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LA LIBERTÉ DE LA PERSONNE HUMAINE

être pensant et voulant, prêt à dire ce qu'il pense et ce qu'il veut, pourquoi 1l le pense et pourquoi il le veut. Il nous déclare qu'il s’en rapporte à une autorité supérieure, infaillible, qui le dispense et au besoin lui défend d'agir par lui-même : elle se charge de tout pour lui, pourvu qu'il croie, qu'il obéisse et qu'il paie.

Il se peut que ce croyant s'imagine avoir de bonnes raisons pour consentir à cette abdication. Ne cherchons pas si c'est faiblesse ou paresse d'esprit, scrupule ou terreur, crédulité ou docilité excessive. Constatons seulement que celui-là sera mal préparé à défendre ensuite, dans un domaine quelconque, une de ses libertés, qui aura commencé par renoncer à la première de toutes — c'est aussi, à vrai dire, la plus difficile, en même temps que la plus précieuse, — la liberté intellectuelle et morale.

L'esprit laïque, la libre pensée : voilà donc le point de départ de toute doctrine affirmant la liberté de la personne humaine. C'est la hberté dans la sphère individuelle, celle qui ne dépend que de l'individu lui-même, celle que lui seul peut se donner ou s’enlever.

2. — Il faut que la personne humaine soit libre, en un second sens. Nous n'envisageons plus la personne à l’état isolé et dans le seul Jeu de sa vie spirituelle intime, mais en société et dans ses multiples rapports avec ses semblables.

Ici l'obligation ne concerne plus l'homme tout seul ; il faut que tous s'entendent pour reconnaitre à chacun les mêmes droits qu'à tous les autres. Tel est le régime connu sous le nom de démocralie ou de république. Il se distingue des régimes monarchiques, aristocratiques, oligarchiques, par ce trait

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essentiel que tout membre du corps social est supposé en possession d'une sorte de droit naturel remplaçant le droit divin, base des autres régimes. Plus de classes, de castes, de familles, dotées « priori de privilèges qui les mettent au-dessus des autres et du droit commun. Un homme en vaut un autre. Il n’y a plus que des citoyens tous libres et tous égaux devant la loi. D'où nécessairement le suffrage universel, cette expression tangible de la liberté et de l'égalité politiques.

Aucun système n'est plus simple : l'égalité n'estelle pas la simplicité même? Comme toul autre, ce syslème a des inconvénients; mais qui accepte la République démocratique, c'est-à-dire égalitaire, accepte d'avance el le suffrage universel qui en est la base, et l'instruction universelle qui en est la condition, et la souveraineté nationale qui en est la résultante. C’est l'organisalion et la garantie par l'État de la liberté de Lous au point de vue politique; c’est le gouvernement de la nation par elle-même, puisque c'est elle-même et elle seule qui fait ses lois, choisit: ses gouvernants, contrôle leur action et, au besoin, leur prête main-forle contre toute résistance du dedans et du dehors.

3. — Îl faut que la personne humaine soit libre : ce principe est vrai encore en un troisième sens.

ist-il libre, est1l légal d'autrui, l'homme qui, pour vivre, dépend du bon vouloir d'autrui?

Peut-on l'appeler libre et légal des autres, celui qui, enfant, n'a pas le moyen de développer par la culture son intelligence, si vive qu'elle soit, par cela seul qu'il est né de parents pauvres et doit gagner sa vie à l'âge où d’autres enfants, plus heureux, font leurs études; celui qui, homme fait,

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ne sera jamais sûr d’avoir du travail et, s’il en trouve, jamais sûr d'un minimum de salaire répondant à ses plus impérieux besoins, jamais sûr de donner à ses enfants le pain quotidien et le strict nécessaire d'une existence humaine; celui qui enfin, vieillard, n’a ni réserve assurée, ni retraite promise, ni ressource, ni secours, ni asile, ni aucun moyen d'échapper à la maladie et à l’indigence ?

Est-ce là la destinée d’une personne humaine, et comment pourrions-nous nous faire l'illusion qu'en de telles conditions matérielles la liberté et la dignité de l'homme soient respectées? Une société qui tolère cet état de choses est-elle vraiment la société républicaine fondée sur le respect de l'être humain, c'est-à-dire sur le double devoir, pour tout être humain, de remplir son rèle d'homme et, pour la société, de lui en fournir les moyens, en le protégeant contre tout ce qui le dégraderait?

La réforme sociale est donc dans une intime connexité avec la réforme politique. L'une consacre l'autre. L'une comme l’autre est la traduction légale et l'application collective de cette idée qu’une société civilisée doit faire vivre l’homme en homme el non pas en esclave ou en demi-brute. L'une comme l’autre suppose : un pays ayant pour idéal d’être propice à l’éclosion des forces el des vertus de lhumanité; un régime lendant à réaliser au moins graduellement cet idéal; une législalion enfin inspirée des principes mêmes de la Déclaration ou des principes de 89, c'est-à-dire de ceux qui mettent la dignité humaine à la base de toute l’organisation sociale au point de vue philosophique, au point de vue politique, au point de vue économique.

Ne peut-on pas dire que ce sont là trois aspects

différents d'une même vérité, trois énoncialions de la même loi, trois versions du même Évangile?

Est-il possible d'être libre penseur sans être républicain, d'être républicain sans être socialiste? Est-on socialiste ou républicain si l’on n’est résolument laïque et décidé à défendre, comme à pratiquer, l'autonomie de la conscience ?

Sans doute, rien de tout cela n’est plus vrai si l'on donne à ces trois mots le sens étroit ou volontairement rétréci que les sectes s'imputent les unes aux autres et qu'elles finissent par adopter pour elles-mêmes. Si par «libre penseur » il faut entendre le catholique à rebours qui fait de l'athéisme un credo; si « républicain » peut devenir synonyme de bourgeois satisfait, de politicien résigné au statu quo indéfini, de libéral-progressiste plein de courage pour supporter les douleurs d'autrui; si le « socialiste » est exclusivement le déclamateur passionné qui se dispense d'étudier les moyens de rénovation de la société, se fiant à je ne sais quelle révolution sociale, dernière forme du miracle ou du coup d'État, alors en effet il n'y a plus de lien entre les trois idées que nous venons de rapprocher. ,

Mais dès que l’on cherche à leur donner, à toutes trois, un sens précis et une formule rationnelle, on reconnail sans peine qu'elles se tiennent, se limitent el se complètent comme un ensemble naturel de règles déterminant dans tous les domaines de la pensée el de l’action soit individuelle, soit colleclive, la marche légitime de l'esprit humain vers le seul idéal qui puisse le satisfaire : celui d'une société de liberté, de justice et de fraternité.

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