Voir la pièce annexe, p
Dans chacune de ces trois grandes avenues où l'esprit s'engage, pour reprendre une de ses images favorites, il vient un moment où l'esprit, par l'exercice même de ses facullés, semble perdre pied, atteindre la limite de sa nature et apercevoir quelque chose au delà, découvrir un horizon qui dépasse incommensurablement son expérience, qui en prolonge à l'infini toutes les lignes.
Dans l'ordre esthétique, le véritable artiste n'est pas celui qui remplit avec virtuosité un programme donné et qui, regardant son œuvre avec complaisance, s’en lient là et ne rêve rien de plus.
C'est celui qui rêve au contraire plus de beauté encore que toute celle qu'il a pu réaliser, celui qui voit se dégager devant lui à travers la nature et à travers les chefs-d'œuvre de tous les âges un idéal invisible qu'il n'atteindra jamais, mais qu'il poursuivra loujours, celui enfin qui est comme hanté par celte intuition, par le frisson du sublime et par l'admiration de cette souveraine et parfaite Beauté qu'aucune main humaine ne peut emprisonner dans aucune matière, mais dont quelque chose pourtant vit el palpile en toute œuvre d'art.
Dans l’ordre intellectuel, le véritable savant n’est pas celui qui emmagasine des faits, des mots, des chiffres, des objets, el s'en lent là. C'est celui qui cherche la loi des faits, celui qui remonte aux causes, qui tâche de saisir le secret de la nature, de reproduire par la seule force de sa pensée ce qui a été fait par la force des choses, d'entrer en communication par sa raison avec la vérité éternelle, universelle, immuable. Le génie d'un Archimède ou d'un Newton, d’un Aristote ou d’un Pasteur accomplit dans la recherche du Vrai précisément la mème
merveille que celui d'un Michel-Ange ou d'un Beethoven dans la recherche du Beau.
Et leur grandeur à tous est de sentir qu'ils sont infiniment loin de posséder leur idéal.
Dans l'ordre moral enfin, le héros, le saint, l'homme de devoir et de dévouement est pareillement non pas un adroit el correct exécutant qui, ayant une tâche à remplir, la remplit, une consigne à observer, l’observe, et s'en va content de lui. C'est, lui aussi, un épris d’idéal : l'idéal moral du Bien attire sa conscience avec autant de force que le Beau l'imagination de l'artiste, et le Vrai la raison du penseur.
Lui non plus, il n’atteindra pas cette perfection dont l’image lui est toujours présente et qui monte à mesure qu'il monte, laissant toujours entre elle et lui le sentiment poignant d’une distance infinie.
EL c'est ce sentiment même qui fait l'artiste, le savant, le héros, disons mieux : qui fait l’homme. La grandeur de l'homme est d’avoir conscience à la fois de cette relation avec la vie parfaite de l'esprit, et de l’abîime qui l’en sépare. Et si la vraie morale est de faire un homme, il ne faut pas qu'elle efface de sa nature ce trait caractéristique par excellence, la capacité de l'idéal, la faculté de concevoir, d'aimer et de vouloir l'idéal.
Nous voilà bien loin de la morale à l'école primaire? — Erreur. Nous voilà, au contraire, en présence de la seule morale digne de l’école et de la démocratie, de celle qui ne mutile pas la nature humaine, de celle qui ne se réduit pas à un recueil de recettes, mais qui dans le plus obscur enfant du peuple cultive une intelligence, une sensibilité, une volonté faite pour se mesurer avec l'infini.
M. Pécaut nous parlait tout à lheure d'une prétendue morale laïque qu'il taxait d'insuffisance ou même de stérilité. Que lui reprochait-11? I] l'accusait de sevrer l'âme humaine, l'âme du peuple tout au moins, de ce qu'on juge trop beau, trop grand, trop haut, trop idéal, trop divin pour elle, II l'accusait de rayer, au moins par prétérition, du triple livre de l’art, de la science et de la vie, le chapitre de l'idéal.
Pour lui, il n'y a qu’un éducateur, c'est celui qui peut dire à son élève : « Tu es homme, et rien d'humain ne te sera étranger, pas même et surtout pas le divin ». Ce que les hommes appellent le divin, c'est ce qu'ils ont trouvé de meilleur en eux-mêmes, ce qu'ils ont conçu de plus adorable, la plus pure vérité, la plus sereine beauté, la plus parfaite justice, la plus inépuisable bonté.
C'est Loul cela, en effet, c’est, comme dit Spinoza, celle «nature supérieure de l’homme » que l'homme adore avec raison comme la plus haute forme de l'être et de l'esprit à laquelle il puisse s'élever. Une éducation Hbérale ne peut supprimer le meilleur de nous-mêmes ou le laisser s'atrophier faute de culture; 11 faut qu'elle donne à la vie tout son prix.
Une page de notre carnet nous invile à méditer deux paroles qui rendent un son bien différent, l'une de Renan : « La vie n'est qu'une ombre, donnons à celte ombre un peu de réalité en nous vouant au culle du bien »; l'autre, de Bersot : « La vie nest qu'un instant, mais cel instant suffit à entreprendre des choses éternelles ». Oui, ajoute le commentateur, « privilège de l'homme d'oser concevoir, aimer, réaliser ces choses éternelles, de régler sur elles sa vie, au besoin de s'y sacrifier » (p. 102).
Que penser de éducateur qui se résignerait à les ignorer ?
M. Pécaut savait bien qu'il heurtait là directement les prétentions de deux classes d'hommes.
D'une part, certains savants veulent que l'esprit humain s'arrête juste au point où s'arrête la science positive proprement dite. Quand l'expérience a elos son enquête, nous n'avons plus rien à demander. Une curiosité anxieuse de l’âme humaine, se posant des questions auxquelles la science n’a pas à répondre, la fièvre de l'idéal, dans l’ordre de la pensée, du sentiment ou de l’action; une sorte d'émotion au spectacle de l'univers ou plutôt de ces milliards d'univers que la science elle-même nous révèle; ce trouble qui nous saisit quand nous nous représentons l'infiniment grand qui est et linfiniment pelit que nous sommes; ou encore ce rêve de perfection morale qui nous fait admirer et quelquefois faire nous-mêmes des folies sublimes ; ce besoin de sortir des bornes de notre nature et de poursuivre ce type chimérique que Platon appelait le Juste, les stoïciens le sage, que le christianisme appelle le saint, Carlyle le héros, et Nietzsche le surhomme : ce sont là autant de maladies dont il faut guérir le cerveau humain. EL le premier service que l'éducation doive rendre sera de mettre ordre à ces intempérances d'imagination.
D'un côlé tout opposé, on fait une autre objection.
Non, l'idéal, l'infini, le parfait, le divin ne sont pas des chimères. C’est au contraire la suprême vérité. Mais gardez-vous de croire que ce monde
Foi LAÏQUE, 10
sacré soit accessible aux profanes. Ni la philosophie, ni la science, ni l’art, ni la morale, ni la raison naturelle, ni la conscience naturelle de l'homme ny peuvent pénétrer. C'est le domaine réservé à la religion, et la religion est une puissance à part, une institulion sut generis; elle est fondée sur une révélation extra et suprarationnelle; elle a ses lois, ses tradilions, ses organes, sa langue, ses sanctuaires, son autorité. À elle, à elle seule, il appartient de parler de Dieu. Faites dans vos écoles tous les enseignements que vous voudrez, hormis celui de la religion. Gardez ce que vous voudrez pour César, mais rendez à Dieu ce qui est à Dieu.
M. Pécaut lient lêle Lour à tour à ces deux théories, qu'il juge également fausses, quoique diversement dangereuses.
Nous l'avons entendu protester contre la morale réduite à la porlion congrue. EL il est inutile de mulliplier les citations.
Entendons-le maintenant revendiquer contre l'Église, — contre toutes les Églises — les droits de la morale intégrale.
Pour lui, la morale doit avoir toute l’élendue, toute la puissance que nous avons coutume d’attribuer à l’idée religieuse ou au sentiment religieux. La morale telle qu'il l'entend recueille et elle conserve précieusement lout ce qu'il y avait de respectable et de bon dans la religion, c'est-à-dire ce que la religion lui avait elle-même emprunté. Elle en laisse tomber les enveloppes grossières, les végéta- Uôns parasites, les appendices superstitieux, les dogmes, les miracles, les rites, les symboles, les fables, el, en particulier dans le catholicisme, l'organisation sacerdotale. Elle consiste à créer un état
d'âme, une manière de penser, de sentir et de vouloir, une disposition constitutive de la moralité.
« C'est, dit M. Pécaut, de croire à l'ordre, d'aimer l'ordre et de vouloir se mettre dans l’ordre » (p. 141).
Il revient volontiers « sur celte idée auguste de l’ordre » (p. 227) qu’il prend au stoïcisme et dont il fait, comme Marc-Aurèle, la règle suprême de la vie et la raison dernière de lous nos actes. Sentir ainsi el accepter cette dépendance d'un ordre universel, est-ce un phénomène moral ou un phénomène religieux? N'est-ce pas l'un et l'autre tout ensemble? « Le Cosmos où Dieu, conclut-il, peu importe le nom » (p. 265). Et c'est bien là qu aboutit sa doctrine.
Non, il ne prend rien aux religions, 1l leur reprend les éléments moraux dont elles se sont emparées et qui les font vivre. Car une morale peut vivre sans la religion, mais non pas une religion sans la morale : c'est par la richesse de leur contenu moral que se jugent el se classent les diverses religions. Tant il est vrai que tout ce qu'elles ont de substance et d'action sur l'humanité, ellesle doivent à la morale éternelle dont, à des degrés divers, elles s'inspirent, même en l’allérant.
Aussi rien ne lui semble plus faux et plus injuste que la prétention des religions à confisquer pour en faire leur monopole toute la partie supérieure, idéale et poétique de l'éducation morale. Le prètre veut bien que le brave instituteur enseigne à ses élèves la grammaire et le calcul, voire même les éléments de l'instruction civique el du savoir-vivre ; mais qu'il ait la prétention de leur parler, lui, laïque, de l'âme, du devoir, des problèmes de la vie morale, qu'il s'avise de les faire réfléchir sur le monde, sur
les lois de la nalure, sur l'ordre universel, ou encore quil se permette de leur lire, à l'exemple de M. Pécaut, quelques strophes des prophètes, ces grands tribuns d'Israël, une parabole du « révolutionnaire Jésus », en les comparant avec l'Apologie de Socrate ou une page d'Épictète; que, le jour de Noël, il leur explique pourquoi et en quel sens c'est là « un anniversaire joyeux » pour l'humanité (p.396), ou encore qu'il leur fasse faire une méditalion comme celle sur « la vie sans dimanche » (p.33), et leur indique sa façon d'entendre « ce jour voué à linutile, suivant le jugement du vulgaire, à l'essentiel aux yeux de l'esprit », comme le moment réservé « à la conscience de la fraternité humaine el à la communion avec lesprit infini, de quelque nom que nous l’appelions : vérité, Justice, amour, Jéhovah » (p. 35), « Cosmos ou Dieu, Dieu d'Épictèle ou dieu de Jésus » (p. 337), « Dieu ou l'idéal » : voilà des libertés qu'aucun prêtre n'’admettra; et ce sont celles que M. Pécaut revendique avec le plus d'énergie.
Y'a-t-il là une usurpalion? L'école laïque sortelle de son domaine pour empiéter sur celui de l'Église? Non. La véritable usurpation, c'est celle contre laquelle nous avons perdu l'habitude de protester, celle de toutes les Églises et de tous les clergés qui s’arrogent le droit exclusif d'enseigner les choses profondes de l'âme.
Qu'ils gardent leurs dogmes et leurs rites et tout le trésor de leurs prétendues révélations. Voilà ce qui est bien et dûment à eux. C'est leur propriété incontestée, et nous ne songeons à en rien réclamer.
Mais ne nous résignons pas à leur laisser par surcroît tout ce qui, dans l'existence de l’homme, de
l'enfant, dela femme, de Ia famille, du peuple, de l'humanité enfin, représente la vie intime de l'âme, la poésie, l’élan du cœur, l'amour, la foi, le sentiment du sublime, la vision de l’invisible, l'effort pour sortir de soi, le dégoût du mesquin el du commun, le besoin d'harmonie et de grandeur, la joie de l'esprit enivré de beauté, de vérité, de lumière et de justice, la soif du dévouement, le rêve de la perfection, en un mot tout ce que la langue populaire rattache au mot Dieu.
Puisque, pour désigner lout cet ordre d'idées et de sentiments « le langage abstrait des philosophes, imintelligible à la foule, n’est pas plus rigoureusement vrai que la langue populaire, osons prononcer tranquillement dans nos écoles le nom de Dieu », dit M. Pécaut (p. 307).
Pour les jeunes filles qui l’écoutaient, il n'y avait ni malentendu ni équivoque possible : on a pu s’en rendre compte par les citations qui précèdent. Eb, quand il leur disait que leur morale devait être une religion, qu'elle élait impuissante si elle n'avait pas la force d’une religion, ou quand il leur commentait le mot du poète :
Et tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit.
et qu'il ajoutait : « prenons garde d'effacer » (p. 83); quand il leur faisait sentir « l’indigence d'une morale sans élévalion, sans ouverture sur l'infini, qui ne saisit pas l'âme dans ses profondeurs, qui ne soupçonne pas le mystère de la vie et de la destinée » (p. 181), ses élèves ne pouvaient pas se méprendre. Il avait eu soin de leur dire, et il redisait à toute occasion qu'il n'y avait rien à attendre des religions positives, des Églises et des ortho-
doxies confessionnelles. Elles savaient, qu'il n’entendait par religion rien autre que la fleur même de la pensée laïque, par « le divin » rien autre chose que « ce qu'il y a de plus humain dans l'humanité » (p. 308), par Dieu, enfin rien autre chose que l’esprit, la raison, l'ordre idéal en nous et hors de nous,
À un auditoire ainsi familiarisé avec ce retour au sens vrai des mots, M. Pécaut pouvait se montrer philosophiquement et laïquement religieux, Seraitil possible de transporter ailleurs, à l'école primaire, à l’école normale, au collège, au lycée ce langage si hardi et si neuf? Nous n'hésitons pas à répondre négalivement.
Des élèves qui n'y auraient pas été préparés par des lectures, des explications, des réflexions prolongées Ltomberaient infalliblement dans lune ou l'autre de ces deux erreurs : ou ils ne verraient dans l'emploi de ces termes pseudo-religieux qu'une suile de figures poétiques, de métaphores et de hardiesses littéraires; ou bien ils {raduiraient tout bas la pensée du maître en un conseil de réconciliation avec l'Église et de respect pour les choses saintes dont elle a la garde. :
En Francé surtout, où le catholicisme et la monarchie se sont si bien entendus pour nous inculquer la superstition de lautorité et où nous mettons toute notre neltelé d'esprit au service d'idées toutes faites el de mots qui les consacrent, il est à peu près impossible de prononcer le-mot religion sans que l'auditeur entende église, ou le mot Dieu sans qu'il se représente le bon Dieu du catéchisme et songe tout de suite à son curé.
Ce serait donc trahir la pensée la plus chère de
notre grand ami que d'arracher de leur cadre les admirables pages intimes que ce petit volume nous livre, pour en faire la pâture d'un public non averti. Personne n'a été moins que lui l’homme de l’«apaisement », le conseiller de conciliation, le parüisan de l'entente avec les pouvoirs ecclésiastiques. Dès sa jeunesse, avec un courage, un sang-froid et une lucidité d'esprit remarquable, avant que Renan eût écrit la Vie de Jésus, il écrivait, lui, le livre qui le plaçait à l'extrême gauche des libres penseurs religieux; et, pasteur protestant, il jugeait nécessaire de ne même avec la forme la plus émancipée du protestantisme, avec le plus laïque des clergés : tel il fut jusqu'à sa mort et de plus en plus décidé, net, intransigeant.
Il garde au fond de lui-même l'esprit religieux dans la plus profonde et la plus régulière acception du mot. Cela même le rapprochait-il des religions positives et de leurs institutions? Au contraire, il ne pardonnait pas à l'Église, aux Églises d'avoir confisqué Dieu, d'avoir, comme il dit quelque part, rendu Dieu suspect, d'en avoir tellement rétréci, malérialisé ou au moins puérilisé la notion. de lavoir si étroitement unie aux superslilions et aux sottises confessionnelles qu'il semble aujourd'hui nécessaire de choisir entre la religion et la raison, entre la foi en Dieu et la foi en l'âme humaine.
Funeste malentendu, contresens déplorable qui cessera tôt ou lard.
Un jour viendra où la conscience publique, à jamais délachée des Églises catholiques et protestantes, laissera tomber toutes seules ces formes surannées comme sont tombées celles des religions antérieures, malgré ce qu'elles avaient eu de beauté,
de noblesse et de vérité. Elle éprouvera alors le besoin de se développer dans toute son ampleur, d'affirmer loutes ses puissances, de se créer des organes qui expriment intégralement la nature humaine. Elle se fera un art, une science, une morale, une poésie, une philosophie dignes des temps nouveaux.
Et ce sera la religion de l'avenir. Elle ressemblera peut-être fort à l'irréligion du présent.
Qu'importent les mots?
En tous cas elle ne ressemblera pas à nos religions figées dans un moule archaïque. Elle n’en aura ni l'étroitesse haineuse, ni la manie d'infailhbilité, ni l'autoritarisme écrasant, ni la sécheresse d'âme pour ceux qui souffrent, ni les complaisances pour ceux qui jouissent.
C'est pour cette heure, peut-être encore lointaine, qu'est écrit par avance ce pelil livre, qui paraitra alors l'œuvre d'un précurseur.
On se plaira à reconnaître que ce penseur si absolument rare avait prévu qu'il faudrait à la démocralie sociale, au jour de son avènement, plus que l’enseignement d'aujourd'hui, plus que la morale d'aujourd'hui, plus que la politique d'aujourd'hui, que celle société nouvelle tiendrait à honneur de mettre dans le berceau du moindre de ses enfants la gerbe entière de fleurs divines que l'humanité à cueillies sur sa route, qu'elle jugerait enfin que ce n'est pas trop, pour le peuple, de toute la beauté, de toute la vérité, de toute la justice que l’âme humaine à su, au cours des siècles, dégager d'elle-même et de la nature.