‹ La foire aux artistesChapitre 6 sur 85 · DEUXIÈME TABLEAU · texte numérisé non relu

DEUXIÈME TABLEAU

Même décor que le précédent. — La scène se passe en 1859.

le domestique, annonçant. — M. Truffard !

madame roche. — Comment, c'est-vous, Châteaubrelan?

truffard. — Pour l'amour de Dieu, madame, taisezvous ! je m'étais orné du nom d'un village que je croyais de ma famille. Mais vous-même? votre nom me paraît écloppé ?

madame roche. — Il est moins flambant, voilà tout. M. Roche, après avoir été un honnête manufacturier, avait cru pouvoir s'échiqueter d'argent et de gueules.

truffard. — Et le voilà contre-potencé !

le domestique. — M. Jules Croûton! M. Alfred Veaumarin !

truffard. — Tiens! c'est Petites-Affiches!

madame roche. — Et ce pauvre Valmédiocre !

veaumarin. — Le nom de Valmédiocre me déplaisait... j'ai obtenu du gouvernement la permission de prendre celui de Veaumarin.

le domestique. — M. Pluchonneau!

pluchonneau. — Pluchonneau de Mérovingien... comme Bouchard de Montmorency.

chateaubrelan, à part. — Bah ! lui aussi!

veaumarin. — Vous ne remontez donc plus aux croisades?

pluchonneau. — J'en suis descendu... C'était trop haut... la tête me tournait!

le domestique. — M. Melchisédech Babylone !

pluchonneau. — Eh! c'est notre ami le baron Borgia!

melchisédech. — On m'a sevré de ce pseudonyme!

pluchonneau. — Pourquoi m'avez- vous approuvé quand j'attaquais les Jacob de la Bourse?

melchisédech. — Parce que j'en suis un. C'était pour mieux dissimuler...

le domestique. — M. de Bois-Karadec !

(Mouvement de surprise.)

bois-karadec. — Ma foi, oui, j'ai gardé mon nom...

pluchonneau. — Mais vous avez déjà été condamné à 50 fr. d'amende et trois mois de prison.

bois-karadec, avec tristesse. — On veut que je m'appelle Corniflard! Je ne peux pas m'appeler Corniflard! Qu'on me condamne comme récidiviste ! . . . Je me cramponne au nom de Bois-Karadec.

pluchonneau. — Vous savez que madame Roche a perdu la moitié de son nom?...

bois-karadec. — - Il était pourtant fort avantageux...

C'est par Nouvelle-Roche qu'on commence , c'est par Vieille-Roche qu'on finit.

pluciionneau. — Mais qui reste-t-il enfin ?

truffard. — Oh ! nous avons encore de vieux noms... Eugène de Mirecourt et Amédée de Cesena !

l est midi. M. Roger de Beauvoir sort du passage Jouffroy et traverse le boulevard en fredonnant :

Air de L'Artiste (journal hebdomadaire).

Scribe peut aller vite Eu s' aidant d'Halévy.

Ses gants et sa lévite Sont tribut de Lévy.

Moi, qui vais sur ma tige, Et n'ai plus d'abdomen, On voit que je rédige Hélas ! chez Dollingen. (bis)

Belle journée ! le macadam est sec comme un éreintement. Je vais casser une côtelette et aller faire un tour au bois. {Il entre au café des Variétés.) Garçon ! Viens ici, misérable ! Regarde-moi bien en face. Est-ce que le regard de l'homme te fait peur? S'il te fait peur, dis-le!

le garçon. — Que faut-il servir à monsieur?

ROGER DE BEAUVOIR. — As-tU VU Bourdois?

le garçon. — M. Bourdois ! pas ce matin. roger de Beauvoir. — Comment ! tu veux me servir à déjeuner et tu n'as pas vu Bourdois !

(Le garçon impatienté va servir une autre personne.)

roger de Beauvoir. — Une galantine et deux côtelettes 1 voilà une demi-heure que f attends.

Un jeune homme, orné de favoris naissants, s'approche timidement de l'auteur du Chevalier de Saint- Georges.

le jeune homme. — Vous ne me remettez pas, monsieur?

roger de beauvoir, avec effusion. — C'est vous , mon cher Trousseminard, asseyez-vous donc. Que j'ai de compliments à vous faire ! (Trousseminard rougit.) Vous avez publié un feuilleton ravissant dans L'Echo des Halles. J'en causais hier avec Lamartine et le prince Filassopoff. C'est une belle page. Il y a de lajeunesse, du nerf; c'est enlevé. Je voulais aller vous voir. Qu'est-ce que vous faites maintenant?

trousseminard. — J'ai présenté un acte à Beaumarchais.

roger de Beauvoir. — Il aura du succès. Je veux faire quelque chose avec vous, ou plutôt avec toi, car tu es mon ami, tu me vas, tu me plais. Tu es une de ces natures trop rares aujourd'hui, qui, sous une apparence Garçon ! du café! Enfin, je veux te présenter à Cogniard. Nous allons lui proposer trois actes. Nous ferons le scénario en rentrant. C'est aujourd'hui mercredi. Nous lirons vendredi, et nous serons joués samedi.

trousseminard, émerveillé. — Heureuse rencontre !

roger de Beauvoir. — Connais-tu Cogniard ?

trousseminard. — Non m'sieu.

roger de Beauvoir. — Homme charmant ! il n'a rien à me refuser. J'ai une idée, un sujet palpitant , plein d'actualité :

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