UN MOT DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
(3 octobre 1908.)
Ce fut une séance mémorable que celle du samedi soir 3 octobre, à la Sorbonne, où fut solennellement ouverte la souscription nationale pour le monument Berthelot.
Soirée unique, soirée incomparable, aussi bien par l'éclat de la manifestation, par sa portée internationale que par la profondeur des sentiments dont visiblement toute l'assemblée était émue.
Dessoye, le président de la Ligue de l’enseignement, avait introduit le sujet en termes excellents. Deux maîtres de la parole française l'ont traité, avec quelle puissance !
Quoi de plus dissemblable que ces deux discours ? L'alloculion de Léon Bourgeois commençait comme un simple procès-verbal. El, à peine avait-il dit quelques mots, l'immense auditoire était pris par le charme grave el pénétrant d'une parole qu'on ne songeait plus à admirer, tant on la buvait délicieusement. La beauté exquise de la forme, l’assemblée n'y pensait pas, tout entière à l'idée qui
1, La France de Bordeaux et du Sud-Ouest, 7 octobre 1908.
apparaissait rayonnante et harmonieuse. C'était pour tous les esprits, la joie du contact intime avec un grand et noble esprit qui semble s'ouvrir aux autres tout naturellement. Il se livre, il se donne, il prodigue ses trésors, et il semblerait que c'est d'autrui qu'il les tire, tant il amène chacun à les découvrir au fond de lui-même.
Et puis, après cette profonde impression d'une éloquence où l'accent fait plus encore que la parole, c'est la « conférence » de Raymond Poincaré. Autre merveille. La vie et l'œuvre de Berthelot racontées et appréciées dans une langue impeccable, d’une précision el d'une sobriété qui n'appartient qu'aux maîtres; puis l'analyse, puis la discussion des théories scientifiques les plus délicates, plus encore, l'exposé critique des méthodes du grand chimiste, de ses expériences, l’enchainement logique de ses découvertes, la recherche des idées conductrices qui l'ont fait passer d'une synthèse à d’autres, et enfin l'esquisse de sa philosophie des sciences el, pour couronner le Lout, quelques traits de sa vie publique et des qualités par lesquelles le grand savant fut, de plus, un grand citoyen : cel exposé à la fois profond el rapide, avec la lucidité d'une pensée qui donne, même à des profanes, l'illusion d'avoir pénétré au cœur d'un tel sujet, ce fut le triomphe d'un art consommé el d’une maëstria dont on ne trouverait peulêlre pas un second exemple dans notre Lemps.
Et celle fête des esprits fut plus belle encore, si possible, que celle du Jubilé de Berthelot il y a quelques années. EL elle semblait finie, quand le Président de la République se leva, voulant, dit-il, associer à cel hommage le gouvernement de la République.