‹ La folie a ParisChapitre 38 sur 68 · Obsessions avec conscience · texte numérisé non relu

Obsessions avec conscience

Maladivement préparé à prendre prétexte des circonstances les plus banales et les plus futiles, pour mettre en relief sa disposition émotive et son aptitude particulière à se laisser accaparer par une idée fixe, bizarre, saugrenue, grotesque, par une manie étrange, le dégénéré héréditaire s'inc|uiète et se trouble, alors même que sa raison, enchaînée, mais non absente, lui commande le calme ou lui interdit de se livrer ii tel acte absurde. Les indécisions, les doutes, les perplexités anxieuses, les scrupules, les craintes sans nombre vont naître pour les choses les plus insignifiantes de la vie journalière.

Ce qu'il a fait, a-t-il eu raison de le faire? La résolution prise, si résolution il y a, ne produira-t-elle pas des conséquences désastreuses? A voir l'intensité du trouble qui se révèle, on pourrait croire qu'une affaire importante est en jeu. Non, la question a trancher

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est de décider, par exemple, le vêtement à mettre, la place que doit occuper tel ou tel objet, ou de quel pied il faut sortir de la maison?

Il V a là motif à des interrogations sans fin, à des hésitations troublantes, à des pratiques puériles.

Toujours prêt à spécialiser le désordre de sa sensibilité morale, l'obsédé qui est ici en cause appartient à cette tribu d'individus que le monde traite à.'o7^iginaux , de monomanes, sans soupçonner, le plus souvent, le torturant supplice que la plupart de ces malheureux endurent. Parfois, rien dans la conduite extérieure ne décèle le tic moral, dont le joug cependant domine l'existence. Uobsédé s'ingénie à dissimuler la servitude qu'il subit. Mais il arrive que, fatigué de cette lutte incessante et secrète entre cette t\Tannie et une volonté dont il ne compte plus les défaillances, il se détermine enfin à se confier à un médecin, à solliciter ses conseils.

A moins de complications délirantes que la forme même du désordre mental n'appelle pas, ces malades continuent à participer au mouvement de la vie sociale; la plupart ne franchissent jamais le seuil de l'asile d'aliénés, et cependant, chez beaucoup, l'appréhension de la folie est très grande. Aussi bien, ce que l'on

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connaît de leurs misères morales est-il emprunté, en grande partie, au récit qu'ils en font dans le cabinet du médecin, dans de longs épanchements où ils trouvent déjà comme un soulagement.

M"" X..., âgée de dix-sept ans, indemne de stigmates ph}^siques de dégénérescence, appartient à une famille des plus honorables qui lui a fait donner une instruction très complète; on dit volontiers d'elle, dans son entourage, quelle a hérité de sa mère, originale, excentrique et névropathe. Elle a toujours montré un caractère inégal, fantasque, une impressionnabilité excessive. Aujourd'hui, d'une gaieté bruyante et exagérée; demain, d'une tristesse qui va souvent jusqu'au mutisme obstiné, M'^'X... est un sujet d'étonnement pour tous ceux qui l'entourent.

Depuis un an, environ, elle est tourmentée par la crainte d'un contact impur. Elle évite de toucher directement les boutons de porte et les crémones des fenêtres, prenant soin de s'envelopper préalablement la main avec un mouchoir. Malgré cette précaution, elle ne se croit pas suffisamment prémunie contre toute souillure. Elle passe une grande partie de ses journées dans son cabinet de toilette, procé-

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dant à des lavages réitérés et minutieux, brossant ses doigts au point de les faire saigner. En outre, elle a les scrupules les plus singuliers, attribue à certains mots une portée compromettante, questionne, à tout instant, ses parents avec une très vive émotion pour savoir d'eux si elle n'a pas prononcé les mots redoutés : la réponse ne la satisfait presque jamais, et on l'entend alors émettre certaines phrases bizarres auxquelles elle attribue une influence neutralisante. Cette jeune fille, qui éprouvait aussi un vertige très intense dès qu'elle s'approchait de la fenêtre pour regarder dans la rue, de la hauteur d'un deuxième étage, fut très améliorée par le traitement liN'drothérapique associé aux ferrugineux, à un entraînement gymnastique méthodique et au séjour à la campagne.

M. X..., trente-deux ans, ingénieur civil, vigoureux, bien constitué, a des antécédents héréditaires fâcheux. Sa mère est morte au cours d'un accès de délire mélancolique; son père est un homme bizarre, emporté, intem-' pérant. Voici le propre récit du malade :

« Depuis que je suis en état de porter un jugement sur moi-même, j'ai conscience de n'avoir jamais été comme les autres. Je n'ai jamais eu aucun goût pour les plaisirs que Ton

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