Journal officiel du 27 janvier
2. Voici d’après l’Officiel, le passage du discours de M. Combes auquel à trait cette réponse :
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Un peuple n’a pas été nourri en vain, pendant une longue série de siècles, d'idées religieuses, pour qu’on puisse se flalter d'y substituer en un jour, par un vote de majorité, d’autres idées contraires à celleslà. (Très bien, au centre el à droile. Nouvelles interruplions à l'extrême gauche.)
Vous n’effacerez pas d’un trait de plume les quatorze siècles écoulés. (Exclamalions à l'extréme gauche.)
M. DEJEANTE. — La Révolution l’a bien fait.
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Avant même de les effacer, il est de votre devoir de vous demander à l'avance par quoi vous les remplacerez.
M. DELARUE. — Nous ne les remplacerons pas!
M. SELLE. — ]l n'en est pas besoin!
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Je respecte sincèrement
les convictions de l'honorable préopinant, mais je ne crois pas que la majorité, que dis-je ? que la presque unanimité des Français puisse se contenter comme lui, de simples idées
suite d'années, sont ceux des républicains. Nous affirmons ainsi comme une réforme mûre à nos yeux, et qu'il n'y a plus moyen d'ajourner, la séparation définitive et tolale des Églises et de l'État.
Mais une circonstance un peu plus particulière m'avait fail demander la parole : c'est la confusion qui parail s'être produite un instant à l'occasion de quelques paroles de M. le président du conseil. C'est sans doute la faute d'une partie de la Chambre, de nous-mêmes qui avons trop brusquement interrompu une phrase. Je n'aurai pas l'imperlinence de refaire ou d'achever la phrase de M. le président du conseil. Il sait parfaitement ce qu'il a voulu dire, Je ne suis pas aussi sûr que nous layons bien compris.
morales, telles que... (Vifs applaudissements au centre, à droite, sur divers banes el à gauche. Prolestalions de l'extrême gauche.)
M. FERDINAND BuIssoN, — C'est la négation de nos lois scolaires.
M. LE PRÉSIDENT pu CONSEIL. — C’est une déplorable habitude qui s’est introduite dans cette Assemblée d'interrompre les oraleurs au milieu de leurs phrases, alors qu'on risque de dénalurer ainsi absolument ce qui est au fond de leur pensée.
Je reprends ma phrase. Je disais que notre société ne peut pas se contenter des simples idées morales telles qu'on les donne actuellement dans lenseignement superficiel et borné de nos écoles primaires. (Bruit à l’eætrème gauche, vive approbalion au centre.)
Pour que l’homme puisse affronter les difficultés de la vie avec ces idées, il faut les compléter par un enseignement que. vous n'avez pas encore créé el que vous devrez créer avant de songer à répudier l’enseignement moral qui a été donné jusqu'à présent aux générations. (/nlerruplions à l'extrême gauche. Applaudissements au centre el à droite.)
Quand nous avons pris le pouvoir, bien que plusieurs d’entre nous fussent partisans théoriquement de la séparation de l'Église et de l'État, nous avons déclaré que nous nous liendrions sur le terrain du Concordat. Pourquoi? Parce que nous considérons, en ce moment, les idées morales telles que les Églises les donnent — et elles sont les seules à les donner en dehors de l’école primaire — comme des idées nécessaires. (Vives
M. le président du conseil n'est pas de ceux qui ignorent quelle a été l'intention des fondateurs de l'école laïque; ce n'est pas à lui qu'on aurait besoin de dire ou de rappeler que si nous avons, il y a une vinglaine d'années, posé ce grand principe nouveau d'une instruction laïque et d'une morale laïque; si nous avons affirmé que l'école publique — l'école communale, comme on disait alors, l'école de l'État, comme on dit aujourd'hui — ne doit pas connaitre d'autre dogme et d'autre credo, c'est précisément que nous élions tous, républicains, unanimes alors comme nous le sommes aujourd'hui, à soutenir que
réclamations à gauche et à l’extréme gauche. Applaudissements au centre el à droite. Mouvement prolongé.)
Pour ma part, je me fais difficilement à l’idée d’une société, de la sociélé contemporaine, composée de philosophes semblables à M. Allard...
M. CuarLEes Dumont. — D'honnètes gens!
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — .. que leur éducation primaire aurait suffisamment garantis contre les périls et les épreuves de la vie.
M. LE PRÉSIDENT. — Tous les partis ont un égal inlérêt à ce que les interruptions ne créent aucune équivoque dans ce débat.
M. LE PRÉSIDENT pu CONSEIL. — J’aspire, comme vous tous, du côté gauche de cette Chambre à l’époque que je voudrais prochaine, que je voudrais même immédiale, mais que la constatation de l’état présent m'oblige d’ajourner à quelque temps, où la libre pensée, appuyée sur la doctrine de la raison, pourra suffire à conduire les hommes dans la pratique de la vie. ({nlerruplions à gauche.)
- M. FERDINAND Buisson. — Je demande la parole.
M. LE PRÉSIDENT pu CoNsEIL. — Tant que le moment n'est pas venu, vous ne pouvez du jour au lendemain faire, par un simple vote, de la sociélé actuelle, une société solidement assise sur les principes de la raison. Vous ne le pouvez pas. (Réclamations sur divers bancs à gauche el à l'exlréme gauche.)
Oui, c’est une question de pratique; ce n’est pas entre nous une question de doctrine, puisque, du côté de la doctrine, je suis en communion d'idées avec vous...
cette morale, non seulement est bonne, non seulement est saine, mais qu'elle est suffisante.
Nous avons {ous cru que l'école laïque donne en matière d'éducation morale autant et plus de résullats que la meilleure des religions.
Nous n'avons qu'à ouvrir les yeux pour constater ce que valent nos écoles primaires laïques, ce qu'elles ont fait de bien à ce pays depuis qu'elles existent; nous voyons ce qu'elles ont produit de travail, d'efforts généreux, d'infatigables dévouements de la part de ces laïques, hommes et femmes, auxquels on n'a pas toujours rendu justice et qui onteu souvent, aux débuts surtout de la République, une tâche si affreusement difficile.
Nous mesurons dès à présent l’action profonde de ce nouvel enseignement moral, pratique, modeste, simple, mais d'autant plus efficace, qu'il pénètre par l'enfance au cœur des populations. Il ne se traduit pas par de bruyantes manifestations, mais il porte au sein de la famille, plus avant que n’a jamais pu le faire aucun catéchisme, la claire notion du devoir, les idées de justice et de bonté, l'habitude de la réflexion, la culture de la conscience, l'amour du travail, le sentiment des droits de l'homme et de la dignité humaine, et enfin le véritable patriotisme, celui qui n'éclate pas en mots sonores, mais qui se traduit en actes de calme fidélité au devoir.
Voilà ce que fait l'école laïque el ce qui nous donne le droit de dire qu'elle suffit à l'éducation morale d'une nation. Dans cèlle éducation morale distribuée sous forme purement laïque par l'école républicaine, nous ne saurions consentir à reconnaître une sorte de morale au rabais.
Non, nous n'admettons pas que — comme on pourrait l'induire d'une phrase mal interprétée de M. le président du conseil — pour donner à
l'enfant, à la femme, au peuple, une éducation normale et complète, il soit nécessaire d'y ajouter la sanction religieuse. Nous ne l’avons jamais cru.
M. BorGNET. — Vous avez eu lort.
M. FErDINAND Buisson. — C'est possible, mais nous avons eu tort avec Condorcet qui, le premier, dans un langage admirable et définitif, a gravé dans les lois françaises cette idée fondamentale que l’éducation nationale doit être une éducation civique, donnée par linsütuteur et non par le prêtre.
Nous avons eu tortavec Edgar Quinet qui, dans la ‘discussion de la loi Falloux, seul, dans la Chambre d'alors, osa proposer un amendement qui était, comme il le disait, toute une révolution, et que la troisième République n'a eu qu'à reproduire pour écrire ses lois scolaires.
Ah! ce n'est pas lui qui se serait contenté pour linstituteur du rôle d'instructeur chargé d'apprendre aux enfants les rudiments indispensables de la civilité puérile et honnête. Il en voulait faire, ce que nos lois en ont fait, le pionnier de la République, le magistrat de l'éducation, le guide autorisé de la jeunesse et de l'enfance.
Et c'est parce que nous avons présent à l'esprit et au cœur cette définition républicaine du rôle de l'école et de la valeur de l'éducation morale laïque que, tout à l'heure, nous n'avons pu réprimer une certaine émolion alors que M. le président du conseil semblait entrer incidemment dans une discussion théorique sur la valeur comparée de la morale et de la religion. Cette discussion, si intéressante
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ailleurs, venait peut-être trop tard pour l'impatience du moment où nous sommes.
M. le président du conseil n'a pu que nous rappeler une phrase de lui-même à laquelle nous pouvons (rès bien souscrire en son sens philosophique, mais qui, jetée sans explication au milieu du débat, ne nous à pas suffisamment éclairés. Il a dit quelle élait la valeur, l'importance dans la vie humaine et dans la vie sociale, de l'idée religieuse. Mais, croyez-vous que nous ne la sachions pas?
M. Le PrésipenT. — Écoutez l'oraleur, messieurs ; les malentendus naissent de ces interruptions.
M. FERDINAND BuissoN. — Qui donc est assez ignorant pour ne pas reconnaitre dans le passé la grande influence qu'ont eue sur {ant de générations humaines ces premières synthèses hâlives et provisoires que l’on appelle les religions? Qui de nous ignore, qui de nous méconnaît celle longue phase par laquelle a passé l'humanité?
Mais ce n'est pas la question: il S'agit de savoir s'il n'y a rien de changé; si la pensée, Part et la science sont encore sous la tutelle des religions. Et en ce qui concerne l’objet imniédiat du débat, la possibilité d'une éducation morale sans une prétendue base religieuse, il s'agil de savoir si nous sommes une démocratie adulle el consciente, qui veul s'instruire el se conduire toute seule, qui veut faire ses affaires elle-même.
Les républicains n'hésitent pas à répondre que nous en sommes là et que nous avons désormais d’autres guides que la religion et ses révélations.
Les républicains qui ont fondé l’école laïque l'ont fondée sur celle conviction, sur cette certitude qu'elle est en état de transmettre à la jeunesse de
notre temps et de notre pays tout ce que la civilisation humaine nous a légué de bon, de noble, de grand...
Oui, tout ce qu'il y avait, je ne dirai pas de divin, mais d’humain, el par conséquent de précieux dans les religions du passé, nous l'avons gardé intégralement. Nous n'en avons rien retranché; nous n'avons diminué en rien le patrimoine de la conscience humaine. L'éducation morale que nous donnons à l'enfant du peuple dans l’école primaire, ce n'est pas une demi-éducalion, c'est la fleur même el le fruit de la civilisation recueillie à travers les siècles, dans les religions et les législations de tous les âges et de toute l'humanité.
C'est dans cette pensée que nous croyons être fidèles à nous-mêmes en déelarant que rien de ce qui est humain ne nous est élranger. Nous n'entendons nullement faire la guerre à l'idée religieuse, encore moins supprimer la liberté religieuse. Ce que nous voulons combattre — et Lel est le sens de notre vote — ce n'est pas l'idée religieuse, c'est l'idée ecclésiastique, l'organisation cléricale ou plutôt la tyrannie cléricale. C’est surtout l'établissement, au service de la contre-révolution, de tout un système de contreéducation, qui, sous prélexte de religion, perpétue les superstitions, les préjugés et les fanalismes : je veux parler d'un ensemble de procédés qui constituent une véritable entreprise d’abêlissement.
M. SAVARY DE BEAUREGARD. — Comment! vous avez la parole pour expliquer votre vote, et vous en profitez pour nous injurier?
M. Le PRÉSIDENT. — M. Buisson n'a mis en cause