REMÉDE PIRE QUE LE MAL
A Albert Bayet.
Est-il donc vrai, comme l'a prétendu récemment M. Albert Bayet dans l'Action, que nous soyons menacés d'une sécularisation en masse des Congrégations et de la rentrée en masse des ci-devant congréganisles déguisés en laïques?
Envisageons de sang-froid la situation des Congrégalions, du moins en ce qui concerne l’enseignement,
Il y a trois cas bien distincts.
D'abord celui des Jésuites et des rares Congrégaions qui ont suivi leur exemple. C'est l'état de révolle pur et simple. Ils ont refusé de demander l'autorisation. De Congrégalion non autorisée ils sont devenus Société illicite. Aucun de leurs membres n'est admis sous aucun prétexte à enseigner en France où que ce soit. Leur ordre survivant à l’étranser et n'ayant pas voulu se faire régulariser en France, l'État ne peut les considérer que comme des insoumis, par là même incapables d'enseigner dans le pays dont ils bravent les lois. C'est l’ancien arlicle 7 de Jules Ferry devenu, avec plus de rigueur, l’article 44 de la loi de 1901. [n'y a qu'à tenir la main à son exécution rigoureuse,
Viennent ensuile, parmi les Congrégations qui ne
se sont pas mises à l’état de rébellion, qui ont sollicité, sans l'obtenir, l'autorisation légale — celles qui ont une partie de leur personnel et de leurs établissements à l'étranger. Supprimées en France, elles peuvent subsister ailleurs. Il y a donc lieu à une grande vigilance pour les empêcher, le cas échéant, de reconstituer clandestinement des établissements, mais ce n'est ni impossible ni très difficile. La loi le leur interdit sous des peines assez sévères. Appliquons la loi.
Reste le groupe de beaucoup le plus considérable. Ce sont quelques Congrégations d'hommes et de nombreuses Congrégations de femmes exclusivement françaises, n'ayant de maisons qu'en France. Pour celles-là, une fois l'autorisation refusée, la maison-mère fermée, les biens liquidés, le personnel dispersé, il faut bien voir les choses comme elles sont : c'est à la lettre qu'il ne reste plus de Congrégation.
Non seulement elle ne peut plus se recruter, n'ayant plus de noviciat, mais les survivants euxmêmes ne peuvent rétablir à leur usage la vie conventuelle, n'ayant plus de siège, plus de patrimoine commun, plus de chef et plus d'organisation, plus même de vêtement distinctif, car s'il est facile au Jésuite de se cacher sous la soutane, rien de pareil ni pour les frères enseignants ni pour les religieuses : il ne leur reste à porter que l'habit laïque.
C'est donc se mettre gratuitement martel en tête que de voir toutes ces petites Congrégalions françaises s'entretenant comme un feu qui couve sous la cendre pour renaître au moment propice.
Entendons-nous. Ce danger n'exisle pas, si les Congrégations sont toutes supprimées. Il serait iné-
vitable, au contraire, si la situation actuelle devait durer, si notre intention était de nous en tenir à dissoudre une Congrégation sur dix et à laisser les neuf autres, à l'état de Congrégations autorisées, prospérer plus que jamais, recueillir les victimes de celte persécution sporadique et capricieuse, leur refaire ce qu'en style de sacristie on appelle une « famille religieuse ». Tl est bien évident que, tant que cet état de choses durera, les Congrégations « continueront ». Mon ami Albert Bayel, qui en convient, répond avec sa belle loyauté en : « Alors supprimons-les toutes, les autorisées comme les non autorisées, Il n'y a vraiment nulle raison, en équité ou en logique, pour refuser l'autorisation à celles-ci si on ne la retire pas à celles-là. »
Mais, allant vite en besogne comme il sied à son âge, ilsuppose cette œuvre effectivement accomplie, et il répond : « Soit, il n'y a plus de Congrégations, mais il reste des congréganistes enseignants dans les écoles des deux sexes, sans costumes congréganistes. Qu'y avons-nous gagné? Le moine en redingole est encôre le moine, et la religieuse n’en est pas plus laïque pour être habillée comme nos femmes el nos filles. L'habit ne fait pas le moine! »
D'abord en êtes-vous bien sûr, mon cher ami, que l'habil ne soit pas pour beaucoup dans ce qui fait le moine? L'habit, c'est le signe qui résume toute la tradition et toutes les puissances de la tradition,
c'est le symbole qui parle aux gens, à l imaginalion, qui agit sur le publie et même, à son insu, sur le moine; lhabit, c'est la moitié de son prestige et la moilié de sa servitude; c'est l'uniforme qui le protège au besoin contre lui-même, contre une velléité
d'indépendance, contre un mouvement de doute peut-être et contre le péché de libre examen. Non, le moine sans son habit ce n’est plus tout à fait le moine : c'est le soldat redevenu civil, reprenant, malgré tout, d'autres pensées, d'autres habitudes, un autre not.
N'oubliez pas qu'avec l'habit s'en est allé tout l'appareil de compression dans lequel était enserrée son âme et emmaillotée sa vie. Le congréganiste quin'a plus de Congrégation a perdu, vous ne paraissez pas vous en douter, ce qui faisait de lui une force, dit l'Église, uninstrument, disons-nous. La gerbe déliée, il reste des épis, combien frêles en comparaison du lourd faisceau qu'ils formaient sous l'étreinte d’un fort lien! Qu'ilest exposé à l'esprit du siècle, cet exreligieux! Le voilà obligé de penser, de parler et d'agir à lui tout seul, à la facon de tout le monde, il ne peut plus se réfugier dans la douce et terrible passivité de l'obédience. Plus d'obédience, plus de supérieur, plus de cloches sonnant les heures et les devoirs, plus aucun de ces mécanismes tutélaires, de ces pelits procédés excilateurs de la foi, plus rien de ce qui a permis de faire le moine; el Lout est là pour le défaire : c'était. un produit arlificiel obtenu en serre chaude; transporté en pleine terre et en plein air, il y a bien des chances pour qu'il change, quoi que vous en disiez.
Combien plus changera la petite institutrice, naguère religieuse pauvre, désormais laïque non moins pauvre, el par là au moins intéressante!
Mais je n'y insiste pas, ayant hâte de suivie jusqu'au bout l'argumentation de mon ami Albert Bayet.
Supposons donc qu'en effet, pour longtemps du
moins, il n'y ait rien de changé que lhabit. Voilà quelques centaines, voire quelques milliers d'anciens el anciennes congréganisles qui reprennent leurs classes. ÿ
Est-ce un danger pour l'éducation nationale?
Oui. Donc il faut le combattre.
Mais c’est un danger d'esprit et de doctrine. C’est une action individuelle à neutraliser par d’autres de même ordre, Aux idées opposons les idées, au zèle clérical le zèle laïque, à la propagande réactionnaire la propagande républicaine. &
Tant qu'il existait, à l'état de corps étrangers introduits de force dans notre organisme social, des Congrégations s'arrogeant le droit d'enrégimenter, comme maîtres, les individus adultes et, comme clèves, les individus enfants, nous avions le droit et le devoir d'en appeler à la loi pour empêcher cet abus de la liberté d'association, pour réprimer cette usurpalion de pouvoir, pour briser de vive force ce pacle d’asservissement el pour entreprendre, au besoin contre leur gré, d'en affranchir les personnes asservies, maîtres el élèves.
Quand il ne reste plus que des individus replacés dans le milieu social ordinaire, rendus au droit commun, ne demandant plus qu'à évoluer dans la vie normale avec leurs défauts et leurs qualités personnelles, avec leurs préjugés et leurs partis pris, avec leur mentalité telle quelle, allons-nous faire contre eux des lois d'exception? Lesquelles? Au nom de quel droit ?
On répond : Au nom du droit de l'État. L'État aura la monopole du droit d'enseigner.
Cest vite dit. Précisons s'il vous plaît. Vous savez
bien que l'État n'existe pas. Ce n'est pas lui qui va enseigner, ce seront des hommes en chair et en os. Illes choisira. Comment? Tout est là.
Suivant la réponse, ce sera le monopole tel que le rêve Albert Bayet, ou bien le monopole comme l'a entendu Napoléon.
Examinons-les :
Premier système. — Examens publics, concours, cerlificats d'aptitude, conditions de stage, d'âge, de moralité, grades universitaires accessiblés à tous les citoyens sans disüinclion suivant la règle absolue de la Déclaralion des Droits de l'homme.
S1 c'est ainsi qu'on l'entend, je n'ai rien d'autre à objecter à ce monopole, disais-je l’autre jour, que limpropriété du Lerme.
Mais il ne faut pas se faire d'illusion, ce monopole“là ne remédiera en rien au mal que l'on redoute. Il n'empêchera pas ces cléricaux que lon appelle « dangereux » de s’insinuer dans la place s'ils y ont intérêt, Étant donné qu'il n'y a plus de signe extérieur, comme élail le costume des religieux, on ne voit pas à l'œil nu si un candidat, si une candidate croit ou ne croit pas, pratique ou ne pratique pas, si celui-ci aura « l'esprit clérical », celui-là l'esprit socialiste, si, philosophe, il inclinera au déisme, historien, aux opinions de ‘TFaine sur la Révolution, économiste, au système de J.-B. Say, littérateur, aux idées de 3runelière, EL le découvrit-on, s'il a rempli, d'ailleurs toutes les conditions requises, passé Lous ses examens, CONqUIS tous ses grades, comment l'empêcher d'enseigner?
Deuxième syslème. — On len empêchera en fermant l'École normale supérieure, les écoles normales primaires, les examens pédagogiques, les
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cours de faculté, tous les accès de la profession enseignante à quiconque sera convaincu d'opinion, d'habiludes, de tendances ou de pratiques incompatibles avec la libre pensée. Et nous voilà revenus à la conception impériale : « Dans l'établissement d'un corps enseignant, dit Napoléon, mon but principal est d'avoir un moyen de diriger les opinions politiques et morales ».
À la bonne heure. Avec ce régime, nous n'avons plus rien à craindre. A l'entrée, une surveillance rigoureuse ne laissera passer aucun clérical : une fois entrés, la même surveillance empêche linfiltration du cléricalisme dans l'enseignement. Nous voila gardés à carreau contre les Jésuites de robe courte.
C'est vrai. Ajoutez que nous le sommes du même coup contre tous les dissidents, contre tous les malpensants, contre Lous les esprits gènants, remuants, inquiets el inquiélants. L'État a une doctrine, et il la fait respecter.
EL vous ne vous apercevez pas qu'il ne vous reste plus rien de la République, dans cette Université néo-césarienne! Vous l'avez, le monopole efficace. Mais nous le connaissions déjà, c'est un revenant. Il s'est appelé le billet de confession sous la Restauralion, le serment de fidélité à la dynastie sous l'Empire, la morale chrétienne sous Guizot, l'écleclisme sous Cousin, la saine doctrine sous M. de Falloux, le spirilualisme sous M. de Cumont..…
Je ne vais pas m'allarder à en combattre le rétablissement, je suis trop sûr qu'il n'aura pas un parsan parmi nous, quand il en faudra venir au fait et au prendre.
Tant que l'on reste dans le vague, cette théorie
de l'État défenseur des grands principes peut séduire. Dès qu'il faut préciser, on voit poindre la tyrannie pédagogique, la plus mesquine de toutes, mais non la moins odieuse.
N'oublions pas que, sous tous les régimes, la tentation des gouvernants est la même : interdire l’enseignement des « mauvaises doctrines ». Il ne faut pas faire au catholicisme cet honneur, de le traiter comme une de ces « mauvaises doctrines » qui, à des époques diverses, pour ne citer que les exemples classiques, ont fait suspendre Michelet, destituer Edgar Quinel, poursuivre Proudhon, emprisonner Vacherot, exclure Deschanel (le père), révoquer Jules Simon, condamner Zola. Voulons-nous ajouter une page de plus à cette histoire déjà longue?
Si nous en revenons à celte notion surannée de l'État faisant la police des intelligences, nous verrons, suivant le vent qui soufflera, refuser le diplôme aujourd'hui à un professeur, homme ou femme, qu'on jugera trop catholique, demain à un autre, qui semblera trop socialiste, à Lel comme réactionnaire, à tel autre comme révolutionnaire.
Et, au bout du compte, tout ce que l’on aura réussi à tuer, sans retour, ce sera l’enseignement lui-même.
Ü n'y a plus ni enseignement ni éducalion là où il n’y a plus la liberté de la pensée et la sécurité de la parole. Qui n'est pas un homme libre n’est pas un éducateur, Credo d'Église ou credo d'État, c'est également la mort de l'esprit.
Donc, le monopole acceptable, parce qu'il n’est que la laïcilé absolue de l’enseignement, ne supprime pas la liberté, même celle des catholiques.
+ Etle monopole qui la supprimerait, supprimerait
l'éducation libérale elle-même, avec la dignité de l'éducateur.
Supprimons la loi Falloux.
Supprimons les Congrégations.
Supprimons le Concordat.
EL nous pourrons laisser à tout Français le droit d'enseigner, sans autre réserve que d’enseigner au grand jour, dans une maison de verre, toujours ouverte à l'œil de la nation.