OBSESSIONS AVEC CONSCIENCE
achevé... A peine est-elle éteinte, avec ce luxe de précautions, que je recommence mon enquête. Je vais flairer les rideaux, mes effets, afin de constater, par l'odeur d'une étoffe qui brûle, ce commencement d'incendie que je redoute. Quant à ce besoin de me critiquer moi-même, il se révèle en tout et empoisonne ma vie : j'en suis à me reprocher la façon dont je prends mon verre à table, pour le porter à mes lèvres, la manière dont je regarde les gens que je croise dans la rue, etc., etc.
M. X..., comme tant d'autres obsédés, tentait des dérivatifs psychiques, pour interrompre le déroulement automatique de sa pensée sur les sujets qui s'imposaient à son esprit avec cette fatigante répercussion de « pourquoi ».
Semblable à ces peureux qui s'efforcent de tromper leur émoi, en sifflant allègrement, la nuit, à la traversée d'un bois, M. X... essayait de chanter pour écarter l'obsession de l'idée fixe, moyen qui ne lui réussissait, d'ailleurs, que fort peu. Ce malade, dont l'état général était devenu fort médiocre, a guéri'. Il souffrait d'une dilatation de l'estomac et d'atonie intestinale avec constipation opiniâtre, troubles digestifs non antérieurs, mais postérieurs au désordre mental. Un traitement approprié amena, en quelques mois, l'amélioration simultanée
de la santé phjsique et de la santé morale.
Un autre malade, appartenant au même groupe des obsédés et des appréhensifs, prit immédiatement soin de poser, en quelque sorte, ses conditions avant de se soumettre à mon examen : « Vous m'excuserez, mais permettez-moi de vous taire mon nom : je serais trop malheureux de savoir que dans la pensée de quelqu'un, même démon médecin, les bizarreries que j'ai à vous exposer sont accolées à mon nom. » Ce malade, après avoir tout au plus consenti à donner un prénom... probablement quelconque plutôt que son prénom véritable... entreprit l'histoire de ses perplexités, de ses doutes, de ses appréhensions. Homme de quarante-six ans, grand, vigoureux, riche propriétaire vivant à la campagne, il a toujours été un excentrique légèrement intempérant à ses heures, d'un assez faible niveau intellectuel. M. X.., avait eu, quinze ans auparavant, une première atteinte de sa maladie morale. Au bout de cinq à six mois d'une existence active, où les exercices musculaires avaient une grande part, un calme, au tnoins relatif, s'était produit. Une dizaine d'années plus tard, une deuxième atteinte « de son mal » s'était manifestée et d'une manière beaucoup plus accentuée que la première fois.
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M. X... est, à l'heure actuelle, si maladivementtimoré qu'il refuse d'écrire une lettre dans la crainte de se compromettre. Ses doutes, ses indécisions naissent à tout propos. Il examine la phj'sionomie des gens pour voir si on ne le prend pas pour un voleur. Au moment des paroxysmes, ses inquiétudes deviennent telles qu'il est mouillé de sueurs; angoissé, dans une sorte d'état vertigineux, il est, à ce point, malheureux sous le coup de ces crises, qu'il pense au suicide. Son esprit esi accaparé par des idées fixes, saugrenues; il est parfois obsédé par la recherche angoissante du mot, par des interrogations mentales « qui n'en finissent plus ». L'hérédité figure ici comme dans presque tous les cas de ce genre i^mère hystérique, père buveur, une tante maternelle et un cousin germain aliénés').
Mon éminent prédécesseur à l'Infirmerie spéciale, le D"" Legrand du Saulle (i), auteur d'un très-intéressant mémoire sur la folie du doute aj^ec délire du toucher, a fait, à propos de ces sortes d'obsessions, une tentative de systématisation en cherchant à établir qu'il s'agissait, en l'espèce, d'une entité nosologique ayant
(i) L'egrand du Saulle, Folie du doiile avec délire du toucher. Paris 187 5.
lÔG ÉTUDE CLINIQUE.
une évolution régulière et méthodique. Le doute, selon lui, ouvrait la scène morbide, et par une progression naturelle de l'affection, le malade en arrivait à y adjoindre la manie du toucher; de là, l'utilité de l'appellation qu'il proposait. Mais, comme on l'a déjà remarqué, les faits ne rentrent pas, en général, dans cette formule étroite. L'obsession du doute existe souvent indépendamment de celle du toucher, et d'autre part, le trouble émotif du déséquilibré fait intervenir sur la scène tant d'autres épisodes, qu'il est difficile de le limiter à un cadre aussi restreint. Il est fréquent qu'un malade atteint de la folie du doute soit en même temps un agoraphobe, un claustrophobe, un dipsomane, un coprolalique, un onomatomane (i), un pyrophobe, un arithmomane, un aboulique, etc.
On ne saurait plus songer à faire de toutes ces bizarreries morales autant de monomanies ou d'entités distinctes. Selon l'heureuse expression de M. Magnan, ce ne sont que des syndromes épisodiques, reliés par une origine commune à l'état de dégénérescence mentale.
(i) Charcot et Magnan, De l'Onomatomanie {Archives de neurologie, 188 51.