‹ La foire aux artistesChapitre 32 sur 85 · ET POUR PREUVE · texte numérisé non relu

ET POUR PREUVE

J'assistais dernièrement à une soirée de province.

— Qui est-ce donc qui a inventé la vapeur? demandait un avocat, en ayant l'air de chercher dans sa mémoire.

— Christophe Colomb, je crois, répondit timidement un adjoint, du maire.

— Non , Cristophe Colomb c'est celui qui a inventé la poudre.

Il y avait là cinquante personnes, la meilleure société de l'endroit : pas une ne connaissait Salomon de Caus !

Ceci posé, le droit m'est acquis de présenter Trousseminard comme le rival de Méry, et Mouillefarine comme le successeur de Balzac.

Si les lecteurs se révoltent, je répondrai à l'instar du prophète :

— Que celui qui connaît par leur nom les quarante académiciens me jette la première pierre !

coup d'oeil rétrospectif

La renommée du Divan Lepeletier, comme cercle littéraire (literary-club), remonte à quinze ou seize ans. MM. Edmond Texier, Laurent Jan et Chenavard en furent les fondateurs.

« A cette époque, disait La Silhouette en 4 847, ce n'était chaque soir que théories transcendantes sur l'art et discussions politiques de très-haute portée. M. Chenavard exposait son éternelle idée de l'inutilité des arts et du travail , idée fixe qui lui a valu le surnom de Décourageateur Ier; et le bourgeois sans malice (pourquoi sans malice, ô Silhouette ?) qui fût entré par hasard au Divan se fût trouvé pris entre la double machine à paradoxes de M. Texier et de M. Laurent Jan, comme dans les engrenages d'une machine à vapeur. »

Hélas ! le Divan a bien perdu de son ancien éclat. Chaque jour laisse des vides que le lendemain ne parvient pas à remplir.

Alfred de Musset avait déserté depuis plusieurs années.

Hetzel a transporté sa cravate blanche à Bruxelles et n'en est pas plus faraud pour cela.

Le domino d'abord, puis les cartes, et enfin — le billard, ont tué la discussion . Le double-six a étouffé la poésie.

Ceci a tué cela !

Théophile Gautier, Léon Gozlan , Méry, Francis Wey, Adolphe Dumas, Louis Lurine , Auguste Vitu, F. Solar, Ferdinand Dugué, Henri Nicolle ont abandonné un à un la rue Lepeletier.

Et le triste Ponsard, qui voyait autrefois MM. Francis Ducuing, Julvécourt et d'Artigues, pleins d'une noble ardeur obéir à sa voix , l'œil morne maintenant et la tête baissée, non loin de l'Odéon va prendre son café !

Page 1