‹ La foi laïqueChapitre 8 sur 111 · L'INTUITION MORALE · texte numérisé non relu

L'INTUITION MORALE

de présenter à vos enfants une suffisante image de l'idéal moral et d'en entretenir le culte dans leur âme. Je dis l'idéal, rien de moins, et ce n’est pas

trop pour l'instruction populaire. Si c'est un > superflu, si c'est un luxe, c'est le plus nécessaire de tous, c'est le seul que la démocratie ne puisse se retrancher sans périr.

Mais il y a une règle que vous pouvez suivre pour éviter de vous égarer.

Dans toutes les questions morales et sociales, tout ce qui est intuitif est de votre ressort et fait partie de l'éducation populaire; le reste n’en est pas.

Dans ces régions délicates qui confinent à la religion et à la politique, dans ces grandes notions morales, fondement de l'éducation de l'homme et du citoyen, il y a deux parts à distinguer.

L'une qui est aussi vieille que l'humanité, innée à tous les cœurs, ancrée dans toutes les consciences, inséparable de la nature humaine, et par là, même claire et évidente à tout homme : c'est le domaine de l'intuition.

Il y en a une autre qui est le fruit de l’étude, de la réflexion, de la discussion et de la science; elle contient des vérités non moins respectables sans

. doute, mais non aussi éclatantes, non aussi simples, non accessibles à Loute‘imtelligence. Celle-là, Messieurs, cette partie sujette à la controverse et à la passion, el qui dans tous les cas exige des études spéciales, longues el approfondies, elle n'appartient pas à l’enseignement populaire : n'y touchez pas.

Mais l’autre, elle vous appartient, et vos élèves la réclament. On prétend que ce sont là des questions réservées qu'il faut vous interdire. Répondez que ce ne sont plus des questions, mais des vérités

capitales, indispensables à tous nos HAE croyances confessionnelles peuvent varier, comm les opinions politiques ; ce qui ne vacille pas, c’est l'intuition de l'infini et du divin, de la perfection morale, de la justice, du PAR A c'est l'intui- SE tion de cette autre grande -chose qu'on n’a jamais 8 pa définir el qu'on n'en aime pas moins pour cela :

ces choses sacrées à l'éducation du peuple. Qu'on … ne vienne pas nous demander de faire de l'institu- 4 teur une machine à enseigner, un cœur neutre, un esprit fuyant et limoré, un être nul par état, qui 54 craindrait de laisser surprendre une larme dans ses

la patrie! 4 Ah! qu'on ne nous parle pas d'interdire toutes 3

yeux lorsqu'il parle de sa foi religieuse, où un tremblement d'émotion dans sa voix lorsqu'il parle dela patrie ou de la République. 3

M. Duruy vous à dit en un temps : Formez des : hommes! Il y a, Messieurs, à cela une condition :. Soyez des hommes.

Maintenant, la mesure et la modération, la prudence, la cir conspec on la plus attentive à n ‘exercer aucune pression sur les enfants, c'est le premier de vos devoirs professionnels. Il vous est trop fami- Lier pour que j j'aie besoin d'y insister. Mais que le souci de ce devoir n'aille pas jusqu'à vous faire perdre de vue une autre obligation, plus essentielle que jamais dans une société et dans un temps, comme le nôtre, celle d'empêcher que l'enseignement populaire ne se matérialise et ne s'abaisse.

Ce n'est pas un droit pour vous, Messieurs, c'est un devoir l'éveiller à la lumière morale les yeux du cœur el de la conscience aussi bien que ceux de l'esprit, de ne laisser en dehors de votre enseigne-

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ment aucune de ces suprêmes vérités d’intuition dont l'âme a besoin pour vivre. Y renoncer, ce serait laisser déshériter nos enfants!

Je sais bien qu'il ÿ a des gens qui vous diront: «Il n'y a pas d'intuition morale, il n'y a pas de vérité fondamentale et commune dans l’ordre religieux, social, moral, politique. Nous sommes absolument divisés, nous sommes deux peuples, ennemis irréconciliables, ayant des traditions différentes dans le passé, des aspirations différentes dans l'avenir; nous ne voulons pas que nos enfants soient élevés sur une sorte de terrain commun où ils désappren- draient nos haines el nos divisions. » Oui, malheureusement, il y a des esprits qui pensent ainsi; mais il y en a d’autres, il y a une légion d'hommes en France qui passe sa vie à dire et à prouver le contraire ; et cette légion, c'est vous.

C'est vous qui avez la mission d'être au milieu de nous les conciliateurs par excellence. Et comment? En étant des hommes de juste milieu? Non certes : cette prudence effacée et banale ne vous donnerait ni crédit ni action. Ce qui vous permet de remplir, avec autant de modestie que d'efficacité, cette fonction sociale, c'est que vous êtes, par profession, non lés hommes d'une secte ou d'un parli, mais exelnsivement les hommes du pays.

Messieurs, c’est là ce qui vous élève et ce qui fait votre indépendance : vous ne vous mêlez pas aux luttes journalières; vous ne prétendez pas à une influence, à un rôle, à des honneurs! Non : aux autres le présent, à vous Favenir!

Vous avez nos enfants, c’est la meilleure part de nous-mêmes. Si la France d'aujourd'hui est profondément divisée, grâce à vous la France de demain

le sera moins. Et dans cette œuvre de rapproche-

ment, tous les bons Français vous soutiennent.

Si l'un vient vous dire : « Mais, prenez garde! en tenant aux enfants un langage moral et religieux, vous allez déplaire à monsieur un tel, qui est athée, à ce qu'on assure »; si un autre vous dit au contraire : « Prenez garde! en parlant à ces enfants de liberté, d'égalité, des principes de 89 ou de cette nuit mémorable où les plus nobles des Français ont déchiré de leurs mains tous leurs privilèges, vous allez déplaire à tel clérical acharné », vous leur répondrez : « Non, je ne crains rien, parce que je ne dirai rien à ces enfants qui ne soit écrit de la main même de la nature au fond de leur cœur. Je ne crains rien, parce que je ne sers personne. Ni ce radical athée, ni ce clérical réactionnaire ne sont les monstres que vous vous figurez, L'un et l'autre aime ses enfants, el me saura gré des efforts que je fais non pour les soustraire à l'influence paternelle, non pour leur imposer mes opinions particulières, mais pour leur donner un premier fonds d'idées généreuses et de bons sentiments, pour leur faire, à l'aide des seules vérités que l'intuition met à leur portée, une âme noble, pure, droite, éprise du beau et du bien, capable d'aimer Dieu, l'honneur et la patrie. »

Eh! Messieurs, qui sommes-nous donc, pour qui nous prenons-nous les uns les autres, de prétendre que cela même ne nous est plus possible, qu'il n'y a plus de terrain commun entre nous, entre nos enfants! Instituteurs français, prouvez-leur qu'il y en a un, malgré tout. Cest à vous d'en prendre pos-

session, si vous voulez être les éducateurs de notre ”

jeunesse el, par là, de notre société. Iei, soyez

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