FOLIE-VAUDEVILLE DE M. RAOUL DE VALMEDIOCRE
le chevalier de RAVAiLLAC — On dit que Saint-Sansradis écrit d'une manière ravissante.
chateaubrelan. — Quel est le sujet du proverbe? sait-on?
m. de la nouvelle-roche. — Le proverbe?... C'est un jeune homme qui fait la cour à deux femmes en même temps... Elles s'en aperçoivent, et il n'obtient ni l'une, ni l'autre... Ce qui justifie le dicton : Il ne faut pas courir...
chateaubrelan, l'interrompant. — Ah! très-bien! c'est neuf! c'est original...
nouvelle-roche. — Et piquant... c'est surtout piquant.
une dame. — Quand commence-t-on la comédie?
madame de nouvelle-roche. — Encore un quart d'heure, chère belle !
le comte des petites-affiches, dans un coin à droite. — Qu'est-ce que c'est donc que ce Chateaubrelan !
bois-karadec. — Il paraît que c'est une vieille noblesse... Il a un château dans la Touraine.
le comte. — Chateaubrelan ! ce doit être un château de cartes ! Et le baron Borgia?
le baron. — Moi, monsieur le comte, je suis le descendant direct des Borgia.
le comte. — Ah ! pardon, je 'ne vous savais pas si près...
le baron borgia, avec orgueil. — Ma famille est le fruit de l'inceste... mais d'un inceste qui se perd dans la nuit des temps.
de valmédiocre. — Il y eut un Valmédiocre condamné pour vol avec effraction en l'an 811 !
bois karadec. — Vieille noblesse, monsieur, bravo!
saint-sansradis. — Les Saint-Sansradis descendent de Duguesclin...
bois-karadec. — Par la cheminée?
saint-sansradis. — Pourquoi ne descendrais-je pas des Duguesclin, puisque vous remontez aux croisades? Il est vrai que vous y remontez péniblement.
bois-karadec. — Je suis de ceux qui attendent avec impatience la loi contre les faux titres et les faux noms !
(Tous pâlissent horriblement. Madame de Nouvelle-Roche s'appuie contre un meuble pour ne pas tomber.)
le comte de mérovingien. — C'est une pitié de voir tant d'épiciers enrichis, tant de spéculateurs marrons s'affubler des vieux noms historiques de la France. Tout homme qui n'est pas aux galères s'intitule duc et vicomte de sa propre autorité. Faites fortune tant que vous voudrez, messieurs. Quittez la Judengasse de Francfort pour habiter les hôtels de Paris, volez nos montres, achetez notre territoire ; mais, pour Dieu ! laissez-nous notre nom et ne brocantez pas notre histoire.
bois-karadec — Il s'est établi dans Paris une population nomade qui envahit les restaurants et met les lorettes à la hausse. On distingue facilement ces anthropomorphes. Ils ont le front fuyant, les cheveux crépus, la bouche avancée: ils parlent une langue étrange mêlée de gascon,
d'allemand et d'hébreu; ils sont vêtus à la dernière mode, mais ils portent mal leur costume. On sent qu'il leur faudrait un bonnet jaune et une robe de laine. Ils gagnent cent francs par jour et les mangent aussitôt avec des filles. Leur existence est tout extérieure. Allez chez eux, s'ils ont un domicile. Vous les trouverez campés dans la vie parisienne. Pour donner un dîner, ils louent des couverts. Leurs meubles appartiennent au tapissier, ou bien ils sont inscrits sous le nom d'une femme. C'est que ces pirates viennent tenter d'enlever un million. Ils appellent l'argent à eux; ils essayent une opération. Si le coup réussit, ils achètent la moitié d'un département et se font comtes ou marquis ; si Yaffaire manque, ils partent pour Londres ou pour Madrid. Ils n'avaient rien à perdre, et ils ont vécu largement pendant quelques mois sur le fonds commun.
ciiateaubrelan. — Voilà une colère bien déplacée. Pourquoi empêeheriez-vous des gens intelligents de faire fortune? C'est la jalousie qui vous fait parler. D'ailleurs, les gens que vous accusez sont ceux qui tiennent le moins aux vanités du nom. Pour eux, le nom c'est le chiffre.
une dame. — On ne commence pas la comédie?
madame de nouvelle-roche. — Encore une petite demiheure, chère belle.
bois-karadec. — Bien des comtes et bien des marquis partiront pour la campagne et reviendront deux ans après sous le nom de Robineau ou de Cassenavet.
(// se frotte les mains. — Le comte des Petites-Affiches lui jette un regard haineux.)
madame de nouvelle-roche. — On frappe les trois coups... C'est le proverbe qui commence! {Le silence se rétablit.)