifférentes les conditions où sera placée la masse de la jeunesse, puisque tout l'avenir de la nation en dépend.

Or que demandent les congrégations ? Le droit de placer la jeunesse dans un milieu artificiel et exceptionnel où tout est calculé pour exercer sur l'esprit, sur l'imagination, sur le cœur, la plus forte et la plus persistante pression intellectuelle et morale; le droit de mettre des intelligences et des consciences non formées sous l’ascendant unique, exclusif, sans contrôle mi contrepoids de quelles personnes? D'hommes ou de femmes qui, ayant renoncé à tout, n'ont plus qu'un intérêt dans la vie, le dévouement à leur ordre et à leur Église, la passion religieuse dans ce qu'elle a de plus noble, si vous voulez, mais aussi de plus ardent.

Et vous vous étonnez que nous demandions à l'État de ne plus fermer les yeux sur une telle organisation, de ne plus donner la sanction de Ja loi à des maisons où l'on prétend faire jaillir la vie laïque du sein de la vie monastique, de'proclamer enfin, comme un principe de nolre régime scolaire national, la séparation nécessaire de l'école et du couvent!

Sur l’abrogation de la loi Falloux :

Nous n'avons pas la prétention de consommer

par Ja loi la défaite de l'esprit clérical. La loi Falloux avait organisé un immense appareil d'enseignement collectif savamment construit, mis en entier dans la main de l'Église, armé de pouvoirs légaux, dotés de privilèges hypocritement dissimulés sous le nom de liberté de l'enseignement. C’est cet outil merveilleux mis par la loi aux mains de l'Église que nous voulons lui retirer : rien de plus, rien de moins. Nous demandons aux Chambres de le détruire de la même manière qu'il a été construit, par une loi organique de l'enseignement. Et, cela fait, nous restons face à face avec des adversaires libres comme nous, agissant comme nous en simples citoyens, à titre individuel. C'est alors pour tout de bon, la liberté pour lous, et sur ce terrain nous acceptons le combat. Nous ne demandons pas à l'Etat de faire taire nos adversaires, nous espérons bien nous en charger nous-mêmes par la libre discussion. Quand nous n'aurons plus en face de nous que des idées, nous ne demandons à les combattre que par des idées.

Sur la motion transactionnelle indiquant « une orientation générale de la future législation scolaire » :

Faut-1l essayer de prévenir les fausses interprétalions qui vont dès demain défigurer notre œuvre et calomnier nos intentions, nous accuser de vouloir une doctrine d'État, une orthodoxie d'État? C’est justement le contraire qui est vrai. Nous ne voulons pas plus Poppression de l'État pour nos adversaires que pour nous-mêmes : nous sommes aux antipodes de la doctrine napoléonienne et de l'Université impériale avec son fameux catéchisme. Nous souhaitons

si peu voir mesurer chichement la liberté des méthodes aux établissements auxiliaires qui peuvent se former à côté de ceux de l'État que, dans ceux de l'État même, notre grande préoccupation est de maintenir la liberté d'esprit et de la garantir aussi entière que possible aux professeurs. Pourquoi? C'est qu'il n'y a pas d'éducation là où il n’y a pas un éducateur et que, pour être un éducateur, il faut être un homme libre, une raison et une conscience qui s'appartienne.

Nous sommes donc fidèles à la tradition de Jean Macé, ce libre penseur qui fut toujours un penseur libre, en mettant au-dessus de toute atteinte les principes fondamentaux de la Déclaration des Droits de l'homme, en ne demandant pour l’enseignement comme pour toute la vie nationale que la liberté avec son corollaire, la responsabilité, avec sa condition naturelle, la publicité permettant à l'État de remplir sa mission, qui est d'empêcher qu'aucun groupe, qu'aucun homme ne parvienne à confisquer la liberté de ses semblables.

Nous ne dévions pas de cette tradition de la Ligue en insistant sur la plus délicate, la plus frêle et la plus menacée de toutes ces libertés, celle de l'enfant. Elle a été livrée par PElal réactionnaire à la discrétion de l'Église, Elle sera remise par l'État républicain sous la protection de la nation.

Quelques-uns d’entre nous pensent que tôt ou tard il faudra que l'État se charge à lui seul de tout ce service public. D’autres estiment qu'il aura d'utiles collaborateurs dans les libres concurrents laïques. Nous n'avons pas tranché la question, laissant à chacun ses préférences. Mais tous encore se sont retrouvés d'accord pour affirmer un principe

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important : tous les établissements que nous appelons auxiliaires, pour ne rien préjuger de Porganisation future, n'existeront que par une sorte de « délégation » du pouvoir enseignant qui fait partie de la souveraineté nationale. Par conséquent, plus d'enseignement à huis-clos, plus de maisons où les élèves disparaissent quand apparaît l'inspecteur, plus de prétentions à distribuer confidentiellement des enseignements qui ne s'écrivent pas. Vous êles libres, mais au grand jour. L'État n'est pas le juge des doctrines, le tyran des professeurs, 1l n'est pas l'administrateur intervenant en tout el pour toul, mais il est celui qui doit tout savoir afin de prévenir et s'il y a lieu de réprimer. Une maison où l'on enseigne la jeunesse est par définition une maison où la nation doit pouvoir pénétrer et regarder à toute heure.

C'est en ce sens que — sans entrer dans aucun délail sur le mode et la forme de l'inspection, en évilant à dessein tous les mots techniques que pourra modifier le législateur futur — nous nous bornons à poser ce principe que les représentants de l'État doivent avoir l'accès de loute maison dans laquelle on fait de l'éducation. Qui osera s'opposer à celle revendication? Qui osera réclamer le droit pour qui que ce soit de lenir école en secret et d'exercer longuement sur des enfants groupés et disciplinés, telle action intellectuelle ou morale qu'il lui plaira sans que le représentant de l'État puisse en rien Savoir ?

Et de même pour les livres : nous ne demandons pas que l'État en fasse la censure comme la trop fameuse commission de l’/Zndex, mais nous demandons que nul livre ne puisse être introduit à l'école

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sans son visa, en d'autres termes que l'État sache toujours ce qui se passe, et qu'il ne soit plus licite à aucun éducateur d'employer des instruments dont il ne soit pas prêt à répondre et d'user, dans l'ombre, de sa liberté pour étouffer celle des générations futures...

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2e CONGRES DU PARTI RADICAL ET RADICAL. SOCIALISTE

(Vœu proposé et adopté à la séance du 11 octobre 1902.)

Le Congres,

Estimant que dans la démocratie le droit d'instruire les enfants ne peut être considéré ni comme un droit naturel illimité, ni comme un pouvoir discrélionnaire des parents, ni comme une industrie exempte de contrôle;

Affirmant qu'il appartient à l'État, défenseur de la personne humaine, quand elle ne peut se défendre elle-même, et agissant dans l'intérêt du présent et de l'avenir, de prendre à l'égard de l'éducation de la jeunesse deux ordres de mesures :

D'abord, de faire de l'enseignement un service public offrant à tous gratuitement et également une instruction dont l'ampleur dépendra de la capacité des enfants et non plus de la fortune des parents;

Ensuite, de veiller à ce que ni les parents, n1 les maîtres ne puissent user de leur autorité au détriment des enfants, c'est-à-dire de la société;

Considérant que pour les enfants instruits dans la famille, l'État a épuisé son pouvoir d'intervention

quand il à prescrit par la loi un minimum d'instruction obligatoire; mais qu'il a une action beaucoup plus étendue à exercer soil sur les personnes, soit sur les élablissements qui entreprennent la distribution collective de l'enseignement à des enfants réunis sous leur direction; Qu'en effet, l'État a le droit et a le devoir :- 14° D'imposer à ces personnes les garanties de moralité et de capacité sans lesquelles les enfants ne sauraient leur être confiés, même avec le consentement des parents :

2° D'imposer à ces élablissements les conditions d'existence et de fonctionnement que la loi déclarera nécessaires pour assurer le respect du droit de l'enfant ; Considérant qu'en d’autres temps et à un autre degré de civilisation, la société laïque, incapable d'assurer elle-même l’enseignement, a pu s'en décharger sur l'Église et celle-ci sur des congrégalions religieuses investies à cet effet de pouvoirs et de privilèges correspondant aux services qu'elles devaient rendre; mais qu'aujourd'hui l'État républicain ne saurait perpétuer celle organisation sans faillir à sa fonction el sans accepter définitivement celle abdicalion partielle de la souveraineté nationale que la loi de 1850 lui avait arrachée sous le nom fallacieux de « liberté de l'enseignement » ; Qu'il importe de ramener ces mots de «hberté de l'enseignement » à leur seul sens légitime, à savoir : la liberté pour des adultes d'exercer sur des mineurs une autorité qu'ils tiennent de la double délégation de l'autorité de la famille et de celle de l'État, délégalion qui ne peut se faire qu'à des conditions déterminées par la loi; qu'ainsi entendue, cette

liberté expressément individuelle, conforme aux institutions républicaines du pays et favorable au progrès de l'esprit public, doit être maintenue à tout citoyen, à charge par lui de répondre de l'abus qu'il en pourrait faire:

Émet le vœu :

1° Que la loi Falloux soit abrogée et le principe de la liberté des congrégations en matière d’enseignement effacé de la législation française ;

2° Que le Parlement refuse de conférer la reconnaissance légale et l'autorisation de tenir école à toute association ou corporation non laïque, et qu'il ne l'accorde aux établissements laïques qu'avec l'obligation pour eux, tout en gardant leur liberté de méthodes, d'être toujours ouverts à l'inspection des représentants de l'État;

3° Que nul citoyen français, remplissant les conditions requises par les lois scolaires, soit pour -enseigner, soit pour diriger un établissement, ne soit exclu de l'exercice de ce droit pour motif d'opinion, mais qu'il en soit déclaré déchu dans les cas de fraude, d’interposilion de personne ou de reconstitution clandestine d’un établissement non autoriSé ;

4 Que sur ces bases le gouvernement Clabore dans le sens le plus démocratique el soumetle sans délai aux Chambres un plan de réorganisation de notre enseignement national à tous les degrés.

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