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Depuis trois mois, je ne me reconnais plus. Ce qui se passe en moi est horrible à dire. Moi qui les adore, mes enfants, eh bien, quelque chose me dit : « tu vas les tuer! » La première fois, ça s'est annoncé par un frisson qui m'a secouée des pieds à la tête. J'avais en main mon coutelas de charcutière; mes deux enfants étaient là... près de moi, en train de jouer... l'idée de les égorger m'a saisie, comme ça, d'un seul coup : « Tue-les ! mais tue-les donc !» me criait mon envie criminelle. Y a-t-il au monde quelque chose de plus abominable ! Mais qu'estce que c'est que ça ! Oh ! non, ce n'est pas possible que de pareilles idées puissent exister. Qu'est-ce que ça veut donc dire, car je ne suis pas folle! «
Il est fréquent que l'accès impulsif soit annoncé par des phénomènes physiques : une soudaine sensation de chaleur à la tête, de la céphalalgie, de l'anxiété précordiale, un frisson, etc.... Nous avons déjà vu figurer cette espèce à'aura prémonitoire dans les observations qui précèdent; elle est des plus marquées dans le fait suivant :
Césaire T..., quarante-huit ans, cultivateur ipère sujet à des emportements frénétiques, mère atteinte de dépression mélancolique), in-
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demne de stigmates physiques de dégénérescence se fait arrêter, une première fois, sur la voie publique, en août 1871. Il a les yeux hagards; très ému, il déclare aux agents qu'il a dù quitter sa femme, parce qu'il se sent porté à faire un mauvais coup. Il reste interné à Sainte-Anne pendant quelques mois et sort très amélioré. Six ans plus tard un deuxième accès survient. Il quitte brusquement le département de la Mayenne où il habitait avec sa femme, se rend à Paris et se présente aussitôt à un commissaire de police auquel il fait la déclaration suivante : « J'ai quitté ma femme, parce que je suis fou. Je ne retournerai chez moi qu'après mon entier rétablissement. Je suis poursuivi par des idées de suicide et d'homicide. Je tenais l'autre jour mon enfant dans les bras, lorsque l'idée de le tuer me traversa le cerveau. J'ai également voulu attenter aux jours de ma femme. C'est pour éviter de faire du mal que j'ai fui ma maison et que je suis venu à Paris dans l'espérance qu'on me guérirait. )) T... est de nouveau interné pendant deux mois environ. Puis, dix ans se passent sans nouvelle rechute. En 1887, les mêmes idées reparaissent. Depuis quelques jours, il se trouvait mal à son aise, lorsqu'un matin, il éprouve une sensation de chaleur qui, partie
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du creux épigastrique, se propage au cerveau. Le sang afflue à la téte, tandis que les extrémités semblent se refroidir: « Mes cheveux semblaient, nous disait-il, se dresser sur la téte, en même temps qu'une foule d'idées, a3^ant pour objet, tour à tour, l'homicide et le suicide, me traversaient le cerveau comme des éclairs. Je m'échappai de la maison; j'ai couru à travers champs. Je me suis donné le plus de mouvement possible pour chasser mes maiivaises idées. Mais tant que la sensation de chaleur persiste dans mon crâne, l'envie reste toujours présente. Un jour je me suis armé de mon fusil pour me tuer, mais je fus arrêté en songeant qu'il me fallait forcément tuer ma femme et mon enfant. Heureusement, je ne pus pas mettre ce projet à exécution sur le moment même. Sitôt que la sensation de chaleur ne se fait plus sentir, l'envie cesse elle-même. «
Un autre impulsif homicide du même genre^ Léon H..., quarante ans (mère et grand' mère aliénées, père ivrogne, tante maternelle idiote) désertait le domicile conjugal et allait passer ses nuits dans le Bois de Boulogne, afin de ne pas céder à l'envie de tuer sa femme et ses enfants.
Nous avons observé, pendant plusieurs an-
nées, a l'asile Sainte-Anne, un malheureux qui se sentait envahi par l'invincible désir de tuer son médecin auquel il devait et reconnaissait devoir une véritable reconnaissance. Ses lamentations, ses sanglots attestaient l'intensité de sa souffrance morale.
Accès dipsomaniaqiies. — On ne peut guère parler de ces impulsions conscientes et irrésistibles qui sont comme l'attribut spécial des dégénérés héréditair.es, sans être appelé à signaler l'une des plus intéressantes pour l'étude clinique et médico-légale: la dipsomanie.
La description de cette alcoolisation impulsive et parox3^stique appartient bien moins a l'histoire des intoxications alcooliques qu'à celle des S3^ndrômes épisodiques de la dégénérescence mentale. Le dipsomane avant d'être un buveur — et il reste toujours un buveur à part — est un malade. Il boit précisément parce qu'il est préalablement un malade, et parce qu'il subit une crise qui est comme un réveil subit d'un vice diathésique. C'est, en effet, une véritable crise ayant, à l'instar de beaucoup d'autres accès impulsifs, ses prodromes (tristesse, abattement, malaise physique et moral mal défini, épreintes, sensations de brûlure à l'estomac, inquiétude confuse.
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etc.), et offrant, de même aussi que la plupart des impulsions conscientes, les résistances préliminaires, la lutte angoissante contre l'impérieux besoin maladif, qui emporte finalement les plus solennelles résolutions, se déchaîne en une sorte de Juror ad potiim, et règne en maître absolu pendant quelques jours.
A considérer les phénomènes dépressifs avant-coureurs de l'accès, ainsi que la brutalité de cette appétition qui réclame non pas tant la satisfaction d'un goût — ce qui comporterait une sélection — que la recherche d'un liquide, quelconque le plus souvent, avec la seule exigence de le rencontrer fort, stimulant ou enivrant, à considérer, dis-je, la pathogénie et la symptomatologie de l'accès, on est presque tenté d'oublier qu'un agent toxique entre en scène, pour songer, avant tout, à l'état maladif préexistant qui reste au premier plan.
Bien que l'alcoolisme et la dipsomanie se rencontrent sur le terrain commun de l'abus de l'alcool, ils n'ont point d'autre analogie, a dit Lasègue (i). Rien n'est plus vrai. De là, ce principe essentiel, à savoir que toute observation d'empoisonnement par l'alcool qui ne remonte pas au delà du fait brut, doit être
(i) Lasègue, Dispsomanie et alcoolisme {Arch. gén. de méd. 1882).
réputée nulle. Seulement, cette prédisposition qui est nécessaire pour l'éclosion d'un accès dipsomaniaque, le maître éminent que je viens de citer était plutôt porté à l'attribuer à un ébranlement survenu dans la santé de l'individu, qu'à un vice originel de la constitution psycho-morale.
En poursuivant ses belles études sur la folie des dégénérés, M. Magnan (i) est parvenu, a l'aide de preuves cliniques accumulées, à rattacherla monomaiiie ébrieuse à l'ensemble des sfndrômes épisodiques de la dégénérescence mentale. La dipsomanie n'a pas d'existence propre, car on ne saurait l'isoler d'un état mental sousjacent qui la domine et en régit les accès en tant que diathèse psychopathique.
Le dipsomane au plein de sa crise est un homme qui ne s'appartient plus. Il n'}' a pas de circonstances, peut-être, où la volonté, alors que la conscience veille et réprouve, apparaisse plus enchaînée au besoin morbide. Convenances sociales, dignité personnelle, serments solennels, tout est oublié, méconnu. Pour se procurer l'aliment à ce besoin, il n'y a plus d'obstacles, la crainte d'une réprobation viru-
(î) Magnan, Dispsomanie. Leçons de Sciinte-Anne, rédigées par le D'' Briand [Progrès médical, 1884),