‹ La folie a ParisChapitre 49 sur 68 · ANOMALIES DU SENS GKNKSIQUK · texte numérisé non relu

ANOMALIES DU SENS GKNKSIQUK

marche d'une courtisane : il la suivait, charmé par la richesse du costume qui lui faisait entrevoir la finesse des vêtements de dessous, son appétition se concentrant sur les chemises de batiste garnies de dentelles, les corsets de satin, les jupons aux fines broderies, les bas de soie, etc.; enfin, sur tout ce qui est soyeux, élégant, coquet; c'est l'enveloppe de la femme qui lui plaît et non la femme elle-même. Il le vit bien aux quelques aventures qui lui adviu' rcnt.

Il se présentait quelquefois dans des ma' gasins où se débitent les articles de la toilette féminine; il éprouvait une véritable volupté à les toucher; il fit ainsi plusieurs acquisitions; il entassait ces objets chez lui, les contemplait avec amour, tout en se disant qu'ils étaient compromettants, et pouvaient faire penser à des goûts de pédérastie, ce dont il se défend énergiquement et sur un ton d'absolue sincérité. Il n'a jamais été attiré vers l'homme, mais il a des pudeurs féminines. Entrer dans un urinoir a toujours été pour lui une grosse affaire; il a peur d'être vu et se dissimule de son mieux. Il ne s'y présente jamais lorsque l'une des cases est occupée. Il faut qu'il soit seul. Lui survient-il un voisin, il est horriblement gêné et l'acte de la miction est entravé.

200 i':iLi)i-: ci.iNiQur:.

Une nuit, M. X... consent, comme k regret, à accepter l'hospitalité offerte par une femme de mœurs faciles. Ce fut, dit-il, une pitoyable nuit.... Sa frigidité fut absolue, et, le matin, au petit jour, il s'enfuit plutôt qu'il ne partit de chez cette femme, lui laissant tout ce qu'il avait d'argent, et craignant toujours d'être compromis.

Une autrefois, il est attiré dans un magasin de ganterie d'un ordre suspect. Après quelques pourparlers, il demande à la marchande la faveur de la déshabiller et rien de plus.... Le résultat ne répondit pas à son attente.... Il finit par avouer à cette personne que ce serait pour lui une volupté sans égale que de revêtir des habits de femme et d'avoir la taille prise dans un corset. Si elle consentait à se prêter à son envie, il se ferait confectionner un corset sous un prétexte quelconque, etc.

Voyant une proie facile à exploiter, la gantière réclama un gros prix pour se faire habilleuse d'homme. M. X... ne disposait pas de cette liomme; il l'emprunta à taux usuraire et le jour où tout fut prêt, corset, costume, chaussures, gants mousquetaire, etc., la séance d'habillage eut lieu. Au contact du corset, des jupes, cet étrange monomane, tremblant d'émotion, ravi et craintif tout à la fois, faillit se pâmer :

ANOMALIES DTJ SENS GKNliSIQUE. 20 1

« Mes aspirations, nous dit M. X..., furent d'abord très vagues. Peu à peu, elles prirent corps sous forme de ce désir : m'incarner en un être, au costume hybride, portant bas de soie, corset, jupon et déshabillé traînant. Ignorant des dessous fémiuifis, j'essayais d'abord de me renseigner auprès des femmes qui font trottoir. Elles étaient horriblement fagotées. J'en vins à stationner longuement devant les étalages des riches magasins, j'inspectais les pièces de lingerie, les corsets enrichis de broderies et de dentelles ; les chaussures de femme avaient aussi mon attention. Toutes ces devantures étaient trop peu souvent renouvelées au gré de ma passion grandissante. Je m'adressai alors aux journaux de modes et j'en achetai régulièrement deux par semaine. Les annonces de la fin me charmaient autant que la description de nouvelles toilettes. J'aurais souhaité, par-dessus tout, entrer dans ces sanctuaires, interdits au sexe fort, qu'on nomme : salons de coiffure pour dames, chez les spécialistes qui président à la confection de ces mille riens qu'ambitionne la femme préoccupée de se parer. J'aurais voulu voir comment on procède chez C... pour enseigner la beauté, chez B... pour transformer en blondes dorées les noires filles du midi, etc. Je rôdais autour des magasins

du Louvre comme une dame qui a envie d'y entrer, mais qui a peur de s'y laisser aller à la dépense. Si j'avais pu voir une fois ce que je désirais d'une façon si incongrue, je me serais cru au suprême bonheur. Mais je crois que, une fois contenté, je n'y serais pas revenu.

« Cependant, j'en vins à détester les coiffeurs et leurs ciseaux maladroits. J'aurais désiré pour cet office la main plus douce et plus artistique des femmes. Il fallait donner corps à ce que j'avais vu; j'achetai des gants de pointure féminine à boutons multipliés, des bottines de dames là où elles coûtaient plus de i3 fr. 5o la paire. J'apportais tous ces objets chez moi en grand secret et me gardais de ma mère et de mon père comme un contrebandier du gendarme. Quand, par hasard, — je parle du temps où mon père était encore de ce monde, ce qui fait remonter ma manie à une douzaine d'années au moins, — mes parents découvraient ces afifiquets, ils entraient dans de violentes colères. Je parvins à les dissimuler dans ma bibliothèque. J'en formai un petit musée et je m'empressais de les essayer dès qu'on me laissait seul. Je n'eus jamais de plus grand bonheur qu'en mettant des bas de soie noirs avec des jarretières et ce corset de soie rouge que je me suis fait lacer assez souvent, de droite et

ANOMALIES DU SENS GÉNÉSIQUE. 2o3

de gauche, par des femmes galantes et que j'ai fini par laisser aux mains d'une lorette de la rue Saint-Lazare. Je dévorais tous les romans de haute galanterie ou j'avais chance de trouver la description d'une séance d'habillagv, la seule chose qui m'intéresse. Ne parvenant pas encore à donner satisfaction à mon imagination en délire, je. conçus le dessein de composer un livre où j'aurais fait la biographie de tous les hommes qui aimaient le costume féminin ou le faisaient valoir, depuis Henri III et le duc d'Orléans, frère de Louis XIV jusqu'à Eon de Beaumont et le duc d'Aiguillon. Puis, je m'aperçus que ce serait trop long. Je préférai acheter la Femme jaune où il y a une séance d' « émaillage », je continuai par VArt de la loiletle, par Violette, « Pour être aimée », de la comtesse Lauriane et ////// quanti. Bientôt les libraires français ne me suffirent plus.jJ'achetai, à foison, des journaux anglais et américains du même genre, sinon du même goût. Je pris un plaisir extrême à lire les Revues de modes, les réponses aux questions des dames sur la façon de se maquiller, de se teindre et de se conserver. Enfin, j'aurais souhaité (proh pudor!) être femme de chambre d'une élégante mondaine, faire à ma maîtresse quatre toilettes par jour ou en subir quatre moi-même. En ces

204 IvTUDE CLINIQUE.

sortes d'affaires, ce sont surtout les dessous qui me préoccupent : puis, c'est le détail de la coiffure, c'est la peinture du visage. J'en vins, une fois, à me faire teindre les cheveux en blond vénitien. Mais, je ne réussis pas à être traité doucement et coquettement. En dernier lieu, la présence de ma mère m'était devenue insupportable, je souhaitais son éloignement définitif pour acheter tout le harnachement féminin et me le mettre au dos, en grand secret et pour moi seul.

« Un travail vraiment exagéré a été pour beaucoup, je crois, par la fatigue qu'il a amenée en mon cerveau, dans ces folies peu dignes d'un érudit qui ne devrait songer qu'à se transformer en un homme meilleur et en un savant parfait. »

M. X... n'est pas, à proprement parler, un interverti sexuel (i). Il n'a des affinités féminines que dans ses goûts de toilette, dans la recherche de la parure et les raffinements de l'élégance, en même temps que dans ses dispositions ps3xhiques générales ; au point de vue des tendances génésiques il reste neutre en quelque sorte.

(i) Voir sur cette question le très intéressant mémoire de MM. Charcot et Magnan, Arch. de Neiirolocrie, 1882.

ANOMALIKS DU SENS GÉNÉSIQUE. 2o3

C'est là un cas singulier et fort curieux de féminisme moral chez un dëge'néré pourvu, d'ailleurs, de tous les attributs de la virilité physique. Cette expression semble caractériser assez exactement ce genre de déviation. Il faut mentionner ici une hérédité convergente : grand-père paternel aliéné, mort séquestré. Père bizarre, original. La mère, que nous avons interrogée, est presque aussi troublée que son fils.

Avec Vérotomane , la sphère génitale est au repos ; on ne se trouve plus en présence que. des aspirations d'un sentimentalisme étrange, que de tendances où le rêve amoureux ne va pas au delà d'une adoration mystique. La passion toujours profonde, absorbante, se dégage de toute appétition charnelle.

Un des meilleurs exemples qu'il nous ait été donné d'observer est le fait de ce tailleur d'habits, qui fut conduit au Dépôt, parce qu'on le soupçonnaitd'avoir voulu assassinerMUe Van Zandt.

Cet homme, âgé de trente-deux ans, marié, père de famille se trouve un soir, au parterre de rOpéra-Comique, à une représentation de Lakmé. La première chanteuse l'enthousiasme n la fixe avec obstination et il croit s'aperce-

voir que l'artiste, à son tour, l'a remarqué favorablement. Depuis lors, il ne manque pas une représentation, il interprète dans le sens de ses préoccupations amoureuses toutes les attitudes de celle à laquelle il a voué déjà une véritable adoration. Elle s'adresse à lui, il n'en doute pas, dans tel geste qu'elle exécute et il sort chaque fois du spectacle au comble du ravissement. Obscur et perdu dans la foule, à la sortie, il surveille le départ de la cantatrice et suit sa voiture au pas de course jusqu'à son hôtel, se dissimulant de son mieux. Un jour, l'artiste part à l'étranger. Il ne doute pas que c'est pour l'engager à la rejoindre. Toutefois, il résiste encore ; mais, lors d'un second voyage, à Nice, il se rend dans cette ville et se présente chez Mlle Van Zandt. Reçu par la mère de l'artiste, il balbutie quelques phrases banales, sort assez confus, rentre à Paris, l'esprit tourmenté. S'il avait compromis son idole 1 Celle-ci revient à Paris; c'est pour le revoir... il en est certain. Il aperçoit aux vitrines des magasins la photographie de sa bien-aimée dans le costume de Mignon. Elle semble triste, éplorée..* c'est qu'elle soupire après lui. Enfin, il ne se possède plus et met sa femme dans la confidence de son amour ; il avoue ses torts, mais, ajoute-t-il : « Cela est plus fort que moi ;

LK DÉLIRlî CHEZ LES DÉGÉNÉRÉS. 20"

du reste, il me suffit de la voir. » Entre temps, il est toujours aussi assidu au théâtre. Un soir, l'artiste est indisposée et ne peut jouer. Il est désolé... Pourquoi est-elle malade? elle ne l'aura pas aperçu peut-être les soirs précédents et son cœur saigne? Il est l'homme le plus malheureux du monde. Le lendemain, la cantatrice est de nouveau sur la scène : « elle joue, plus séduisante, plus aimante que jamais; c'est donc visible, elle a besoin de moi. » A la sortie, il suit sa voiture; on arrive à l'hôtel; il se présente alors et tend une lettre. On ne sait qui est ce personnage mystérieux... On l'arrête, on le fouille, on le trouve nanti d'un revolver. Soupçonné d'intentions homicides, il est conduit au Dépôt où nous l'interrogeons. Il proteste et nous fait l'histoire de ses relations amoureuses avec Mlle Van Zandt.

X... fut placé dans le service de M. Magnan, qui en a fait l'objet d'une intéressante notice.

Page 1