I.E DÉLIRE AMBITIEUX
main gauche au ciel. Immédiatement un éclair m'éblouit et fut suivi d'un formidable coup de tonnerre. Un orage épouvantable se déchaînait donc, à mon ordre, sur Paris. Eh bien, vraiment, il y avait de quoi être encouragé ! C'était donc certain, je disposais de la foudre!... J'allai me coucher, le cœur débordant de joie et de fierté. Le lendemain, je reprenais mon travail comme si de rien n'était... Rien pendant un an. Mais, le i3 juillet 1881, je me rendis au palais de l'Elysée pour sommer le président de la République de me céder la place et pour mieux affirmer mon droit, je laissai un document (sa proclamation). Je revins le soir pour savoir la réponse. On m'arrêta, je fus envoyé à l'Infirmerie du dépôt et de là à Sainte- Anne. J'ai été assez tranquille à l'asile; mais peu de temps après être sorti, la voix me dit de marcher et d'accomplir les desseins d'en haut. Je fis une proclamation aux habitants de la terre et j'allai la coller sur la statue de la place de la République où elle resta toute l'après-midi... Je surveillai ce qui se passait à distance. On la lut beaucoup; je vis qu'on en causait avec animation. Je me faufilai dans les groupes, et je pus être satisfait, car mon document était assez goûté.
Je fis de même, quinze jours plus tard; mais
je fus vendu par un gamin, arrêté et reconduit il l'asile. Je n'entendis plus la voix pendant cinq ans. Je me livrai à mon travail. En juin 1887, la voix se fit entendre... Elle me recommanda de surveiller Bismarck... Dernièment, elle me donna l'ordre d'écrire au président du Conseil des ministres pour l'avertir de ceci : Aux élections prochaines, attendezvous à trouver dans les urnes le nom de C... le grand réformateur. »
P... André, âgé de quarante ans, terrassier, sur les antécédents héréditaires duquel nous ne sommes pas fixés, est grand, vigoureux, bien conformé. Il a toujours été d'une faible intelligence. Envoyé à l'école de son village, il ne montra aucun goût pour Tétude et on ne put rien lui apprendre, k Cela devait lui venir plus tard, » déclare-t-il, en reconnaissant lui-même cette débilité mentale originelle. Le 5 décembre dernier, André P... assistait à la séance de la Chambre des députés. A un moment, on le vit fixer un papier à une ficelle et le descendre ainsi dans l'hémicycle, du haut de la tribune publique où il se trouvait placé. C'était une Adresse aux représentants ; écrite sur papier timbré, elle était ainsi conçue : « Messieurs les députés. Je viens vous de-
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mander l'autorisation de commencer les travaux pour transformer le territoire français dont le plan est ici, à Paris, et dont je suis l'auteur : aplanir les montagnes, combler les rivières, diviser la France par carrés analogues, d'un kilomètre de superficie; établir des voies ferrées droites sur l'axe, d'une extrémité à l'autre... Recevez, messieurs les députés, mes civilités. « André P... »
Déféré aussitôt à notre examen, André P... nous expose ses projets en termes enthousiastes. Son idée lui est venue en opérant des tranchées, pour l'établissement d'une voie ferrée. Depuis un an, il a beaucoup réfléchi... il a lu J.-J. Rousseau et Buffon... ça lui a donné de grandes idées... Il ne voit que nivellement... Tout doit être aplani... Le territoire français sera alors divisé en carrés d'égale grandeur par des routes se coupant à angle droit... Ce ne sera plus qu'un vaste damier... Sur les côtés de chaque carré, et en bordure des routes, s'élèveront les maisons... Au milieu de ce carré seraient les terres labourables cultivées avec des machines à vapeur.
... Ce projet, dit-il, est la perfection même... On ne fera jamais mieux... il reconnaît que ce sera long à exécuter. Il faudra bien trois mille
ans... mais il aura eu le mérite de cette proposition; il demande qu'on se mette à l'œuvre, immédiatement, sous sa haute direction.
Depuis trois mois, André P... a délaissé tout travail pour se consacrer à l'étude de son projet de nivellement général... Il a dressé une nouvelle carte de géographie, à l'échelle d'un millimètre carré représentant un kilomètre carré... Il y en aura 58i,ooo...
André P... expose ses idées avec l'air d'un homme qui se sent supérieur... Il est aussi tout fier de se trouver vêtu d'un pardessus qu'il s'était empressé d'aller louer dès son arrivée à Paris, afin de se présenter sous des dehors convenables à la Chambre des députés. On lui avait demandé dix francs pour une journée de location et on avait exigé vingt francs de cautionnement : c'était à peu près tout ce qu'il possédait, mais il n'a pas hésité un instant à verser trente francs. Veut-on opposer quelques objections à son entreprise, il se redresse fièrement, s'insurge contre l'abandon de son projet : « Mais, monsieur, c'est mon idée. J'y tiens! et cela se comprend, car il n'y a pas un Français dont la cervelle vaille la mienne. Je ne veux pas abandonner cette grande transformation qui fera le bonheur de la France. Que j'y renonce! alors qu'il s'agit de l'avenir